Sur le plan du traitement du patient, l’intelligence artificielle fournit un apport inestimable. Alors que les meilleurs radiologistes, même après des années de pratique, ne détectent que 70 % des données provenant d’une imagerie médicale, les robots sont capables d’en déceler 99 pour cent.

L’émergence du Canada comme puissance en intelligence artificielle

ANALYSE / En accédant au pouvoir, le président Trump a promis de maintenir le leadership américain en intelligence artificielle (IA). Avec un décret intitulé « American AI Initiative », il demandait aux universités de donner une priorité à la formation en sciences, ingénierie et en mathématiques et aux entreprises américaines d’investir davantage dans la recherche en IA. « Le maintien du leadership américain dans le domaine de l’IA revêt une importance capitale pour le maintien de la sécurité économique et nationale des États-Unis », déclarait-il.

Or, jusqu’en 2016, l’arme secrète des Américains pour développer l’intelligence artificielle provenait de l’immigration. Les étudiants étrangers permettaient aux États-Unis de conserver leur avantage technologique. Par exemple, les étudiants internationaux représentent respectivement 69 % et 79 % des effectifs étudiants dans les programmes universitaires américains en statistiques et en informatique. En limitant les visas étudiants comme l’administration américaine le fait depuis deux ans, Washington se trouve à aider ses rivaux économiques.

Les politiques de harcèlement de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) depuis deux ans expliquent largement la diminution du nombre d’étudiants étrangers en sciences dans les universités américaines. Ainsi, la chute des inscriptions en provenance de l’Inde dans les universités américaines fut de 15 % en 2017 auquel s’ajouta 12 % en 2018.

Entre-temps, le Canada a annoncé en 2017 une stratégie pancanadienne de recherche en IA. Celle-ci repose sur quatre grands axes : assurer un important investissement ciblé, attirer de grands chercheurs mondiaux, développer un bassin de talents hautement qualifié, et finalement réunir des leaders éclairés du monde entier pour examiner les vastes implications sociétales de l’IA. Ottawa s’est engagé ensuite à consolider trois grands centres de recherche dans ce domaine à Edmonton, Montréal et Toronto.

Contrairement aux nouvelles politiques anti-immigrations de Washington, Ottawa a priorisé l’accueil des étudiants étrangers afin d’accentuer le développement de son secteur technologique. Un nombre grandissant d’étudiants étrangers ont répondu positivement à l’invitation canadienne. Par exemple, le Canada a vu les inscriptions en provenance de l’Inde croître entre-temps de 40 %.

En plus d’encourager la recherche universitaire en IA, les autorités canadiennes ont lancé une série d’initiatives visant à soutenir les compagnies privées œuvrant dans le domaine. Par exemple, le gouvernement canadien investit 950 millions de dollars dans des super-clusters industriels régionaux. Cinq supergrappes ont ainsi été établies en 2018.

Une multitude d’entreprises recourant à l’IA fut ainsi créée à travers le pays. Les principaux pôles d’innovation se retrouvent à Montréal, Toronto, Waterloo, Edmonton et Vancouver. En 2018, il existait déjà 650 jeunes entreprises canadiennes recourant à l’IA et œuvrant dans des domaines aussi différents que la production, les services, la protection de l’environnement, etc.

Ottawa créa aussi un conseil consultatif en IA composé de personnes provenant du milieu universitaire et du secteur privé afin de le conseiller et le guider. Tant sur le plan de l’innovation que dans celui de la commercialisation, ce conseil a comme objectif de favoriser une collaboration étroite entre le secteur privé et le monde universitaire.

Les soins de santé sont un bel exemple où le Canada fait figure de proue au plan mondial dans l’utilisation de l’IA. Comme les systèmes de santé canadiens fonctionnent à partir d’un budget gouvernemental unifié, les gouvernements des provinces ont tout intérêt à réduire les coûts. Ils doivent rendre compte aux citoyens de leur gestion. Ils ont donc tout avantage à fournir des soins de haute qualité à un prix minimal. L’adoption de technologies comme l’IA représente ainsi une approche intéressante.

L’IA constitue une technologie de pointe pour assurer la sécurité des dossiers médicaux afin de respecter la vie privée du patient, tout en permettant de partager les données à l’échelle d’une province. Contrairement aux États-Unis où les dossiers sont conservés auprès du seul fournisseur de service, ils sont au Canada archivés de manière centralisée dans chaque province. Plus encore, une technologie ayant été testée dans un hôpital particulier peut être partagée rapidement à l’échelle du réseau provincial.

Sur le plan du traitement du patient, l’IA fournit un apport inestimable. Alors que les meilleurs radiologistes, même après des années de pratique, ne détectent que 70 % des données provenant d’une imagerie médicale, les robots sont capables d’en déceler 99 pour cent. Non seulement le taux d’erreurs est moins élevé, mais le nombre de cas examinés est beaucoup plus grand. Ainsi, les patients sont assurés d’avoir un meilleur diagnostic. Tout en améliorant les services, l’IA permet d’éviter des erreurs coûteuses.

L’émergence du Canada comme un acteur majeur dans le développement de l’IA peut surprendre la plupart des Canadiens. Néanmoins, cela n’est pas en soi étonnant. Le Canada s’est doté au cours des dernières décennies d’un système d’éducation qui fait l’envie du reste du monde.

Le pays dispose d’une loi sur l’immigration unique qui est fondamentale dans cette percée en IA. Les immigrants ne sont pas sélectionnés selon des quotas nationaux, ethniques ou raciaux, mais sur la base des besoins économiques du pays. Le Canada utilise à escient l’immigration comme un outil de développement économique. Le nombre d’immigrants arrivant au Canada annuellement correspondant à 1 % de la population canadienne, soit l’équivalent de trois fois plus qu’aux États-Unis. Et ces immigrants sont instruits et disposés à s’insérer immédiatement dans le marché du travail.

Les Américains avaient tendance à considérer la Silicon Valley comme étant de facto le centre du développement technologique dans le monde. Or, ils doivent maintenant regarder vers le nord pour voir où les percées en IA sont les plus prometteuses.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke