Gilles Vandal
La lèpre représente une vieille maladie qui tourmente l’humanité depuis au moins 3500 ans.
La lèpre représente une vieille maladie qui tourmente l’humanité depuis au moins 3500 ans.

La propagation de la lèpre au Moyen-Âge

CHRONIQUE / La lèpre est connue aujourd’hui comme la maladie de Hansen, du nom du médecin norvégien qui identifia en 1873 la bactérie Mycobacterium leprae à l’origine de l’infection. La lèpre représente une vieille maladie qui tourmente l’humanité depuis au moins 3500 ans. Une description de celle-ci se retrouve déjà dans un papyrus remontant à 1550 avant notre ère.

Toutefois, elle ne serait apparue en Europe qu’avec le retour d’Asie des armées d’Alexandre le Grand. On la retrouve ensuite à Rome avec le retour des armées de Pompée d’Asie Mineure en 62 avant notre ère. Beaudoin IV, roi de Jérusalem de 1174 à 1185, fut le plus célèbre personnage lépreux du Moyen-Âge. Si la lèpre fut tout au long de l’histoire une maladie à la fois redoutée et mal comprise, ce fut particulièrement le cas durant la période médiévale. À partir du 11e siècle et jusqu’au 14e siècle, la lèpre prit un caractère pandémique.

Comme la médecine médiévale ne connaissait pas la théorie des germes, l’hygiène en Occident était très déficiente. La saleté était une réalité sociale au Moyen-Âge. Les maisons en campagne des populations les plus pauvres reposaient souvent à même le sol sur lequel était déposée de la paille. Les déchets de toutes sortes s’accumulaient sous celle-ci. De plus, les habitations n’avaient pas d’eau courante. Les gens se lavaient simplement avec de l’eau froide sans savon. Des excréments et des ordures de toutes sortes trainaient partout. En ville, la situation n’était guère meilleure.

Dans la foulée des croisades, de la multiplication des pèlerinages et de l’essor du commerce, beaucoup de personnes pouvaient devenir porteuses de la bactérie. La maladie trouva ainsi un terrain propice à sa propagation avec l’augmentation de la circulation des populations. Elle se propageait à travers de gouttelettes provenant du nez ou de la bouche lors d’un contact avec un porteur de la maladie qui pouvait ne pas savoir qu’il était malade.

De plus, ses symptômes pouvaient varier fortement. La lèpre causait d’abord des dommages aux extrémités du corps et affectait les nerfs, la peau, les yeux, le nez et la gorge. Dans un stage plus avancé, le malade pouvait perdre des doigts et des orteils, souffrir de la gangrène, devenir aveugle, subir un effondrement du nez, endurer des ulcérations, éprouver des lésions et un affaiblissement du cadre squelettique.

La maladie se développe si lentement que cela peut prendre 25 à 30 ans pour que les symptômes apparaissent. Aussi, beaucoup de gens souffraient de la lèpre sans le savoir. Entre 1100 et 1350, des dizaines de milliers de personnes furent contaminées par cette bactérie en Europe. Les pays plus nord, soit la Scandinavie et la Grande-Bretagne, ayant des températures plus fraiches, étaient particulièrement affectés.

Des historiens britanniques estiment qu’au milieu du 12e siècle, environ 1,5 des 3 millions d’habitants d’Angleterre et de l’Écosse souffraient de cette maladie. Des recherches archéologiques dans les cimetières anglais indiquent qu’au moins 19,5 % des squelettes portaient des cicatrices de la lèpre. Paradoxalement, l’arrivée de la peste de 1347 devint une cause importante de l’éradication de cette maladie en Occident.

Lorsque les symptômes finalement apparaissaient après 15, 20 ou 25 années, le malade était alors stigmatisé comme ayant subi une punition divine. Il perdait même son statut juridique comme être humain comme l’énonça le troisième Concile du Latran de 1179. Le lépreux était ainsi déclaré légalement comme un mort-vivant devant être séparé de sa communauté d’origine.

En conséquence, il était défendu aux lépreux de toucher des objets, de manipuler de l’eau ou de la nourriture, de croiser les gens du même côté de la route, d’avoir des contacts avec les enfants, etc. De plus, ils devaient porter des vêtements spéciaux et des cloches pour avertir les gens de leur présence. Les lépreux devaient marcher au côté de la route, selon la direction du vent. Comme il n’existait pas d’espoir de guérison, le lépreux était confiné à perpétuité à la léproserie.

Les léproseries variaient énormément pouvant aller de simples huttes pour les gens les plus pauvres à de grandes institutions possédant des domaines substantiels. Beaucoup de villes établissaient hors de leur enceinte des hôpitaux spéciaux pour les lépreux. De véritables colonies, surnommées des léproseries, ont ainsi vu le jour. Vers 1250, on retrouvait 320 grandes léproseries en Angleterre et plus de 2000 en France. En tout, le continent européen aurait eu selon les historiens 19 000 établissements pour lépreux, tous situés hors des villes ou villages.

Les léproseries étaient avant tout des hôpitaux sous contrôle de l’Église. Comme il n’existait pas de remède à la lèpre au Moyen-Âge, les léproseries soignaient simplement les lépreux, non à leur offrir des traitements médicaux. Ayant d’abord une vocation religieuse, ces institutions étaient moins intéressées à soigner physiquement les patients qu’à apporter une consolation spirituelle. Les lépreux devaient ainsi se soumettre à une vie de pénitence à dans une institution habituellement gérée par un ordre monastique.

La compréhension médicale de la maladie évolua durant le Moyen-Âge. Alors que s’affaiblissait la perception d’une maladie résultant d’un échec moral de la victime, les médecins commencèrent à la relier davantage à la bile noire, une des quatre humeurs définissant à l’époque la théorie médicale. Cette bile expliquait les lésions rougeâtres de la peau et des gencives fissurées et saignantes causées par la lèpre.

La lèpre continue encore aujourd’hui à faire des ravages, en dépit de la présence d’antibiotiques. On estime qu’il y a encore 10 millions de personnes qui sont porteuses de cette maladie, avec 250 000 nouveaux cas enregistrés chaque année.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.