Tout est dans tout...

CHRONIQUE / Malheureusement, je n’ai pas eu le plaisir de connaître mon grand-père paternel. Tout ce que je sais de lui vient, bien sûr, d’anecdotes et de souvenirs racontés par mon père.

Hormidas Gaboriault, que tout le monde appelait Midas, est né le 28 novembre 1908, à Farnham. C’était un samedi.

Au même moment ce jour-là, The Montreal Daily Herald annonçait que les patins pour homme étaient en vente à 1,69 $ la paire au Boston Shoe Store. Chez S. Carsley Co., les femmes pouvaient se procurer 44 pouces d’une laine spéciale pour seulement 0,69 $. À ceux qui combattaient une vilaine toux, on suggérait de se procurer une boîte de Harte’s Grippe Wafers Cures, pour 0,25 $ à la pharmacie J.A. Harte située rue Notre-Dame, à Montréal.

Côté nouvelles, on y apprenait que Wilfrid Parent, qui habitait au 1313, rue Sainte-Catherine, s’était fait écraser entre deux voitures, à Pointe-Saint-Charles. Il a été transporté à l’hôpital général pour soigner ses blessures. Dès le lendemain, l’hôpital lui-même rapportait que son patient allait mieux.

Henry Savard, lui, 31 ans, s’était cassé une jambe alors qu’il tentait de maîtriser un incendie dans Hochelaga avec ses collègues du C.P.R.Fireman.

En page 7, dans la section Help Wated Female, une chocolaterie cherchait une jeune « sauceuse ». Elle offrait 8 $ par semaine en salaire.

En page 2, on comptait autant de mariages que de décès, et environ huit personnes célébraient leur anniversaire.

Pourquoi je connais le contenu d’un journal anglophone publié il y a 111 ans ?

À cause d’un heureux hasard.

Propriétaires à Saint-Paul-d’Abbotsford d’une maison plus que centenaire et d’un garage qui l’est tout autant, mes parents ont décidé récemment que le « hangar » avait fait son temps. L’ancienne écurie sans solage qui leur servait de cabanon ne cessait de s’enfoncer avec le temps. La démolition était inévitable. Mais on parle ici d’un hangar fait de bois de grange, d’énormes poutres et monté sur deux étages. Pour le déconstruire, il fallait un professionnel.

C’est Monsieur Hémond qui s’est vu confier cette lourde tâche. Lui, il démolit de vieilles granges, de vieux garages ou poulaillers. Il récupère ce qui a du potentiel, et met ça « propre, propre » à la fin. C’est ce qu’il a fait chez mes parents.

Après le passage de Monsieur Hémond, et curieuse de pouvoir trouver des trésors dans le carré de terre battue qui servait de plancher au garage, je suis allée y remuer le sol un soir… À part quelques billes sans doute égarées par ma petite sœur et un vieux tournevis, je n’ai rien trouvé d’intéressant. Ma quête avait été plus fructueuse quand, enfant, j’avais aidé mon père à démolir une autre petite grange qui se trouvait sur notre terrain. Cette fois-là, j’avais déterré des pipes de porcelaine, des cuillères anciennes en métal, des pots de verre, des assiettes… Je me souviens avoir espéré devenir archéologue tellement le sentiment était satisfaisant.

Bref, quelques jours avant que l’espace laissé vacant par la démolition du hangar accueille un beau cabanon neuf, Monsieur Hémond est venu rendre visite à mes parents. Dans un sac, il avait une surprise pour eux. Quelque chose qu’il avait découvert entre les planches du garage : trois pages du Montreal Daily Herald !

Dans le temps, les journaux servaient souvent d’isolants. Allez savoir le pouvoir isolant de trois pages d’un quotidien ! Qu’à cela ne tienne. Une partie de l’édition du 28 novembre 1908 se trouvait coincée entre les murs de NOTRE garage, à Saint-Paul.

Mais ce n’est pas ça le plus beau (et mon père n’en revient toujours pas) : le 28 novembre 1908, si vous vous souvenez, c’est la date de naissance de mon grand-père Midas ! J’ai écrit sur le phénomène il n’y a pas si longtemps : c’était quoi les chances, hein ?

La semaine où mon grand-père est venu au monde, quelqu’un s’affairait donc à construire l’écurie devenue notre garage, rue Yamaska, à Saint-Paul. À des fins d’isolation ou de remise à niveau, le menuisier a utilisé, tout bonnement, du papier journal. Mes parents ont acheté la maison en 1976. Après 43 ans, ils ont décidé de raser le garage et, surprise, on a retrouvé en ses murs un objet qui réfère à mon grand-père.

Tout est dans tout !

Le rôle joué par les journaux occupe toutes les tribunes depuis deux semaines. Dans son livre Extinction de voix, Plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale, ma collègue et amie Marie-Ève Martel en énumère cinq importants : les rôles démocratique, socioculturel, économique, utilitaire et humanitaire, et de mémoire.

Pouvoir lire un journal plus que centenaire fait référence au rôle de mémoire joué par ce média. Découvrir comment la vie se vivait à une époque précise, c’est un beau privilège.

Dans cette optique, j’ai décidé de faire ma part, mais à un niveau supérieur. Dans la partie du mur ouvert depuis un dégât d’eau au deuxième étage de ma maison, je vais glisser un exemplaire de cette édition de La Voix de l’Est/Plus. Celle du mardi 3 septembre 2019 dans laquelle se trouve cette chronique, sur ce sujet.

Ainsi, dans 100 ans quand, qui sait, un de mes arrière-arrière-petits-enfants venus s’installer à Granby pour revenir à ses racines cherchera à mettre la cheminée à nue derrière le mur en question, il fera comme nous : un agréable saut dans le passé.