Pompier à temps partiel pendant 50 ans, Alain Lemire vient de prendre sa retraite.

Sur la ligne de feu pendant 50 ans

CHRONIQUE / Ce ne sont pas tous les petits garçons qui rêvent de devenir pompiers. Alain Lemire en est un bon exemple. Le métier est venu à lui, il y a eu étincelle et ça s’est embrasé.

L’homme de 68 ans vient d’accrocher définitivement son casque jaune, après cinquante ans à combattre des incendies.

«Pour être pompier pendant autant d’années, il faut vraiment aimer ça!»

Alain Lemire prend la pose devant un camion rouge vif et brillant comme un sou neuf. Le dos bien droit, il se laisse photographier avec un plaisir évident. Tout compte fait, on dirait bien un petit gars qui entre dans une caserne pour la première fois alors que le grand-père y cumule un demi-siècle d’expérience.

«C’est rare, un pompier avec cinquante ans d’ancienneté! En tout cas, je n’en connais pas d’autres.»

C’est le chef de la division des opérations au Service de sécurité incendie de Trois-Rivières, Stéphane Brisson, qui a proposé de rencontrer le nouveau retraité. Je mettrais ma main au feu qu’il n’était pas encore au monde lorsque son employé à temps partiel, mais entièrement dévoué, a répondu à ses premières alertes.

Les deux hommes m’attendaient à la caserne numéro 5 du secteur Saint-Louis-de-France. Alain Lemire a toujours travaillé ici, dans l’ancien comme dans le bâtiment actuel. Il est né, a grandi et continue de résider tout près.

«Je restais à côté de la pizzeria. Quand je voyais les trucks passer, je courais après.»

Courir est un bien grand mot. Le jeune homme sautait dans sa voiture - «Même la nuit!» - pour arriver en même temps que les services d’incendie et attiser ainsi sa curiosité.

Sa parenté est également du coin. Un détail qui n’a rien d’anodin dans les circonstances. Ce sont des oncles et cousins, pompiers volontaires avant lui, qui l’ont convaincu de passer à l’action.

À la fin des années 60, il n’y avait pas de centrale téléphonique. La répartitrice, c’était l’épouse du chef des pompiers qui utilisait son téléphone à roulette pour appeler les sapeurs à toute heure du jour ou de la nuit.

«Elle avait la liste des noms et nous contactait, un à un, pour nous demander si ça nous tentait d’y aller.»

Autre temps, autres moeurs aussi... «Je pouvais m’allumer une cigarette tout en éteignant un feu!»

Alain Lemire n’a jamais refusé de répondre à un appel d’urgence même si, pendant 33 ans, il a travaillé à temps plein à l’usine Kruger. Un téléavertisseur accroché à sa ceinture, l’employé avait l’autorisation de ses patrons pour partir avant la fin de son quart si l’incendie réclamait sa présence.

À l’opposé, le pompier pouvait rentrer à l’usine après une nuit au combat, encore enveloppé d’une odeur de fumée et du sentiment du devoir accompli.

«J’aimais tellement ça!»

Incluant se sortir du lit à moins 30 degrés Celsius, se dépêcher de déneiger sa voiture, enfiler son uniforme à toute vitesse sur les lieux mêmes de l’incendie, arroser sans arrêt, ignorer le froid qui transperce les os...

L’adrénaline est une drogue forte. Sous son effet, on apprivoise le vertige.

«Chez moi, j’ai peur de monter dans l’échelle, mais pas dans l’échelle de pompier! Je monte sans penser à autre chose. J’ai une job à faire.»

Alain Lemire ouvre un album rempli de photos prises au fil des décennies. L’une d’elles le montre dans la jeune trentaine, espadrilles aux pieds, sans casque ni gants ou autre équipement de protection, aux côtés d’une voiture accidentée, encore fumante. Une scène impensable aujourd’hui. L’appareil respiratoire est devenu un outil de travail indispensable.

Il continue de tourner les pages du cartable et s’arrête sur une autre image un peu jaunie.

«Celle-là, c’est ma préférée. Elle a été prise le 11 septembre 2001...»

Le pompier et ses collègues sont assis côte à côte, devant un entrepôt complètement détruit par le feu. L’endroit était rempli de ballots de papier. La nuit avait été longue. Les gars étaient épuisés, mais tenaient à faire preuve de solidarité avant de rentrer chacun chez eux.

«Lorsqu’on a su qu’il y avait eu explosion des deux tours, à New York, on a décidé de se faire photographier ensemble.»

C’est sa gang. Le doyen de la caserne les appelle «les jeunes» et souhaite les remercier. «Ils savent faire leur job. On a les meilleurs.»

Ils pourraient en dire autant de lui.

Alors que l’entrevue s’achève, Alain Lemire m’apprend qu’au lendemain de sa retraite amorcée à la fin août, son médecin lui a annoncé qu’il devait livrer un autre type de combat.

«J’ai le cancer de la prostate.»

En disant cela, l’ancien pompier s’appuie sur le dossier de sa chaise et fait semblant de basculer vers l’arrière, comme dans la publicité où les gens apprennent la mauvaise nouvelle.

Le pompier n’est pas tombé sur le dos, mais le choc du diagnostic n’a pas été moins brutal. «Mes oreilles se sont bouchées. Je n’entendais plus rien.»

Alain Lemire ne sait pas encore ce qui l’attend. D’autres tests sont à venir, mais il a toujours été d’un naturel confiant et ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer.

Le courage, c’est inné chez les pompiers.