Gilles Vandal
La syphilis est une maladie qui est apparue en Europe à la suite du premier voyage de Colomb dans les Caraïbes. Elle fut détectée dès 1493 à Barcelone et se changea en épidémie foudroyante à Naples en 1495.
La syphilis est une maladie qui est apparue en Europe à la suite du premier voyage de Colomb dans les Caraïbes. Elle fut détectée dès 1493 à Barcelone et se changea en épidémie foudroyante à Naples en 1495.

La syphilis: un fléau du 16e siècle

CHRONIQUE / La syphilis est une maladie qui est apparue en Europe à la suite du premier voyage de Colomb dans les Caraïbes. Elle fut détectée dès 1493 à Barcelone et se changea en épidémie foudroyante à Naples en 1495. Comme elle ravagea d’abord l’armée française qui se trouvait dans la ville, un médecin italien la décrivit comme le mal français.

Des recherches archéologiques ont démontré que la présence de la syphilis dans les Amériques remonte au moins au 4e siècle de notre ère. Le mystère entourant son origine fut résolu en 1905 avec la découverte de la bactérie du tréponème pâle. Cette bactérie provient d’une mutation du pian, une maladie contagieuse débilitante, en Amérique latine. Cette dernière provoque ainsi une infection vénérienne chronique connue communément sous le nom de syphilis.

César Borgia, un jeune cardinal de 22 ans et fils illégitime du pape Alexandre VI, est le premier personnage célèbre à avoir contracté la maladie, lors d’un voyage à Naples en 1497. Il était allé assister comme légat pontifical au couronnement du roi de Naples et négocier un mariage royal pour sa sœur Lucrèce. César dut par la suite « porter un masque de velours noir pour cacher les lésions que la syphilis avait laissées sur son visage ».

Les informations entourant la nouvelle maladie de César nous viennent de Gaspar Torella, son médecin personnel, qui fut le premier à documenter les étranges symptômes affectant le jeune cardinal et ses tentatives pour le soigner. Or, Torella peignit durant les décennies suivantes, dans un traité portant sur la syphilis, toute l’horreur d’hommes rongés dans leur chair jusqu’aux os par cette nouvelle maladie et se tordant de douleur jusqu’à l’agonie.

Au début du 16e siècle, la maladie se propagea comme une traînée de poudre de Naples à Édimbourg, de Lisbonne à Moscou. Cette pandémie fut surnommée alternativement « la maladie française », « la maladie de Naples », « la maladie de Bordeaux », « la maladie espagnole », « la maladie allemande » et « la maladie polonaise ». Comme elle contamina ensuite l’Asie, elle prit là-bas le nom de « pustules européennes », etc.

Le mal se répandit tellement vite que dès 1498, le conseil municipal d’Édimbourg ordonna la fermeture des bordels de la ville. Entre-temps, l’Université de Ferrare convia ses chercheurs à un débat d’urgence visant à déterminer la nature du mal qui frappait la ville. Les théories entourant la maladie étaient aussi variées que ses symptômes pouvaient être tragiques. Ces théories allaient de furoncles de Job, d’une punition divine contre les péchés de la chair, à une conjonction astrologique des planètes.

Au 16e siècle, les premiers symptômes horribles de l’infection apparurent rapidement sous la forme d’un ulcère ou abcès sur les parties génitales ou la bouche. Dans les stades précoces, les victimes souffraient d’éruptions cutanées, de fièvre et de douleurs articulaires. Le chancre les guérissait dans les quatre à huit semaines suivantes, mais elles réapparaissaient ensuite sous forme de nouvelles éruptions cutanées couvrant la majeure partie du corps.

Des mois, voire des années plus tard, la bactérie se mit à attaquer le système nerveux, les organes internes, le cerveau et le cœur, après avoir infiltré la circulation sanguine. Les malades devenaient alors souvent aveugles et souffraient de problèmes nerveux, de troubles mentaux et de complications cardiaques. Avant de devenir mortelle, la maladie pénétrait jusqu’aux os. Pire encore, les hommes et les femmes pouvaient contracter la maladie et la transmettre à d’autres sans le savoir.

Le principal traitement de la syphilis au 16e siècle consistait à utiliser une pommade au mercure, un remède arabe du Moyen-Âge pour traiter les problèmes de peau. Les malades pouvaient se frotter avec cette pommade, comme ils pouvaient aussi la boire, l’inhaler ou l’utiliser pour soigner leurs organes génitaux. Les médecins utilisaient aussi la chaleur, sous la forme de bains de vapeur.

Les études historiques estiment qu’au 16e siècle, environ 20 % de la population européenne fut infectée par cette effroyable maladie. Les symptômes de la syphilis changèrent à partir de 1550, alors que la maladie devint moins virulente. La perception moderne de cette infection comme étant une lente maladie plus ou moins bénigne apparut à la fin du 16e siècle.

Comme cette maladie était liée à la sexualité, beaucoup de gens achetaient le silence de leur médecin. Cela serait le début de la relation de confidentialité liant le médecin à son patient. Elle joua un rôle dans le développement de la moralité victorienne et de son très célèbre système de quartiers de prostitution.

La syphilis représenta en quelque sorte une douce revanche des Amérindiens dans une guerre inconsciente des germes avec les Européens. À la Renaissance, des personnages aussi importants que François 1er, Charles Quint, Henri VIII et Yvan le Terrible furent décrits comme ayant été victimes de la syphilis.

Cette maladie connut une recrudescence au 19e siècle. Par exemple, les historiens estiment qu’elle touchait en 1900 16 % de la population parisienne et qu’elle était responsable de 11 % des décès. De même, 10 % de la population londonienne en était infectée. Finalement, 20 % des recrues de l’armée américaine souffraient de cette maladie. Des personnages aussi célèbres que Charles Baudelaire, Napoléon Bonaparte, Randolph Churchill, Henri de Toulouse-Lautrec, Paul Gauguin, Friedrich Nietzsche, Léon Tolstoï et Vincent Van Gogh furent au nombre de ses victimes.

Le développement des antibiotiques durant les années 1940 permit de contrôler cette maladie qui contamine encore chaque année 12 millions de personnes dans le monde.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.