Amilie Trépanier et Ariane Lajeunesse sont conseillères juniors à l’occasion du séminaire pour enfants amputés «Les vainqueurs» qui se déroule cette fin de semaine à Québec.

Les deux pieds sur terre

CHRONIQUE / Elles sont arrivées en short, ne me donnant pas le choix de voir leur jambe artificielle. La droite dans les deux cas.

La prothèse d’Ariane est fleurie. Celle d’Amilie est tout aussi colorée. Les filles ont du goût, une démarche assurée et une poignée de main qui révèle une confiance en soi inébranlable. Le ton est donné. Elles ne se laissent pas marcher sur les pieds.

Amilie Trépanier, 16 ans, est née avec une jambe plus courte que l’autre. On ne parle pas ici d’une inégalité de quelques millimètres. Il y a tout le reste aussi. «Mon pied était toujours pointé comme une ballerine. Il me manquait deux orteils, les ligaments croisés, le péroné... On ne sait même pas encore si j’ai un mollet.»

Elle sourit, habituée de provoquer l’étonnement avec sa liste de ce qui fait défaut.

À sa naissance, ses parents ont été confrontés à un choix déchirant. Tenter l’allongement et la reconstruction de la jambe du bébé, ce qui impliquait plusieurs chirurgies sans garantie de résultat, ou autoriser l’amputation de Symes qui consiste à enlever le pied et à le remplacer par un membre artificiel.

Amilie a été amputée à l’âge de 15 mois. Force est de constater aujourd’hui que cette difficile décision fut la bonne. L’adolescente ne s’est jamais privée de courir, de faire du vélo, de jouer au soccer ou au tennis. Et si elle se déplace ces jours-ci avec des béquilles, c’est parce que la sportive vient de se faire opérer à un genou, une intervention qui n’a rien à voir avec son handicap.

«Je me suis déchiré un ménisque durant un match de flag-football», raconte-t-elle simplement avant d’ajouter, tout bonnement encore, qu’il lui arrive de se déplacer sans prothèse... directement sur le moignon.

Elle ne fait pas de longue distance, du salon à la cuisine, le temps de se lever du canapé pour combler une fringale sans devoir remettre sa jambe artificielle déposée sur le plancher. Ben quoi, on enlève bien nos souliers en écoutant la télé?

Non, ça ne lui fait pas mal de s’appuyer sur son moignon. «Pas du tout! C’est mon talon.»

Pour Ariane Lajeunesse, 19 ans, aucune option ne s’est offerte à ses parents. La malformation a été dépistée lors d’une échographie réalisée durant la grossesse. Sa jambe s’est développée partiellement, jusqu’au-dessus du genou.

«C’est une amputation congénitale et fémorale», explique celle qui a grandi en devant changer régulièrement de prothèse.

Originaire de Shawinigan, Ariane étudie en tourisme, conduit sa propre voiture, a un amoureux, s’est récemment déniché un emploi d’été dans son domaine, aime se retrouver entre amies, a des projets plein la tête... Ce qu’elle est en train de nous dire au fond, c’est que sa vie ressemble à celle des filles de son âge. Une jambe fleurie en plus.

Des parents lui poseront sûrement une tonne de questions ce week-end, à l’occasion du séminaire pour enfants amputés «Les vainqueurs» qui se tient à Québec. Organisé par l’Association des Amputés de guerre, l’événement réunit une centaine de jeunes et leurs familles. Ariane Lajeunesse et Amilie Trépanier y seront à titre de conseillères juniors.

Au moment de notre rencontre, Ariane disait compter les jours depuis des mois. «À l’association, nous sommes comme une famille. À la fin d’un séminaire, plus rien ne nous arrête!»

Les filles prennent leur rôle très à cœur comme d’autres l’ont fait avant elles. Pour elles.

Les conseillers juniors sont appelés à partager leurs réflexions face à des situations qui se présentent dans la vie d’un enfant amputé jusqu’à l’âge adulte. Ariane et Amilie répondent aux préoccupations des familles au meilleur de leur expérience, avec sensibilité, ouverture et franchise.

«Les regards sur nous sont toujours là», admettent celles qui ont pu faire l’objet de taquineries, même que dans le cas d’Amilie, il faut davantage parler d’intimidation.

«Pendant mon primaire et au début du secondaire, des gars un peu plus vieux me poussaient et m’insultaient. Le pire, c’est lorsqu’on m’appelait «jambe de bois» ou «pirate».

Heureusement, c’est maintenant chose du passé et pour Amilie, donner l’heure juste, c’est rassurer les parents en leur disant aujourd’hui: «Regardez comment je m’en suis bien sortie!»

L’adolescente de Trois-Rivières soutient que c’est justement au cours des séminaires de l’Association des Amputés de guerre qu’elle a appris à se faire confiance. C’est maintenant à son tour de redonner.

Pendant cette fin de semaine, Amilie Trépanier a le mandat de s’occuper des moins de 5 ans. Elle n’hésite pas à se mettre à leur hauteur, quitte à retirer sa prothèse tibiale si un tout-petit souhaite l’examiner sous tous ses angles. C’est arrivé l’an dernier, même qu’une fois sa curiosité satisfaite, le bambin a insisté pour aider sa nouvelle amie à réinstaller sa jambe colorée.

L’adolescente se prête au jeu en sachant pertinemment que c’est la meilleure façon d’être imitée par ce garçon qui deviendra grand et, lui aussi, un exemple à suivre.

«Les enfants me regardent, me posent plein de questions. Ils réalisent qu’ils ne sont pas comme les autres, mais qu’ils ne sont pas tout seuls. C’est ma gang!»