Lors du déclenchement de l’enquête de Robert Mueller, le président américain déclarait que cette dernière risquait de mettre fin à sa présidence.

Les dessous du scandale ukrainien

ANALYSE / De nombreux commentateurs américains sont intrigués par les origines de l’affaire ukrainienne. Ils ont de la difficulté à expliquer comment Donald Trump, qui venait de se sortir du Russiagate, a pu s’embarquer dans une affaire aussi scabreuse avec l’Ukraine. Après avoir survécu au premier scandale, toute personne le moindrement « normale » se serait ensuite tenue tranquille.

Lors du déclenchement de l’enquête Mueller, le président américain déclarait que cette dernière risquait de mettre fin à sa présidence. Or, le rapport Mueller était encore chaud lorsqu’il s’engagea dans la machination ukrainienne en abusant de son pouvoir présidentiel pour assurer sa réélection. Cette affaire menace maintenant la survie même de sa présidence.

Durant le Russiagate, Trump adopta une stratégie de négation totale, en dépit des faits qui s’accumulaient dans le sens contraire. Passé maître dans l’art de la manipulation des médias, il répétait à satiété qu’il n’y avait pas eu de collusion avec la Russie, qu’il n’avait pas effectué d’obstruction à la justice et qu’il était simplement victime d’une chasse aux sorcières.

Cette stratégie lui a permis de réconforter sa base qui lui est restée solidement fidèle. En conséquence, il s’est assuré du même coup que les républicains du Congrès serrent les rangs derrière lui. Face au scandale ukrainien, il reprend la même stratégie de négation en affirmant que ses échanges avec le président ukrainien étaient tout à fait corrects et que toute cette histoire n’est qu’un canular. Plus encore, il empêche ses collaborateurs immédiats de témoigner devant le comité de la chambre.

Pour expliquer ses agissements particuliers, les commentateurs et observateurs américains ont recours à des opinions émises par des psychiatres et psychologues sur le comportement de Trump. Comme ces remarques ne proviennent pas d’une analyse directe du président, elles sont pour le moins hasardeuses. Néanmoins, elles présentent une perspective très intéressante pour expliquer le comportement du président américain.

Ces observateurs constatent que le président, en plus d’avoir une personnalité très narcissique, affiche aussi toutes les caractéristiques d’un joueur compulsif et une nature autodestructive. Il cause son propre malheur en projetant sans cesse sa vision paranoïaque et amorale du monde.

Architecte de son malheur

Selon cette analyse, le président américain est pris dans un cercle vicieux. Sa vision paranoïaque et son impulsion autodestructrice l’amènent constamment à réaliser ce qu’il craint. Pour lui la seule chose qui compte, c’est de gagner à tout prix. Pour ce faire, il est prêt à prendre n’importe quel risque et à violer toutes les règles. D’ailleurs, ce n’est pas un accident si comme homme d’affaires, il a fait six faillites. 

Ses deux films préférés, Citizen Kane et Sunset Boulevard, sont très révélateurs de sa personnalité. Dominés par leurs pulsions autodestructrices, les héros de ces deux films deviennent les architectes de leurs propres malheurs. Leurs narcissismes extrêmes les conduisent directement à l’effondrement de leurs carrières.

Incapable de comprendre les notions d’éthique, Trump voit tout, fondamentalement, comme une sorte de transaction. Alors que ses interlocuteurs le trouvent cynique, il perçoit tout simplement le monde comme étant contre lui. Dans son esprit, il doit toujours réagir pour se protéger. Mais il se trouve à donner vie à ses craintes par ses propres agissements. 

De son point de vue, que cela soit en affaire ou en politique, le monde représente une jungle remplie de prédateurs qu’il faut combattre pour survivre. « Lorsqu’il se sent lésé, il réagit de manière impulsive et défensive en construisant une histoire qui se justifie elle-même, qui ne dépend pas de faits et qui blâme toujours les autres ». C’est dans cette perspective qu’il adhère aux théories de complot.

Par son fameux échange avec le président ukrainien, Trump espérait que l’enquête qu’il demandait à Zelensky allait confirmer ses théories de complot qui place l’Ukraine, non la Russie, au centre de la compagne présidentielle de 2016. Joe Biden et son fils Hunter auraient ainsi conspiré avec des Ukrainiens pour aider Hillary Clinton et chercher à l’empêcher de remporter les élections. Bien que cette théorie soit complètement farfelue et que rien ne démontre une quelconque implication des Biden dans une corruption criminelle en Ukraine, Trump y souscrit d’autant plus qu’un tel postulat confirme sa vision du monde.

Depuis qu’il est devenu président, Trump continue de se voir comme une victime. Il ne cesse de répéter qu’aucun politicien n’a été traité plus mal ou plus injustement que lui. Les multiples enquêtes criminelles dont il fait l’objet de la part de différents districts judiciaires fédéraux depuis trois ans, jointes à celle de l’avocat spécial Mueller et à l’ouverture du processus de destitution viennent conforter Trump dans cette perception.

L’exposition de Trump à la honte de la procédure de destitution ne reflète que sa soif d’attention en rappelant puissamment ses propres limites. Paradoxalement, Trump aime se retrouver dans une sorte de spirale infernale. Ses efforts pour s’en sortir ne font alors qu’augmenter son adrénaline.

Avec les révélations qui se multiplient, il ne fait pas de doute que la chambre va voter la destitution du président. Mais au sénat qui est contrôlé par les républicains, la situation est très différente. Trump pourrait fort bien survivre au procès que le sénat sera appelé à tenir. Par ailleurs, contrairement à Nixon, il bénéficie du soutien indéfectible de médias conservateurs provenant de radios populaires comme Russ Limbaugh, de réseaux télévisés comme Fox News et de nombreux journaux.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.