Dans l’œil de l’autre

CHRONIQUE / Diane et Georges ont écrit au journal avant les Fêtes. Touchés par le récit de Laurie-Ann Laflamme, cette jeune femme qui, après avoir perdu la moitié de sa famille lors d’un tremblement de terre meurtrier en Équateur en 2016, continue de mordre dans la vie, ils me proposaient d’écrire sur une autre histoire, disaient-ils, tout aussi touchante et inspirante.

Tous les jours, depuis des mois, ils voient un jeune homme handicapé, une canne dans une main, un chronomètre dans l’autre, « courir » dans leur quartier. Jusqu’à quatre fois par jour, il court d’un poteau à l’autre. Chaque fois, il tombe et se relève. Quand quelqu’un souhaite l’aider, il refuse. « Il dit être capable », indique Georges qui a déjà tenté, un jour, de lui porter secours. « Qu’il y ait de la pluie, de la neige, de la glace, il sort. Il tombe et se relève, raconte Diane, émue. Il porte des genouillères, mais c’est une armure que ça lui prendrait... C’est terrible à voir. Et avec son chrono, on dirait qu’il tente de battre son record... C’est tout un exemple de courage et de persévérance. On l’admire tellement. »

Je savais de qui il parlait. Cet homme, je l’ai souvent vu « s’entraîner » près de l’école que fréquente ma grande. Comme il avait accepté de leur fournir ses coordonnées, je l’ai appelé pour lui proposer de me rencontrer.

« Vos “voisins” vous admirent, que je lui ai d’abord dit après m’être présentée. Ils voient en vous un bel exemple de courage et de persévérance. Accepteriez-vous de me raconter votre histoire pour que je rédige ensuite un article ? »

« Je n’ai pas envie de faire pitié dans l’journal, qu’il m’a lancé, me laissant un peu stupéfaite. Je ne suis pas courageux : j’ai la sclérose en plaques! C’est normal que je tombe quand je marche ou quand je cours... »

Au ton, j’étais certaine qu’il allait me raccrocher au nez. Mais non. La conversation s’est terminée de belle façon. Je lui ai dit que je respectais son choix, que je comprenais, et je lui ai souhaité de passer un beau Noël.

Malgré tout, après l’appel, j’étais comme mon sapin : un peu croche. Je me questionnais, en fait, sur la véritable définition du mot « courage ».

C’est quoi, véritablement, être courageux ?

Pour certains, le courage, c’est l’ardeur mise dans une tâche. C’est de renoncer à la facilité. C’est de ne pas sombrer dans le désespoir

Selon les dictionnaires et les philosophes, le courage est une vertu qui permet de faire des choses difficiles en surmontant la peur, tout en affrontant la fatigue, le danger et la souffrance.

Aristote, par exemple, disait que le courage représentait un juste milieu entre deux défauts : la lâcheté et la témérité.

Voici la plus belle définition que j’ai trouvée :

Dans une situation donnée, si nous sommes aussi peu lâches que téméraires, c’est que nous faisons preuve de courage. Lâche est celui qui n’y va pas, car il sait trouver les bonnes raisons de ne pas y aller. Téméraire est celui qui ne connaît pas la peur et fonce comme une tête brûlée. Faire preuve de courage, c’est connaître la peur, avoir des raisons de ne pas y aller, mais y aller quand même. Y aller parce qu’il y a plus important que son petit confort ou que le risque d’échouer : quelqu’un à aider ou à sauver, des valeurs à défendre, une fidélité à faire vivre, même si elle doit nous coûter notre confort, notre tranquillité, parfois même notre vie. Le courage ressemble à l’audace, mais avec quelque chose en plus : une durée et une dimension morale. Avoir du courage, c’est exprimer une combativité qui s’inscrit dans la durée et porte en elle des valeurs. Le courage est une persévérance et, de façon implicite au moins, une éthique.

Pour d’autres, avoir du courage c’est tout simplement une force de caractère qui permet d’affronter les revers, les circonstances difficiles.

C’est l’ardeur mise dans une tâche. C’est de renoncer à la facilité. C’est de ne pas sombrer dans le désespoir.

Selon toutes ces définitions, le voisin de Diane et Georges fait preuve, effectivement, de courage. Malgré sa maladie, il fonce. Il se donne des défis et au-delà de la souffrance et des embûches, il se fait un devoir de sortir dehors, d’affronter les intempéries, pour activer ce corps qui lui tourne doucement le dos.

Le hic : sa routine faisant partie de sa vie, et ce, depuis des années, il ne considère pas que ce qu’il fait peut relever de l’exploit. Lui, courir, il le fait pour lui. Pour garder la forme. Pour éviter que la maladie gagne du terrain, j’imagine. Dans son cas, on parle quasiment d’instinct de survie.

Même chose pour la belle Laurie-Ann que j’ai rencontrée dans le cadre de la chronique Les as. Après avoir perdu sa mère et son frère, elle aurait pu sombrer ou s’étourdir dans la drogue ou la boisson. Elle ne l’a pas fait. Est-ce du courage ? Oui, mais je pense que ça va plus loin que ça. Même chose pour le coureur de Diane et Georges. En fait, on devrait parler plus de résilience.

Le courage, en fait, naît dans l’œil de l’autre. Quand quelqu’un surmonte un obstacle qui, à nos yeux, semble infranchissable, on le dit courageux. On peut donc, un jour ou l’autre, être le courageux d’un autre. Et pourtant, selon divers témoignages que j’ai lus, plusieurs affirment que les véritables actes courageux qu’ils ont posés dans leur vie ne sont pas ceux que les gens pensent, connaissent ou ont pu voir.

Fascinant, non ?

Malgré le fait qu’on n’arrive pas précisément à le définir, ne cessons pas de voir et de souligner ce qui, pour nous, représente une belle marque de courage chez les autres. Cela revient à poser un regard bienveillant sur ceux qui nous entourent. Un beau geste à réitérer en cette nouvelle année. À ceux et celles qui se cherchaient désespérément une résolution pour 2020, je vous la donne. Gratis.