Maude Héroux et sa mère, Nathalie Boisclair.

Petite-fille de cœur, fille endeuillée

CHRONIQUE / Ils sont huit, âgés de 74 à 94 ans. Les deux tiers sont atteints de la maladie d’Alzheimer et lui posent souvent la même question, oubliant ce qu’elle leur a répondu le jour d’avant.

«Pis Maude, à l’école, comment ça va?»

L’adolescente ne s’en formalise pas. Elle aime se bercer avec ces hommes et ces femmes qui lui portent un regard un peu confus, mais toujours bienveillant. Elle est leur petite-fille de cœur, ça se voit tout de suite. Maude n’a que 16 ans, mais comme eux, elle en connaît déjà un bout sur la vie, la mort, le deuil et le temps qui adoucit lentement sa peine.

«Ils sont ma gang de grands-parents.»

J’étais d’abord venue la rencontrer pour l’écouter me dépeindre son quotidien en compagnie de gens qui ont pour la plupart cinq fois son âge.

Depuis qu’elle a huit ans, Maude Héroux loge au sous-sol d’une grande maison dont le rez-de-chaussée est occupé par des personnes âgées semi-autonomes. Sa mère, Nathalie Boisclair, est la propriétaire de la Résidence St-Pie X, à Trois-Rivières.

Aidée de quatre employés, la femme de 45 ans vaque aux soins des pensionnaires comme s’ils étaient ses propres parents. «J’ai toujours voulu avoir une maison comme celle-ci. J’avais 14 ans lorsque ma grand-mère est venue habiter avec mon père et moi. Elle est restée avec nous pendant 15 ans.»

Maude a grandi en voyant sa mère s’assurer jour et nuit du bien-être de gens qui ne se souviennent pas toujours qu’elle se prénomme Nathalie, mais qui ne ratent jamais l’occasion de lui répéter: «Ah toi... T’es belle pis t’es fine.»

Même le chien Pilou joue un rôle de zoothérapeute dans cette demeure décorée aux couleurs de l’Halloween. Après, ce sera le thème de Noël, de la Saint-Valentin et ainsi de suite, douze mois par année. Plus jeune, Maude aimait aider sa mère à transformer la maison pour le plus grand plaisir des locataires.

«Aujourd’hui, je suis plus occupée qu’avant avec l’école, mes pratiques de volleyball et mon travail à temps partiel chez Tim Hortons, mais dès que je peux, je monte pour jaser. On est comme une grande famille.»

Maude ne retient pas des voisins.

«J’ai toujours voulu faire comme ma mère. Elle est un exemple du don de soi. Enfant, je la voyais heureuse alors moi aussi, j’allais voir les madames pour leur demander comment elles allaient.»

Son ton est joyeux, même pour me dire que parfois, à 16 ans, ce n’est pas toujours évident de cohabiter avec des aînés qui se couchent tôt et qui ont besoin de tranquillité. Maude aime chanter, et fort. Elle doit se retenir un peu.

La jeune fille était donc à me parler de son quotidien pas comme les autres lorsqu’à brûle-pourpoint, sa voix s’est cassée en faisant allusion à son père. Devant mon regard surpris, Maude m’a rappelé que nous nous connaissons déjà, elle et moi...

Sa frimousse m’est revenue d’un seul coup et j’ai compris pourquoi les larmes lui sont montées aux yeux.

C’était un soir de printemps. En 2012. J’assistais à un atelier pour enfants endeuillés par le suicide d’un parent. Ils étaient quatre. Deux garçons et deux fillettes âgés de 7 à 12 ans. Ils avaient été réunis pour verbaliser leurs émotions face à l’incompréhensible absence de leur parent, tous des pères.

Une blondinette y était, assise sagement sur ses talons, des lunettes rondes sur le bout de son nez.

«Je m’appelle Maude et j’ai 10 ans.»

Son papa s’était enlevé la vie lorsque la bambine avait 2 ans.

Je me souviens que la petite avait dessiné une tornade en disant en avoir plein le dos de la pitié des autres, surtout à la fête des Pères, lorsque les enfants remettent un bricolage à leur héros du moment.

Maude avait également raconté que son prétendu meilleur ami avait brisé son secret en dévoilant dans la cour de récréation comment son père avait mis fin à ses jours. «C’est du gossage!», avait-elle laissé tomber, déçue d’une telle trahison.

Non, je n’ai jamais oublié cette rencontre où une fillette au sourire mélancolique était repartie avec sa mère que j’avais saluée timidement à la sortie.

Les avoir cherchées, je ne les aurais jamais retrouvées. Six ans plus tard, elles me ramènent à cette soirée alors que je ne suis pas venue ici pour ça. Un beau hasard.

Les années ont passé. Maude ne dessine plus des tempêtes, mais certains jours, la mort de son père la rattrape comme un vent de face, celui qui fouette le visage et coupe le souffle.

«Il ne sera pas là en juin, pour mon bal des finissants. Et quand j’aurai des enfants, ils ne connaîtront pas leur grand-papa...»

Maude n’a pas vraiment de souvenir de son père vivant, mais plus elle vieillit, plus elle est confrontée à son silence.

«Quand tu es plus jeune, tu ne réalises pas ce que tu perds, ce qui ne reviendra plus et ce que tu ne pourras jamais avoir.»

Maude a un très bon beau-père qu’elle considère comme un père, mais son papa, «le vrai de vrai» comme elle dit, lui manquera toujours.

«Le deuil d’un parent par suicide, tu traînes ça longtemps», me confie Nathalie Boisclair en regardant sa «puce» s’éponger les yeux.

Elle aussi a dû avoir recours à de l’aide psychologique. Dans les mois qui ont suivi le décès de son conjoint, elle a pensé faire comme lui. «Mon plan était prêt. J’étais tellement souffrante.»

Heureusement, Nathalie est allée chercher de l’aide pour elle et son enfant. Petit à petit, son désir de se rebâtir une vie a pris le dessus. Son projet d’avoir sa résidence pour personnes âgées s’est réalisé, permettant ainsi à sa fille de grandir avec des grands-parents qui ne sont pas là pour toujours, mais auprès de qui il fait bon se bercer en rêvant à demain.

Et toi Maude, tu veux faire quoi plus tard? Ses larmes ont cessé de couler. Son visage s’illumine.

«J’aimerais ça devenir une super infirmière! Je veux prendre soin des enfants, des bébés naissants. J’ai une passion pour eux à l’intérieur de moi.»