Le neurochirurgien Alain Bilocq souhaite sensibiliser la population au fléau que représente le cellulaire au volant.

Mourir pour ça?

Avez-vous un cellulaire? Question inutile, j’en conviens. Tout le monde en a un. Vous regarderez plus tard, ce n’est pas urgent, mais que dit votre plus récent texto? Celui que vous avez envoyé ou reçu, peu importe.

Personnellement, j’ai écrit à l’ado juste avant de quitter le bureau pour la maison. «T’as le goût de quoi pour souper?» Le mot «Pizza!» est apparu quelques minutes plus tard à l’écran de mon téléphone portable, au moment où je démarrais la voiture. Le temps de trouver et de peser sur le symbole du pouce en l’air que j’étais en route. 

«Êtes-vous prêts à mourir pour ça?» 

C’est Alain Bilocq qui nous pose la question en sachant pertinemment que la réponse est non. Personne ne veut se tuer en conduisant d’une main et en demandant de l’autre: «Toute garnie ou végétarienne?» 

N’empêche que ça arrive, des décès causés par des messages très souvent anodins échangés quand ce n’est pas le bon moment ni le bon endroit.

Le neurochirurgien compte au moins deux patients qui sont morts parce que selon toute vraisemblance, ils étaient concentrés à lire ou à écrire sur leur cellulaire, mais pas à conduire prudemment. Il le sait parce que les interlocuteurs de ces victimes lui ont avoué, anéantis: «On se textait puis à un moment donné, il ne me répondait plus...»

Le médecin ne tient pas de statistiques. Son rôle ne consiste pas à connaître tous les tenants et aboutissants reliés à un accident de la route, mais une chose est certaine: «J’ai connaissance dans ma pratique de plusieurs cas où le texto est impliqué.»

En apprenant qu’un jeune homme a embouti un chasse-neige en plein après-midi, alors que les conditions météo et routières étaient parfaites, le docteur Bilocq ne peut s’empêcher de penser qu’il y a un cellulaire là-dessous. Il poserait bien la question au conducteur étendu sur la civière, mais ce dernier est plongé dans un profond coma et s’il en sort vivant, son existence d’avant ne sera probablement qu’un vague souvenir. Victime d’un grave traumatisme crânien, le gars voué à un brillant avenir devra apprivoiser des troubles moteurs, cognitifs, de comportement... À moins d’un miracle, l’invalide ne pourra jamais retrouver son emploi ou reprendre ses études là où tout s’est brusquement arrêté.

Tout ça pour ça. 

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«On a un devoir envers la jeunesse. Quand on perd un gars ou une fille de 20 ans, c’est cruel pour ses proches et le reste de la société»
Alain Bilocq

«J’en ai ma claque», lâche le neurochirurgien de Trois-Rivières qui, à l’hiver dernier, est intervenu lors de la consultation publique sur la sécurité routière de la SAAQ. L’homme s’y était présenté à titre personnel, sans feuille de notes, en s’appuyant sur ses observations de médecin spécialiste, mais aussi de citoyen qui en a marre de vivre le jour de la marmotte. 

Alain Bilocq est un automobiliste, cycliste et piéton qui croise trop souvent des conducteurs qui mettent leur vie et celle des autres en danger, et ce, pour réagir ici et maintenant à une communication aussi anodine qu’un échange de bonhomme sourire.

«Je viens travailler à pied. Tous les jours, je vois quelqu’un qui a la tête dans son cellulaire.»

Le message ne passe pas, du moins, pas celui qui vise à convaincre les gens de se priver de leur téléphone intelligent lorsqu’ils se déplacent du point A au point B. 

«On se bat contre une grosse, une très grosse façon de vivre. C’est un combat malheureusement difficile», constate le citoyen en se demandant s’il y a une réelle volonté politique de changer les choses. 

«On a un devoir envers la jeunesse. Quand on perd un gars ou une fille de 20 ans, c’est cruel pour ses proches et le reste de la société», estime le père de famille qui prétend que les sanctions pour l’utilisation d’un cellulaire au volant devraient être aussi sévères que les infractions pour avoir conduit avec les facultés affaiblies par l’alcool. 

Les plus de 40 ans textent aussi sur la route, le médecin les voit autant que vous, mais les statistiques et sa propre expérience professionnelle lui permettent d’affirmer que les moins de 30 ans sont les plus à risque d’y laisser leur peau. Ils sont nés avec un cellulaire dans la main et ont beaucoup de mal à s’en séparer. 

«Toutes les demi-secondes, les jeunes sont sur Facebook, Instagram ou ailleurs. Ils sont hyper stimulés. On ne réglera pas ce problème aujourd’hui, mais une fois au volant, ils s’emmerdent», se désole le docteur Bilocq qui ne sait plus avec quels mots et sur quel ton leur faire comprendre que personne n’est invincible. 

«Même si les jeunes pensent qu’ils peuvent tout faire en même temps, il y a une limite à ce que le cerveau peut gérer.»

Et n’allons pas croire que c’est plus brillant de conduire en parlant au téléphone en mains libres. Études à l’appui, le médecin indique qu’il est clairement démontré que le champ visuel rétrécit lorsque notre attention se tourne vers un interlocuteur invisible. «Sur l’autoroute, au pis aller, tu vas frapper un chevreuil», dit-il avec une pointe d’ironie avant d’ajouter: «En ville par contre, ça peut être un enfant, un cycliste, un camion.» 

Alain Bilocq se donne lui-même en exemple, en mauvais exemple en fait. Il y a une dizaine d’années, il a répondu à un appel entrant de l’hôpital tout en gardant les deux mains sur le volant. Distrait par la conversation, le docteur a «failli finir» dans la benne à ordures immobilisée à quelques mètres de lui. 

«Après ça, va dire au gars que tu ne l’as pas vu. Impossible. Il était là, devant moi!», raconte le médecin qui, depuis, évite de répondre quand on tente de le joindre dans sa voiture. Ça peut attendre. 

Quant aux textos, le neurochirurgien a réglé le problème en glissant son cellulaire dans sa valise. C’est la meilleure façon de ne pas y toucher.