Comme si c’était arrangé avec le gars des vues, une de nos photographes se trouvait à mon bureau quand le fou rire s’est emparé de moi. Elle a capté le moment sur vidéo, à mon grand plaisir.

L’orgasme de l’oiseau moqueur

CHRONIQUE / « Profites-en, Isa. Moi, ça fait super longtemps que j’en ai eu un... » Ces paroles sont celles d’une collègue jalouse. Cet après-midi-là, je n’avais pourtant reçu ni bouquet de fleurs ni compliment. Ce qu’elle m’enviait, c’est le fou rire qui venait de me frapper de plein fouet.

Pour vous mettre en contexte, au bureau, on parlait de « faire son épicerie ». Il était question d’endroits et de moments pour le faire. Une conversation somme toute banale, commune dans tous les bureaux. Tous les jours. Dans la discussion, j’attendais toutefois le moment idéal pour me moquer d’un collègue qui, un jour, avait partagé avec nous son grand plaisir d’arpenter les allées d’un supermarché en-prenant-tout-son-temps. À l’écouter, le temps passé à se promener entre les céréales et les cannes de soupes aux pois représentait le highlight de sa semaine. Pauvre lui. Il ne m’en fallait pas plus pour profiter du sujet pour lui balancer en pleine poire à quel point il menait une vie plate. Un sourire dans la voix, bien sûr.

Eh bien, quand une brèche s’est finalement ouverte dans l’échange, c’est lui qui s’est imposé en lançant haut et fort avec la naïveté d’un enfant de trois ans : « Moi, j’aime ça faire l’épicerie ! »

Bang ! En une fraction de seconde, j’étais devenue un poulet en caoutchouc qui couine dans la gueule d’un chiot. J’étais prise au piège : le fou rire venait de faire de moi sa victime.

Le visage empourpré, les joues noyées de larmes et le mascara aux genoux, j’avais perdu tout contrôle. Complètement. J’essayais, à travers ma soudaine hyperventilation, d’expliquer ce qui me faisait tant rire : impossible. D’où la comparaison que font certains scientifiques entre le fou rire et l’orgasme. Tentez de les arrêter pour voir.

Les deux réactions sont très difficiles à maîtriser. Un et l’autre nous propulsent hors de nous. Quasiment hors conscience. Tout à coup, on n’est plus qu’un corps incontrôlable et, dans les deux cas, on connaît une grande jouissance.

Pour vrai, y’a pas plus requinquant qu’un bon fou rire. En plus, il est souvent contagieux. La preuve : je l’ai refilé à mon copain de bureau passionné par l’épicerie et qui, visiblement, sait se réjouir des petits plaisirs de la vie.

Le fou rire exprimerait d’ailleurs notre capacité à lâcher-prise. À profiter du moment présent. Avec la force que ça nous attrape, difficile de faire autrement ! Ça transporte instantanément. Comme un but du Canadien au Centre Bell. D’où, j’imagine, l’expression « éclater de rire ». On ne vit rien de moins qu’une décharge explosive. Une puissance qui nous « dilate la rate ».

Dans l’Antiquité, les gens attribuaient à la rate la fonction de réguler les humeurs et de prévenir les dépressions. Cet organe a donc longtemps été considéré comme le siège du rire. C’est là où la rate se cache, dans le ventre, qu’on a mal quand on rit aux larmes. C’est aussi dans cette région qu’on porte souvent la main, bien involontairement, pour tenter de stopper les soubresauts. D’où la croyance de l’époque.

Un jour, on s’est mis à « rire de bon cœur ». Une expression qui veut dire « rire avec le cœur léger, sans moquerie ou arrière-pensée ».

Bon. Dans mon cas, c’est clair que je souhaitais me moquer, mais ce qui a déclenché mon fou rire, c’est la candeur dans la déclaration de mon voisin d’îlot.

Au cours de mes recherches sur le fou rire, je me suis amusée à faire un test à savoir quel était mon genre d’humour.

Mes résultats m’ont appris que j’avais un « humour sacrément aiguisé, quand il n’est pas carrément moqueur ». Et voilà, je suis un oiseau moqueur ! Mieux vaut en rire, non ? Ça fait tellement de bien de rire. Imaginez : j’ai vraiment failli me pisser dessus, ce qui aurait donné tout son sens à l’expression « l’arroseur arrosé ».