À tête froide, la présidence de l’Assemblée nationale devrait dépoussiérer le lexique des «propos non parlementaires».

Inflation verbale? Jamais chez les députés!

CHRONIQUE / Répétons-le pour ceux qui l’ignoreraient : personne n’use de «mauvaise foi» à l’Assemblée nationale. Les élus n’y «manipulent» jamais la vérité, ni ne la «tronquent». On ne voit d’ailleurs pas comment cela serait possible, car aucun ne cherche à «induire en erreur» qui que ce soit. Aucun ne flirte avec l’«opportunisme politique». Personne ne tombe non plus dans l’«inflation verbale». Tout cela est impossible dans ce parlement, car l’emploi de ces mots et expressions y est interdit.

Le très officiel lexique des «propos non parlementaires» s’enrichit chaque année. Il est passé de 280 entrées à près de 370 ces dernières années. Ce n’est pas rien.

C’est pour contenir le plus possible les débordements que ce lexique existe. Pour le bon déroulement des travaux parlementaires, il est en effet normal d’y proscrire les grossièretés et les marques d’irrespect.

Il est donc normal de retrouver dans ce drôle de Larousse les expressions et termes suivants : «bandit», «démagogue», «nono», «méprisant», «paresseux», «menteur», «cochon», «minable», «tête de Slinky», «chien de poche», «couillonner», «deux de pique», «tapis de porte» et bien d’autres.

Tous ces termes et expressions ont déjà été employés au Salon bleu avant d’être mis, à raison, à l’index. Les parlementaires ne peuvent les lancer à la figure de leurs adversaires. Tant mieux!

L’élémentaire sagesse commande de bannir ce genre d’insultes et d’injures. C’est indiscutable. 

Mais il arrive que des expressions et des mots se retrouvent dans ce lexique alors qu’ils ne devraient pas y figurer. Ils y ont été inscrits parce que la personne occupant le poste de président de l’Assemblée nationale a pu à tel ou tel moment avoir l’interdit facile. Ou se laisser… «berner» (un mot ne pouvant être prononcé à l’Assemblée nationale par les parlementaires).

Il faut le dire et le répéter. La présidence de l’Assemblée nationale est nécessairement sensible au chahut que provoque l’emploi de certains termes. Et tant pis si des indignations venant d’un côté ou de l’autre du Salon bleu sont davantage feintes que ressenties! Tant pis si certaines ne visent qu’à attirer l’attention de l’arbitre pour qu’il inflige une punition à l’équipe adverse.

C’est ainsi que le lexique des «propos non parlementaires» s’épaissit chaque année.

Dépoussiérage

Il serait grand temps de dépoussiérer sérieusement ce dictionnaire. Il faudrait en retirer des expressions et termes qui y ont été inscrits en raison d’une situation particulière, mais qui ne devraient pas s’y trouver au fond. Certains ont été mis à l’index seulement sous l’émotion du moment.

Qu’est-ce que le verbe «bloquer» fait là-dedans? La semaine dernière, le ministre Simon Jolin-Barrette a dû se rétracter après l’avoir employé alors qu’il répondait aux libéraux. Le président de l’Assemblée nationale l’a prié de faire amende honorable puisque ce verbe maudit figure dans le fameux dico... Et c’est parce qu’il y figure que des libéraux ont pu se courroucer après l’avoir entendu, ce qui a provoqué un vif et inutile chahut au Salon bleu… 

À tête froide, la présidence de l’Assemblée nationale devrait dépoussiérer ce lexique. Elle devrait se demander s’il est bien nécessaire d’y retrouver, par exemple, «mauvaise foi», «induire en erreur», «opportunisme politique», «inflation verbale», mais aussi «fabuler», «culot», «cacher la réalité», «déformer la vérité», «fausse information», «aveuglement volontaire», «supercherie», «geste antidémocratique» et tant d’autres. Toutes des choses que les parlementaires ne sont pas censés dire et qui pourtant peuvent correspondre à des réalités.

Avec le temps, on a poussé trop de bouchons trop loin.

À l’aide de deux phrases officiellement proscrites, on pourrait dire que cet indispensable lexique doit être nettoyé afin d’éviter les «manipulations un peu malsaines» des uns et des autres. Les groupes parlementaires cesseraient ainsi un peu plus de faire inutilement «du millage politique» avec les règles de l’Assemblée nationale.