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Hélène Buzzetti
Les Coops de l'information
Hélène Buzzetti
La ministre des Finances Chrystia Freeland et le premier ministre Justin Trudeau se félicitent, sous le regard attentif de la ministre Mona Fortier.
La ministre des Finances Chrystia Freeland et le premier ministre Justin Trudeau se félicitent, sous le regard attentif de la ministre Mona Fortier.

Le prétexte pandémique

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CHRONIQUE / «Le risque d’en faire trop peu est très élevé.»

Cette petite phrase, que l’on peut lire à la page 47 du premier budget présenté par la ministre des Finances Chrystia Freeland, annonce mieux que n’importe quelle colonne de chiffres à quelle enseigne loge le volumineux document. Les libéraux de Justin Trudeau ont choisi de faire fi des récents avertissements d’économistes selon lesquels il ne serait pas autant nécessaire qu’on l’avait d’abord cru d’injecter des milliards gouvernementaux pour relancer l’économie post-pandémie. Le sort en est jeté et Ottawa y va all-in.

Le gouvernement avait annoncé cet automne qu’il planchait sur un plan de relance d’entre 70 et 100 milliards de dollars sur trois ans. Ce sera finalement 101,4 milliards $. Le plan a l’avantage, à la veille d’une élection générale, de couper l’herbe sous le pied de l’adversaire néodémocrate. En premier lieu, grâce à cette mesure-phare de places en garderie.

La ministre des Finances Chrystia Freeland

Avec 30 milliards sur cinq ans, les libéraux se donnent les moyens de leurs ambitions. À titre de comparaison, en 2017, ils avaient prévu pour les garderies 7,5 milliards… sur 11 ans. Ils en planifient maintenant presque autant par année. Au Québec, le système coûte 3 milliards par an pour des places à 8,50 $ par jour chacune. On peut penser qu’avec le double de ce montant, Ottawa pourra créer un nombre significatif de places à 10 $ ailleurs au pays. Pour peu, évidemment, que les provinces embarquent dans le projet, ce qui est loin d’être garanti.

Le changement à l’assurance-emploi uniformisant à 420 le nombre d’heures qu’un chômeur devra avoir travaillé pour se qualifier aux prestations devrait aussi faire plaisir au NPD, lui qui a longtemps milité pour un seuil unique (quoique de 360 heures). Il s’agit d’une importante diminution par rapport à la fourchette actuelle de 420 à 700 heures, et qui permettra à 160 000 chômeurs de plus de se qualifier.

Et que dire du salaire minimum fédéral que les libéraux veulent hausser à 15 $ l’heure? Exactement ce que le NPD promettait en 2015 et que le Parti libéral dénonçait… Mais peut-être Jagmeet Singh ne s’en satisfera-t-il pas maintenant que ses militants ont haussé la demande à 20 $ l’heure lors de leur récent congrès. Certes, il n’y a rien de nouveau dans ce budget pour faire avancer la mise sur pied d’un programme d’assurance-médicament, ce que M. Singh n’a pas manqué de déplorer. Mais il y a un début de revenu minimum garanti -sans le nom. L’Allocation canadienne pour travailleurs, qui encourage les gagne-petit à rester sur le marché du travail, est bonifiée de manière substantielle, à raison de 1,7 milliard par année. Le montant qu’un travailleur célibataire pourra gagner avant de subir une réduction de prestation doublera presque, à 23 000 $. Ottawa pense sortir ainsi 100 000 personnes de la pauvreté.

Les libéraux ont aussi pensé -un peu- aux conservateurs. Ils promettent un crédit d’impôt pour encourager le captage et le stockage du carbone, un dada des provinces de l’Ouest. Et ils transforment en chèques trimestriels envoyés aux citoyens le remboursement fiscal annuel de la taxe sur le carbone perçue en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba et en Ontario. Quoi de mieux que de l’argent sonnant à l’approche d’une élection? Les libéraux ont raillé la semaine dernière les «pétro-points» qu’Erin O’Toole donnerait aux contribuables dans son plan de lutte aux changements climatiques. Eux y vont pour les pétro-dollars.

Le chef conservateur Erin O’Toole

Les provinces sortent évidemment perdantes de cet exercice. Elles fantasmaient de voir le transfert en santé bondir de 67 %, à 70 milliards par année. Le budget de lundi n’augmente pas d’un iota ce transfert, mise à part l’injection non-récurrente et déjà annoncée de 4 milliards pour affronter la pandémie. Les provinces pourraient toucher 3 milliards de plus sur cinq ans… si elles acceptent de se soumettre à ces normes nationales qu’Ottawa rédigera à l’intention des établissements de soins de longue durée. Ottawa cogite aussi des normes nationales en santé mentale. Ingérence dites-vous?

Plusieurs mesures contenues dans ce budget étaient nécessaires, notamment la prolongation des programmes de soutien destinés aux travailleurs et aux employeurs affectés par la pandémie. Ou alors elles serviront comme promis à verdir l’économie, comme ces 5 milliards sur sept ans pour décarboniser les grandes industries émettrices de GES.

Mais en lisant le volumineux documents (qui, avec ses 850 pages, est le plus épais présenté depuis au moins 1994), on a l’impression que la pandémie a servi de prétexte à une foule d’autres dépenses ne s’inscrivant ni dans la logique de l’aide ni dans celle de la relance. De la même manière que les fonctionnaires s’empressent de dépenser les fonds de caisse avant que la fin de l’année financière ne les efface, on dirait que les libéraux se sont empressés à accepter toutes les demandes reçues pendant que la pandémie permet de justifier l’endettement.

Ottawa a ainsi trouvé 601 millions sur cinq ans pour combattre la violence fondée sur les genres; 300 millions dès cette année pour lutter contre le racisme envers les Noirs; 429 millions sur cinq ans pour moderniser la plateforme informatique destinée à l’immigration; 496 millions $ sur cinq ans pour poursuivre la réflexion sur un TGV entre Québec et Toronto; 650 millions sur cinq ans pour préserver le saumon du Pacifique; 400 millions sur trois ans pour les langues officielles. Les Rohingyas déplacés en Birmanie auront tout près de 100 millions par année pendant trois ans. La contribution du Canada à l’OTAN augmentera de presque 900 millions $ sur cinq ans. De nouvelles aires protégées seront établies au coût de 2,3 milliards tandis que la réconciliation autochtone et la mise en oeuvre des recommandations de la commission d’enquête sur les femmes et filles autochtones disparues et assassinées bénéficieront de 2,5 milliards $ en cinq ans.

Ce sont là toutes des initiatives louables et assurément justifiables. Mais l’art de gouverner consiste à faire des choix dans l’allocation des ressources limitées de l’État. Mme Freeland a choisi de n’en faire aucun. Ce qui explique que son budget ne contient aucun ancrage fiscal, contrairement à ce qu’elle prétend. Il n’est même plus question de garder la dette du Canada en dessous d’un certain pourcentage du PIB. On nous promet seulement que ce pourcentage diminuera avec le temps. La dette canadienne totalisera 1294 milliards $ au terme de ce plan de dépenses triennal et dès l’an prochain, elle représentera 51,2 % du PIB canadien.

Mme Freeland argue qu’emprunter lorsque les taux d’intérêt sont à un creux historique constitue une aubaine à ne pas manquer. Peut-être. Mais l’endettement a quand même un prix. En 2025-26, les Canadiens payeront le double en frais d’intérêt sur la dette (39 milliards) que ce qu’ils ont payé cette année (20 milliards). Dix-neuf milliards par année, c’est l’équivalent de trois programmes de garderies…

«La meilleure façon de payer nos dettes est de faire croître notre économie», a déclaré Mme Freeland en Chambre lundi. Seul l’avenir nous dira si c’est vrai ou si on ne se magasine pas plutôt une douloureuse opération de dégraissage à venir.