Alain Pelletier est conducteur d’autocar depuis 38 ans. Il voyage un peu partout en Amérique du Nord avec, chaque fois, une cinquantaine de personnes derrière lui.

Cinquante personnes dans le rétroviseur

CHRONIQUE / «Ça ne vous stresse pas d’avoir la responsabilité d’une cinquantaine de personnes assises derrière vous?»

Alain Pelletier n’est pas surpris par cette question que lui adressent parfois des passagers. Ça ne le vexe pas même si c’est une façon détournée de lui demander s’ils peuvent lui faire confiance pour les conduire du point A au point B.

Le conducteur d’autocar peut les comprendre. Il réagit sensiblement de la même façon en bouclant sa ceinture, dans un avion. «Je me dis toujours: J’espère que le pilote est en pleine forme.»

Alain Pelletier n’était donc pas étonné que je l’aborde à mon tour sur sa capacité à gérer la pression inhérente à son métier.

Au lendemain de la violente collision entre un camion semi-remorque et l’autobus qui transportait des jeunes hockeyeurs de la Saskatchewan, lui et ses collègues savent pertinemment que des gens veulent être rassurés sur la sécurité à bord. Cette tragédie routière impliquant l’un des leurs a meublé leurs conversations au cours des derniers jours.

«Malgré toute sa prudence et ses compétences, le chauffeur s’est probablement fait faucher par le camion qui arrivait à 90 degrés. Il l’a vu à la dernière seconde et il était trop tard. On essaie de ne pas trop y penser, mais on n’est pas à l’abri de ça...»

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Alain Pelletier conduit des autocars depuis 38 ans dont 23 ans au sein du Groupe Hélie, à Bécancour. Le résident de Trois-Rivières a beaucoup de millage derrière la cravate. Sa moyenne à l’odomètre: 100 000 kilomètres par année. Son territoire: l’Amérique du Nord.

Chacun a, en quelque sorte, sa spécialité. Des confrères vont à New York chaque semaine depuis quarante ans. D’autres préfèrent accompagner des clubs de hockey dans toutes les régions du Québec et des provinces avoisinantes.

«Je l’ai fait pendant une dizaine d’années, avec des équipes de niveau midget AAA, mais aujourd’hui, je préfère ne pas avoir d’étiquette. On est un certain nombre comme ça. On va partout n’importe quand et on aime ça.»

L’hiver, Alain Pelletier promène surtout les Européens qui, entre deux tours de ville à Québec et Montréal, souhaitent découvrir l’arrière-pays en motoneige. Quand arrive le printemps, c’est à notre tour de vouloir prendre la direction des chutes Niagara, de Times Square, de Boston et Washington, des provinces maritimes, des Îles-de-la-Madeleine et ainsi de suite.

Le conducteur a traversé le Canada à maintes reprises, tout comme il a régulièrement arpenté les États-Unis.

Inutile de lui demander. Alain Pelletier aime ce qu’il fait. Le diplômé en technologie du génie civil n’a pas travaillé cinq minutes dans ce domaine. Natif de La Tuque, il a fait ses premières armes en conduisant des travailleurs forestiers.

Vendredi, le chauffeur d’autocar a pris la direction de la Caroline du Sud en compagnie de golfeurs désireux de prendre de l’avance sur les verts de Myrtle Beach.

Généralement, Alain Pelletier est l’unique conducteur pour toute la durée du trajet, mais cette fois, ils sont deux pour assurer les déplacements de ces maniaques du golf pendant dix jours.

«Pour s’y rendre, on roule pendant près de 24 heures. On s’arrête uniquement pour changer de chauffeur. On a une couchette qui nous permet de faire des cycles de quatre heures. Les passagers sont habitués. Ils embarquent dans l’autobus avec une couverture et un coussin.»

La fatigue est un ennemi dont on ne se méfie pas assez, peu importe qui conduit quoi et où. Alain Pelletier est soumis à des règles strictes pour ne pas être un danger pour eux-mêmes et les autres. Le conducteur d’un véhicule lourd comme un autocar doit respecter des heures de conduite et de repos et les consigner dans un rapport.

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Lorsque le Trifluvien roule de nuit, il arrive qu’un passager vienne s’asseoir dans les marches à côté de lui, afin de s’assurer que celui-ci garde les yeux grands ouverts et ses réflexes aiguisés. «Si ça vous tente, ça va me fait plaisir de jaser avec vous.»

Alain Pelletier sourit poliment à cette personne. Le chauffeur a deviné que ce voyageur veut l’empêcher de s’assoupir au volant de l’autocar plongé dans le silence et l’obscurité.

«La responsabilité d’un véhicule et de cinquante vies, ça te tient réveillé. Je ne suis pas en pantoufles dans mon salon.»

Au besoin, l’homme ne se gênera pas pour faire une pause. Le groupe est avisé avant de partir. «Il se peut que j’arrête me chercher un café. Ne vous réveillez pas. Laissez–moi gérer ça.»

Il a roulé dans toutes les conditions possibles et inimaginables, y compris en pleine tempête, dans les Adirondacks, avec la vue dans son rétroviseur d’une femme récitant son chapelet. Il a également connu ses heures de gloire dans le trafic de New York où il est capable de virer son autocar sur un dix cents avant de le stationner de reculons.

En 38 ans aux commandes d’un autobus, Alain Pelletier a été victime d’un seul accident. C’était il y a cinq ou six ans, dans l’État du New Jersey. «On était dans un bouchon de circulation. Ça avançait lentement. Un camion dix roues nous est entré dans le côté en se faisant couper par une petite voiture. Ça a fait du bruit, deux coffres n’ouvraient plus, mais personne n’a été blessé. Plus de peur que de mal.»

Tout le monde est resté calme, Alain Pelletier le premier, et le voyage s’est poursuivi. Ce qui lui fait dire ceci, pour répondre à la question: «Plus un conducteur a de l’expérience, mieux il gère son stress.»