Isabelle Gaboriault
La Voix de l'Est
Isabelle Gaboriault

Question d’orientation

CHRONIQUE / Dans La Voix des lecteurs publiée récemment dans La Voix de l’Est, une lettre a attiré mon attention. Cette dernière était adressée... au papier de toilette ! La grande question qui lui était posée tournait autour de sa couleur. Pourquoi es-tu blanc ? lui demandait M. Bazinet dans sa missive.

Justement : pourquoi ?

Selon mes recherches, une des principales raisons pouvant expliquer la blancheur du papier hygiénique est que le blanc a toujours, et depuis longtemps, exprimé la propreté, l’idée de la pureté. En Europe, à certains endroits, le papier de toilette est rose. Une couleur associée là-bas à la douceur. À l’intimité.

Mais comme l’explique si bien M. Bazinet dans sa lettre, et c’est ce qu’il reproche aux papetières, le papier de toilette doit être blanchi par divers produits chimiques pour être dénudé de sa couleur originale : le brun.

Un procédé qui vise aussi à rendre sa douceur au papier, mais qui nuit à l’environnement comme à la peau. Mais on continue de fabriquer et de consommer du papier blanc, car personne ne semble vouloir s’essuyer les fesses avec du papier brun. On le peroxyde ou, dans de rares cas, car c’est plus dispendieux à produire, on le colore. Par exemple, en Amérique du Sud, on peut croiser des rouleaux de papier noir. Une couleur qui me laisse perplexe quant à la qualité du travail à accomplir... Doute que le brun doit aussi générer, pour des raisons évidentes.

Mais entre vous et moi, ça changerait quoi de s’exposer les foufounes à du papier brun ? Entre ça et se nettoyer au boyau d’arrosage comme en Thaïlande, le choix est facile à faire. On le fait déjà pour nos blanches mains. Il m’arrive même de me moucher avec du papier brun. Bon, c’est un peu raide, mais on s’en remet. Tout est une question d’habitude.

Selon M. Bazinet, la compagnie Cascades serait déjà prête à lancer du papier hygiénique brun. Mais elle hésite à le commercialiser, encore sous le choc d’un revers commercial vécu dans les années 1990. Mais les temps ont changé. Il y a 20 ans, très peu de gens recyclaient et encore moins compostaient. Malgré tous les petits culs douillets, je suis certaine que nombreux seraient ceux prêts à opter pour le papier brun. Surtout en sachant parfaitement à quel destin il est voué...

On change de voitures pour des raisons environnementales. On magasine les vêtements usagés pour la planète. On mange local. On tourne le dos au plastique. Y’en a même qui se lavent moins pour sauver l’eau potable. Bref, on semble plus ouverts. Pour une simple question de couleur, je pense qu’on peut tous s’adapter. J’ai même déjà le slogan pour Cascades : s’essuyer le derrière avec du papier brun, c’t’un pet !

Dans un autre ordre d’idée, dites-moi, vous êtes de quel clan ? De ceux qui installent le rouleau de papier de toilette de façon à le faire dérouler du haut vers le bas ou de ceux qui ont l’irritante habitude de le faire pendre par dessous, bref, de le placer à l’envers ?

Ne m’écrivez pas pour me dire qu’il y a des enjeux plus cruciaux dans la vie : je le sais. On jase.

Personnellement, si je vais chez quelqu’un qui préfère une orientation « par-dessous », je change le rouleau de bord ! À ceux qui me soupçonnent un TOC, dites-vous que je ne suis pas la seule à faire ça. Au total, 20 % des gens retournent le rouleau quand ils le considèrent mal placé.

Aussi, une personne sur cinq se dit contrariée de se pointer devant un rouleau installé dans le mauvais sens.

Vous nous trouvez bizarres ? Sachez qu’un professeur de sociologie à l’Université La Trobe, à Melbourne, en Australie, considère qu’il faut s’intéresser à l’avis des gens sur la question. Que cette dernière peut être très instructive. Dans son cours d’introduction, Edgar Alan Burns demande à ses étudiants dans quel sens ils croient qu’un rouleau de papier toilette se doit d’être accroché. Pendant près d’une heure, tous réfléchissent au pourquoi de leur réponse et explorent ainsi la construction sociale de « règles et pratiques auxquelles ils n’avaient jamais réfléchi consciemment auparavant ». Une réflexion qui les pousse à faire des liens avec des sujets comme la discrimination sexuelle, les sphères publique et privée, la race et l’ethnie, la classe sociale et l’âge.

L’enseignant soutient que « le but théorique de l’exercice de l’accrochage du papier n’est pas de démontrer que nos petites réalités sont opposées à la vision d’ensemble de la sociologie, mais plutôt que cette vision d’ensemble n’existe pas séparément. Les petits détails et les règles et croyances tenues pour acquises sont ce qui forme les récits de la société, et ce qui les rend si puissants ».

Aussi, notre préférence quant à l’orientation du rouleau de papier de toilette en dit long sur chacun de nous. Par exemple, ma catégorie, qui touche 70 % du monde, réunirait des gens qui aiment prendre en charge. Des personnes organisées et performantes. Dans l’autre 30 %, ceux qui déroulent par dessous, on rencontre des artistes, des personnes décontractées, mais plus sérieuses.

Bon, placé à ma façon, le papier risque un déroulement accidentel en présence d’un enfant en bas âge ou d’un chat un peu trop joueur, mais au moins, on ne perd pas un temps fou à chercher le bout. Activité qui peut nous faire perdre jusqu’à 30 minutes par année !

Ma façon d’aborder le rouleau de papier de toilette me donne l’impression que les feuilles sont plus faciles à saisir et à détacher, et j’ai l’agréable sentiment d’en utiliser moins. Aux États-Unis seulement, il se consomme 15 milliards de rouleaux par année. Une quantité qui nous permettrait de faire 40 fois le tour de la Terre. En songeant au fait que la moitié de la population mondiale se paie ce luxe à usage unique, rappelons-le, ça fait un méchant tas.

D’autres questions me brûlent les lèvres : votre papier, vous le tirez avec une ou deux mains ? Vous l’arrachez de droite à gauche ou de gauche à droite ? Et quand vous l’utilisez, avant, vous le froissez ou vous le pliez ?

Pour ceux qui doutent encore de la bonne orientation à adopter, dites-vous que Seth Wheeler, l’inventeur du papier toilette en rouleau préconisait, déjà en 1891, le déroulement par l’avant.

À vous maintenant de choisir quelle couleur vous utiliserez pour essuyer ce revers.