L’alcoolisme est une maladie qui peut affecter tout le monde, rappellent Yvon Picotte et Jean-Paul Diamond qui ont connu dans le passé un sérieux problème de dépendance.

Alcool, politique et lendemains de veille

Nous sommes le 20 mars 1979. Yvon Picotte sait que ça ne peut plus durer. Dans les corridors du parlement de Québec, son problème d’alcool est un secret de Polichinelle. «Il y a un ‘‘mais’’ à côté de mon nom et ça me fait suer.»

On chuchote dans son dos: «Yvon, c’est un bon gars, mais... C’est quelqu’un qui aurait de l’avenir, mais... C’est un homme qui a du jugement, mais...» Les collègues ne finissent jamais leur phrase. Pas la peine. Les journées de celui qui est alors député libéral dans Maskinongé se ressemblent de plus en plus. 

Le matin, ça allait relativement bien. Il avait les idées claires malgré son verre de jus d’orange et vodka. À midi, c’était déjà plus compliqué. «Je n’étais plus capable de prendre mes responsabilités.» À 15 h, le mal était fait. Le politicien devait se faire remplacer aux travaux de la commission parlementaire.

«J’avais déjà bu un 40 onces», dit-il avant d’ajouter que la soirée était l’occasion de s’envoyer une deuxième, voire une troisième bouteille de «fort» derrière la cravate.

Le 20 mars 1979, le député a composé le numéro de téléphone de Jean-Paul Diamond. Les deux hommes s’étaient connus à Louiseville où, avant de se lancer en politique, Yvon avait dirigé un centre d’éducation aux adultes. Jean-Paul y avait étudié. L’enseignant ne buvait pas une goutte d’alcool à l’époque - «J’avais horreur de la boisson» - mais l’élève, lui, avait la réputation de prendre un coup solide.

«J’étais un buveur de bière industrielle», admet celui qui vidait les bouteilles les unes après les autres, jour après jour et depuis des années. «Son rêve était de boire une van au complet!», raconte Yvon Picote en se tournant vers son voisin de table qui ne le contredit même pas.

Or, des années plus tard, c’était le monde à l’envers. Depuis son élection, en 1973, Yvon Picotte s’était laissé envahir par les effets sournois de l’ivresse. «J’aimais le feeling de la boisson, pas le goût.» Quant à Jean-Paul Diamond, il avait complètement cessé de boire le 11 novembre 1973, lorsqu’un ami lui a fait réaliser que tant et aussi longtemps qu’il ne touchait pas à la première bière, il augmentait ses chances d’ignorer la deuxième, la troisième et ainsi de suite, jusqu’à plus soif.    

«Jean-Paul, je n’en peux plus... Tu vas me dire ce qu’il faut faire pour boire comme du monde», lui a lancé Yvon Picotte au bout du fil avant de prendre le train en direction de son comté. «Au moins, j’ai eu l’intelligence de ne pas conduire.»

L’ancien élève l’a accueilli et écouté sans jugement avant de lui dire cette phrase que le député amoché a retenue en calant son Dry Gin. «Si demain matin, tu décides d’arrêter de prendre un verre, appelle-moi et j’irai à Québec avec toi.»

Jean-Paul Diamond dormait quand le téléphone a sonné à 4 h 30 du matin. C’était Yvon qui voulait essayer d’arrêter. Essayer... C’était un bon début.  

Le jour même, les deux hommes sont retournés au parlement où le député s’est aussitôt dirigé vers le bureau de Robert Lamontagne, alors whip de l’opposition officielle. C’est Jean-Paul qui raconte la scène: «Yvon a ouvert la porte et lui a dit: ‘‘Robert, je suis alcoolique. À partir de ce matin, je ne prends plus un coup. Si tu as besoin de mes services, je suis capable de t’aider.’’ Et il a refermé la porte.» 

Quelques minutes plus tard, ce fut au tour du chef du parti, Claude Ryan, de recevoir la visite impromptue de son représentant dans Maskinongé: «J’ai décidé d’arrêter de boire. Vous savez maintenant que je suis disponible.»

Claude Ryan a levé les yeux vers lui. «Je ne sais pas si je devrais vous croire?» Avec son franc-parler, le député lui a répliqué, piqué au vif: «Ça m’a coûté assez cher pour boire, je ne vais pas vous payer pour que vous tâchiez de comprendre que j’ai arrêté.» Et il a refermé la porte.

Yvon Picotte est convaincu de s’être rendu service en annonçant ses couleurs deux fois plutôt qu’une. Maintenant que l’homme fier et orgueilleux s’était commis, il n’avait plus le choix de tenir parole pour faire disparaître le «mais» à côté de son nom.

Il n’a plus jamais repris d’alcool depuis. 

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Jean-Paul Diamond, 77 ans, et Yvon Picotte, 76 ans, préfèrent dire qu’ils sont sobres une journée à la fois plutôt que de mettre l’accent sur leur abstinence des quarante-quatre et trente-huit dernières années.  

«L’alcoolisme, c’est la maladie des émotions», soutient celui que toutes les serveuses appellent Yvon dans le restaurant où nous avons rendez-vous. 

J’ai affaire à «deux vieux chums», se présentent-ils eux-mêmes, qui sont visiblement ravis de partager leur vécu en tandem. Le sujet n’est pas tabou. Entre deux gorgées de café, les anecdotes et confidences coulent à flots.  

Au lendemain de cette soirée du 20 mars 1979, Jean-Paul a été le premier à encourager Yvon à fréquenter aussi souvent que nécessaire un groupe d’entraide pour personnes aux prises avec un problème d’alcool. Il était passé par là avant lui. 

Quand, neuf ans plus tard, Yvon Picotte a été nommé ministre du Loisir, de la Chasse et de la Pêche au sein du cabinet de Robert Bourassa, il a de nouveau fait appel à son ancien élève devenu mentor, mais cette fois, pour lui proposer de travailler à ses côtés en tant qu’attaché politique.

«Je pense que c’est le plus beau moment de notre histoire. Je savais que Jean-Paul était un gars fiable et responsable.»

Ce dernier sourit en entendant son compagnon d’armes s’exprimer ainsi. À le croire, ce nouveau défi a été un cadeau de la vie pour toutes ses années de sobriété, une façon de se faire dire de ne pas lâcher.

«Si je n’avais pas décidé d’arrêter de boire le 11 novembre 1973, je serais mort depuis longtemps», soutient Jean-Paul Diamond qui a finalement connu une longue carrière en politique, notamment à la mairie de Saint-Alexis-des-Monts puis à titre de député du comté de Maskinongé.

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Les occasions pour boire de l’alcool sont nombreuses en politique. Dîners d’affaires, cocktails-bénéfice, soupers de reconnaissance, soirées mondaines... Les élus sont attendus partout avec un verre de l’amitié. 

«Non merci», ont chaque fois répondu Jean-Paul Diamond et Yvon Picotte pour qui ce n’était pas une épreuve de boire de l’eau pétillante pendant un 5 à 7 bien arrosé. Ils n’ont jamais flanché. Au besoin, ils quittaient plus tôt, en gardant en tête les témoignages d’espoir entendus au sein de leur groupe d’entraide. 

Un jour, quelqu’un a fait cette réflexion à Jean-Paul Diamond qui aime la répéter: «Il existe deux verres en politique, un pour te remercier et l’autre pour t’enfarger. Rendu au troisième, tu ne sais plus où t’es rendu.»

«Un alcoolique qui prend de l’alcool règle les problèmes de tout le monde. Il a une solution à tout. Tu n’as jamais vu autant de spécialistes que dans une taverne», soutient Yvon Picotte qui, depuis sa retraite du monde politique, est directeur du pavillon Nouveau Point de vue, une maison de désintoxication à Lanoraie.

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André Boisclair a récemment été arrêté pour conduite avec les facultés affaiblies à sa sortie d’un bar de Québec.  

Yvon Picotte ignore si l’ancien chef du Parti québécois a un problème d’alcool et il n’a surtout pas l’intention de le lui demander.  Le seul qui peut se poser la question et y répondre, c’est André Boisclair lui-même. Sauf que...«S’il m’appelait en me disant qu’il a besoin d’aide, je partirais vers lui en courant.»

Du temps qu’il siégeait à l’Assemblée nationale, l’ex-député et ministre a ouvert sa porte à des collègues de tous partis confondus qui avaient besoin de parler à une personne de confiance pour discuter de leur consommation d’alcool en perte de contrôle. «J’veux voir Picotte!», a déjà réclamé un adversaire politique qui venait de virer une brosse.  

Comme Jean-Paul Diamond l’avait fait pour lui des années plus tôt, il a pris le temps d’écouter ce confrère, sans juger. «Aider quelqu’un, c’est primordial. Tu ne résistes pas devant une personne en train de se noyer.»