Isabelle Légaré
Maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois aime se souvenir de son père, Paul, décédé il y a 50 ans.
Maire de Bécancour, Jean-Guy Dubois aime se souvenir de son père, Paul, décédé il y a 50 ans.

Un maire et son père

CHRONIQUE / Ce dimanche comme à chaque fête des Pères, Jean-Guy Dubois ira voir le sien, Paul de son prénom. Il lui apportera une gerbe de fleurs qu’il déposera sur sa pierre tombale, au cimetière.

Le maire de Bécancour est surpris que je lui propose une entrevue dans le cadre de cette chronique, lui qui a davantage l’habitude de me suggérer des noms de concitoyens qui auraient peut-être, m’écrit-il, une «bonne histoire» à raconter. Mais lui?

L’homme ne comprend pas jusqu’à ce que je lui ramène à la mémoire cet hommage qu’il a récemment partagé sur les réseaux sociaux.

«15 mai 1970, vers 21h. Un accident mortel sur le boulevard Bécancour, à la hauteur de la rue de l’Anse, entre Bécancour et Sainte-Angèle. Il y a 50 ans... Il était mon modèle, mon mentor, celui dont je voulais inconsciemment suivre la trace. Et surtout, il était mon père... Il avait 49 ans. Il en aurait 100 en octobre prochain. Profondément honnête, généreux, papa avait cette simplicité, cet humour, ce sens de l’autre que je peux viser tout en lui laissant la position de tête! J’aime me souvenir de «p’pa»...

Jean-Guy avait 23 ans lorsque son père est décédé tragiquement.

C’était le soir. Un camion chargé de billots de bois était en panne sur le bord de la route, toutes lumières éteintes. Paul Dubois a vraisemblablement été aveuglé par une voiture de police arrivant en sens inverse. Il n’a jamais vu le poids lourd qu’il a violemment embouti. L’homme est mort sur le coup.

Son fils Jean-Guy se trouvait à Québec, en congrès pour quelques jours. Conseiller d’orientation à l’époque, il était dans sa chambre du Château Frontenac lorsque le téléphone a sonné. C’était le curé de Bécancour.

«Vous allez bien?», se souvient de lui avoir demandé Jean-Guy, étonné d’être contacté par l’abbé.

«C’est pour te dire que ton père a eu un p’tit accident.»

Le premier réflexe du jeune homme a été de lui demander à quel hôpital on l’avait transporté.

«Il est chez Gaudet...»

Gaudet, le nom du salon funéraire.

Cinquante ans se sont écoulés depuis cet appel, mais Jean-Guy Dubois n’a jamais oublié le silence au bout du fil.

Son père était mort, celui qui, par l’exemple, lui avait appris dès son plus jeune âge à surmonter les épreuves.

Jean-Guy avait 2 ans lorsque sa petite sœur Louise, un poupon, et sa mère Rose-Aimée, 21 ans, sont décédées en l’espace de quelques mois seulement. «Un problème médical suite à l’accouchement», a-t-on expliqué au petit garçon lorsqu’il a eu l’âge de comprendre.

Du jour au lendemain, son père s’est retrouvé veuf avec un bambin à s’occuper.

«J’essaie d’imaginer ce que cet homme-là a vécu, perdre en même temps sa fille et sa femme. Ça devait être terrible...»

Paul et Jean-Guy Dubois n’ont jamais vraiment reparlé de ces deuils qui les ont frappés successivement.

«Mon père n’était pas un gars qui tenait de grands discours, avec qui j’ai eu de longues discussions sur le sens de la vie et de la mort, mais ses actes étaient là et j’ai essayé de faire comme lui.»

Peu importe où le maire de Bécancour regarde lorsqu’il est à la maison, il a une superbe vue sur le fleuve et le pont Laviolette réunissant les deux rives. L’homme connaît sa chance et m’en fait profiter pour notre rencontre sur sa terrasse.

Il lui arrive de se demander quelle aurait été sa vie si celle de son père ne s’était pas arrêtée brusquement à 49 ans.

«J’avais déjà le sens des responsabilités, mais je l’ai développé encore plus après le décès de mon père. C’est une expérience qui te forge.»

Jean-Guy Dubois garde le souvenir d’une enfance heureuse avec celui qui, grandement impliqué dans sa communauté, l’amenait un peu partout.

Vivaient également avec eux les parents de Paul Dubois. Il s’agissait en fait d’un oncle et d’une tante qui l’avaient adopté vers l’âge de 6 ans, après le divorce de ses parents. Sans enfant, le couple l’avait élevé comme le leur et considérait Jean-Guy comme un petit-fils.

«Mon oncle m’adorait. Il m’appelait ‘‘mon ti-gars’’. J’ai été gâté pourri», se remémore en souriant celui qui avait 8 ans lorsque son père s’est remarié et qu’un demi-frère est né de cette union.

Paul Dubois n’avait pas eu la chance d’aller à l’école longtemps, mais curieux et autodidacte, il apprenait vite.

«Le parc industriel de Bécancour est né dans la maison, chez nous!», aime dire Jean-Guy Dubois dont le père, secrétaire de la paroisse, connaissait les cadastres de tout le monde. C’est donc lui qui a fait monter des fonctionnaires de Québec dans un «trailer» pour une tournée des terres où le premier ministre Jean Lesage projetait d’établir une industrie sidérurgique.

Pendant ce temps, son fils Jean-Guy, alors étudiant au Séminaire de Nicolet, profitait de ses vacances estivales pour s’occuper de la ferme laitière qu’il a mise à l’encan quelques années plus tard, après le décès de son père.

Exécuteur testamentaire, le jeune homme a hérité de toutes les décisions.

«Une grosse leçon de vie. J’ai évolué rapidement. Ma peine a passé à travers tout cela...»

L’église était remplie aux funérailles de Paul Dubois. «Il y avait même du monde à l’extérieur», se souvient-il avec admiration.

Jean-Guy Dubois peut difficilement savoir quel impact le souvenir de son père a eu sur sa propre paternité, mais il s’estime un homme choyé.

«J’ai trois enfants magnifiques qui me comblent beaucoup par ce qu’ils sont et par ce qu’ils recréent avec leurs propres enfants. C’est de toute beauté de voir aller ça!»

Jean-Guy Dubois a deux filles, Josianne et Caroline, et un fils, Guy-Paul, dont le prénom est un clin d’œil à son père.

«Je voulais garder quelque chose de lui. Un héritage de bonté.»

L’émotion le gagne quand je lui demande ce que son père dirait de lui aujourd’hui.

«Je pense qu’il serait fier… J’ai reproduit ses valeurs. Être fiable, honnête, droit et sociable. Il n’a jamais eu besoin de me le dire. Je le regardais faire. Si mes enfants et petits-enfants gardent de moi le même souvenir que j’ai de mon père, j’aurai réussi ma vie.»