Robert Dupel, membre de l'organisation, et André Boivin, grand-maître des francs-maçons au Québec, nous ont offert une visite guidée de la loge maçonnique qui semble surgir d’une autre époque.

Incursion chez les francs-maçons

CHRONIQUE / Oui, les francs-maçons existent toujours. Ils sont parmi nous. La société réputée secrète, qui a pour emblème l’équerre et le compas, compte quelques centaines d’adeptes à Gatineau.

La confrérie comprend des médecins, des avocats, au moins un journaliste, de même que des politiciens. Ils ont des signes et des mots de passe secrets pour se reconnaître entre eux. Certains sont discrets sur leur allégeance. D’autres, comme le conseiller municipal Mike Duggan, ne cachent pas leur appartenance à une organisation dont les racines remontent à la construction des premières cathédrales en Europe.

Certains romanciers, de même que l’Église catholique, ont fait la vie dure à la franc-maçonnerie dont ils ont mis en évidence le caractère occulte et les rituels secrets. Mais l’organisation elle-même affirme qu’elle n’a rien à cacher et se réclame d’une plus grande transparence depuis quelques années.

« Nous ne sommes pas un organisme à craindre, affirme André Boivin, grand-maître des francs-maçons du Québec. Nous sommes discrets, mais nous n’avons rien à cacher. Tout sur la franc-maçonnerie est maintenant disponible sur Internet. »

Les francs-maçons sont revenus dans l’actualité malgré eux, la semaine dernière. Un juge de la Cour supérieure a renouvelé l’exemption de taxes municipales dont bénéficiait la King Solomon Temple Corporation sur son bâtiment du 767, chemin Aylmer. Le juge s’étonnait d’ailleurs que cette confrérie plus que centenaire soit encore vivante — tout en précisant qu’il n’en faisait pas partie !

La décision du tribunal a fait jaser. « Mais si on nous avait imposé 8000 $ de taxes par année, on fermait les portes. Toute une organisation qui essaie d’améliorer le sort du monde se serait retrouvée sans lieu de rassemblement », dit André Boivin.

À l’intérieur du bâtiment, la loge maçonnique semble surgir d’une autre époque, avec ses murs bleus et ses vieux meubles en bois poli. Le regard est attiré vers l’autel, au centre de la pièce, qui repose sur un carrelage aux allures d’échiquier.

C’est sur cet autel qu’on pose la Bible, le Coran ou la Torah, selon la religion des adeptes présents. À l’exception des athées, les gens de toute confession sont admis dans le temple maçonnique du chemin d’Aylmer. « Ce qu’on demande aux gens, c’est de croire en une force supérieure, que ce soit Dieu ou Dame Nature. Seuls les athées ne sont pas acceptés », dit Robert Dupel, un ex-technicien en scène de crime qui a joint le mouvement en 2003.

Une photo de la Reine d’Angleterre est affichée au mur. « C’est pour dire que les francs-maçons respectent le chef du pays où ils exercent leurs activités », poursuit M. Dupel. Dans un coin, un coffre à outils est posé. Il renferme l’équerre et le compas, mais aussi tous les outils traditionnels du maçon. Ils servent lors des discussions.

L’objectif des rencontres est d’échanger sur la morale, la philosophie et l’histoire des francs-maçons. « Notre but est d’admettre de bons hommes et, par nos enseignements moraux, de les rendre meilleurs », reprend André Boivin.

Les francs-maçons se défendent bien de faire de la politique comme l’Ordre de Jacques-Cartier qui tentait de placer ses adeptes au sein des institutions afin d’influencer les politiques francophiles. « On n’a rien à voir avec la politique. D’ailleurs, il est interdit de parler de politique et de religion dans nos rencontres pour ne pas faire de chicane », explique M. Boivin.

Gatineau compterait environ 330 francs-maçons, surtout des hommes, répartis en huit groupes plus ou moins avancés dans la hiérarchie franc-maçonnique. L’organisation a la réputation d’être un « boy’s club », mais il y a un groupe mixte à Aylmer.

Par le passé, la franc-maçonnerie a fui toute publicité. Plutôt que de répondre aux critiques, elle a préféré se taire et laisser braire. De toute manière, elle avait souvent l’impression que tout ce qu’elle disait finissait par se retourner contre elle, explique André Boivin.

Depuis quelques années, le mouvement ouvre davantage ses portes.

On découvre une confrérie qui fait, comme bien d’autres, dans l’œuvre caritative. Les francs-maçons de Gatineau versent chaque année des milliers de dollars à des organismes de la région. Ils font aussi face à des difficultés de recrutement. « On n’a pas de relève », déplore M. Boivin, un problème amplifié du fait que la sollicitation de nouveaux membres leur est interdite.