Julie Trépanier a été résidente à l’Accalmie où elle est aujourd’hui intervenante.

De l’ombre à la lumière

CHRONIQUE / Quand Julie Trépanier reçoit les confidences d’une personne qui a déjà songé à mettre fin à ses jours, elle peut comprendre. Ce qu’on lui dit et ne lui dit pas.

La femme de 34 ans a déjà chaussé les souliers de celui ou celle qui n’a plus l’espérance de mettre un pied devant l’autre. Julie a déjà emprunté ce long tunnel qu’elle croyait aussi sans issue.

Avant d’être intervenante au Centre de prévention du suicide Accalmie, à Trois-Rivières, la mère de quatre enfants a également pensé que mourir était la solution logique à sa détresse, qu’une fois partie, elle ne serait plus un «fardeau» pour ses proches. Fardeau est son mot. Synonyme de tourment.

«Je voulais arrêter de souffrir et de faire souffrir les gens autour de moi.»

Julie a fait une première tentative de suicide à l’âge de 14 ans. Un cri à l’aide.

L’adolescente était profondément malheureuse. À l’école, elle subissait de l’intimidation en raison de l’homosexualité de sa mère qui avait une conjointe violente à l’époque.

«J’avais l’impression que je n’avais ma place nulle part.»

Julie est devenue «une p’tite dure» pour qui la drogue était son échappatoire.

«Quand tu n’es pas bien dans ta réalité, tu en cherches une autre.»

Élève douée, Julie n’aimait pas l’école, mais aimait apprendre. «Je suis curieuse. Il y a toujours eu un livre à côté de moi.»

Elle a quitté la maison familiale à 15 ans, a terminé ses études secondaires dans une école alternative, a commencé le cégep et, à 18 ans, est devenue maman une première fois. Dès lors, la jeune femme s’est tenue loin de la drogue avant de rechuter et d’arrêter en apprenant qu’elle était de nouveau enceinte.

Mariée, Julie a eu trois autres enfants entre 2007 et 2012, période durant laquelle elle est demeurée sobre et a amorcé des études universitaires en psychologie tout en s’occupant de sa marmaille. Une vie remplie entrecoupée de dépressions post-partum.

C’est ce que son médecin lui a diagnostiqué au départ avant de se raviser pour un trouble de la personnalité limite doublé d’un trouble panique. Ses crises étaient nombreuses, tout comme les séjours à l’hôpital.

Après la naissance de son petit dernier et à l’insu d’un peu tout le monde, Julie a renoué avec la cocaïne. «J’en prenais après souper, pour faire ma soirée et étudier.»

La drogue était une forme d’automédication contre ses problèmes de santé mentale qui se manifestaient par un vide permanent en elle et des émotions en montagnes russes.

«On va se le dire, la consommation comme solution à court terme, ça marche. C’est confortable, des vieilles pantoufles. Ce n’est pas pour rien qu’on recommence tout le temps. Mais à long terme, ça fait des dégâts...»

Son mariage s’est terminé, une séparation suivie d’une première cure, d’un coup de foudre, d’une nouvelle relation de couple en dents de scie, d’une autre rechute et de la difficile absence de ses enfants partis vivre chez leur père.

«Je suis une mauvaise mère. Je blesse tout le monde autour de moi. Ils seraient mieux si je n’étais plus là.»

Incapable de faire taire ces pensées qui tournaient en boucle dans sa tête, Julie a posé un geste désespéré le soir du 27 novembre 2017. La sachant seule dans son appartement, une amie l’a heureusement contactée au même moment. Gelée par un puissant mélange d’alcool et de pilules, la jeune femme a été transportée d’urgence à l’hôpital.

Deux jours plus tard, elle franchissait la porte de l’Accalmie, un lieu d’hébergement et de transition pour les personnes suicidaires.

«C’est une maison chaleureuse, une bulle rassurante. Ce sentiment de sécurité a réveillé en moi l’espoir que je n’avais plus.»

Pendant 21 jours, Julie a mis son mal de vivre sur pause, se concentrant sur les rencontres et les ateliers qui lui ont permis de découvrir une meilleure version d’elle-même, de l’aimer et d’en prendre soin.

«J’étais rendue à un point de ma vie où je devais me redéfinir.»

Forte de cette confiance retrouvée entre les murs de l’Accalmie, Julie a terminé une thérapie pour mettre fin à ses problèmes de drogue. «Je n’en consommais pas énormément, mais à petite dose et régulièrement.»

Sur cette même lancée, elle a joint un groupe de soutien pour les personnes vivant avec un trouble de la personnalité limite. Pendant huit mois, Julie a apprivoisé le TPL et ses défis.

Ses quatre enfants sont revenus vivre avec elle et son chum a emménagé avec eux. Puis il y a eu cet emploi d’intervenante à l’Accalmie qui s’est présenté. Au début, Julie ne croyait pas en ses chances d’obtenir le poste étant donné qu’elle avait bénéficié des services et qu’on lui avait diagnostiqué une maladie mentale.

«Au contraire! Tu serais excellente», l’a-t-on convaincue.

Depuis l’été dernier, Julie fait partie de l’équipe qui a d’abord accueilli la résidente. Vous dire sa reconnaissance et son sentiment de valorisation. Elle continue d’apprendre en aidant les autres. Le plus beau métier du monde.

«Mon travail consiste à faire sourire les gens, à leur donner de l’espoir et le petit coup de pied au derrière qui leur manque parfois. Ils n’ont pas besoin de conseils, surtout d’être écoutés.»

L’intervenante leur précise parfois qu’elle est une ancienne résidente. «Je le dis quand je pense que ça peut être utile dans leur cheminement. Je le fais surtout pour les gens qui ne voient plus comment ils peuvent s’en sortir.»

En réalisant par où Julie était passée, que les idées noires sont maintenant derrière elle, un homme lui a déjà avoué, ému, qu’elle venait de lui prouver qu’il peut se relever aussi.

«Maintenant, je sais que je vais être capable.»

Julie n’en a aucun doute.