Denis Michaud possède une collection de quelque 60 000 caricatures.

L’homme aux 60 000 caricatures

CHRONIQUE / Chaque matin, c’est le même rituel. Denis Michaud tend la main pour agripper le journal laissé dès l’aube sur sa galerie, jette un coup d’œil à la une, épluche les premiers articles puis s’attarde à la page éditoriale, curieux de voir comment l’actualité du jour et ceux qui la font apparaissent sous le coup de crayon du caricaturiste.

Il nous conseille de faire comme lui.

«Regarder une caricature, ça débute bien la journée. Tu ne peux pas ne pas sourire.»

C’est sa page préférée, celle que ce lecteur assidu prend le temps de regarder et d’analyser sous tous ses angles avant de la glisser sous la lame tranchante du coupe-papier. Avec minutie, il en extrait délicatement le dessin qui attire son attention en l’amusant, le provoquant, le touchant, mais en ne le laissant jamais indifférent.

L’homme de 88 ans possède plus de 60 000 caricatures accumulées depuis plus de 60 ans.

«J’en ai trop!»

Il dit ça, mais au fond, le monsieur prend un immense plaisir à amasser toutes ces découpures du Nouvelliste, de La Presse, du Devoir, du Journal de Montréal et autres quotidiens d’ici et d’ailleurs. Ses caricatures remplissent des albums et boîtes en carton dispersés un peu partout dans sa maison.

«Je conserve les plus récentes dans mon bureau. Les autres sont au sous-sol», m’explique-t-il avant de me montrer une partie de sa compilation d’une valeur sentimentale.

Des caricatures de Maurice Duplessis? Elles sont dans ce cartable. John Diefenbaker? Dans celui-ci.

Denis Michaud tourne les pages de ses cahiers avec l’enthousiasme d’un petit garçon qui exhibe ses cartes de hockey qui sont trop rares pour les échanger.

«J’ai des caricatures de Jean Lesage, René Lévesque, Robert Bourassa, Pierre Elliott Trudeau, Jean Charest...»

D’hier à aujourd’hui, la vaste majorité des personnalités politiques font partie de l’impressionnante collection de Denis Michaud. Tel un archiviste, il a mis au point un système de classement avec un souci du détail et de la précision dont lui seul connaît la méthodologie.

Ce n’est pas juste un passe-temps. C’est un travail colossal pour cet abonné de longue date du Nouvelliste.

L’octogénaire n’a pas besoin de l’ordinateur pour inventorier ses milliers de caricatures sur papier. Installé dans son bureau, il collige tous les renseignements pertinents à la machine à écrire, sur des feuilles mobiles lignées. Simple et efficace.

Denis Michaud a également mené ses propres recherches afin de rédiger une brève biographie pour chaque caricaturiste qui a nourri ou continue d’alimenter sa passion pour l’actualité.

Primordial à ses yeux d’en savoir un peu plus sur ces artistes de la libre expression qu’étaient ou sont les Jean-Pierre Girerd, Serge Chapleau, André Pijet, Anthony Delatri, Jean Isabelle et autres témoins de l’histoire qui s’écrit jour après jour.

Parlant de mon collègue Jean Isabelle qui va peut-être l’apprendre ici, Denis Michaud n’est pas peu fier de me dire qu’il possède toutes ses caricatures depuis ses premiers traits dans Le Nouvelliste, en 1993.

«J’aime suivre son évolution!»

Aucun disque dur n’arrive à la cheville de la mémoire vive de l’homme qui, à bientôt 89 ans, a une capacité de stockage illimitée.

Sa télé joue en sourdine. Elle est syntonisée sur une chaîne de musique instrumentale qui reprend des vieux succès.

Beau hasard. Les premières caricatures de Denis Michaud remontent au 29 mai 1956. Elles portent la signature de Robert Lapalme et sont parues dans une édition spéciale du journal Le Devoir.

Avec un humour satirique, les dessins intitulés «L’Union nationale, telle qu’elle est» illustrent l’ère marquée de scandales de son chef, Maurice Duplessis.

Denis Michaud s’est toujours informé pour se forger sa propre opinion. La caricature a également ce pouvoir d’approfondir sa réflexion.

«Je suis curieux. Pas un curieux malfaisant! J’aime savoir ce qui se passe autour de moi. »

Il en est ainsi depuis son adolescence dans le petit village de Price, dans le Bas-Saint-Laurent. Son intérêt pour le monde politique lui vient de son père qui lui a également inspiré le métier d’embaumeur et de directeur funéraire.

«J’ai été dans la mort toute ma vie», me lance-t-il à brûle-pourpoint avant de reprendre la discussion sur les caricaturistes dont il admire le talent de dessinateur.

Cela dit, ce n’est pas tout d’être doué pour grossir le nez de l’un ou pour colorer en orange fluo le toupet de l’autre.

«Pour te dire quelque chose, une caricature doit être bien documentée.»

Vrai. Une image vaut mille mots.