Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
Le climat politique qui prévaut aux États-Unis depuis 2016 génère une anxiété collective chez les Américains que les chercheurs ont baptisé « l’anxiété Trump ».
Le climat politique qui prévaut aux États-Unis depuis 2016 génère une anxiété collective chez les Américains que les chercheurs ont baptisé « l’anxiété Trump ».

La déprime américaine

ANALYSE / La société américaine est confrontée présentement à un paradoxe étonnant. L’économie va bien, et même très bien. Les États-Unis connaissent le plus long cycle de croissance de leur histoire. De plus, le taux de chômage n’a pas été aussi bas depuis 50 ans. Pourtant, les sondages montrent que les Américains sont anxieux et même dépressifs. Ils ont perdu confiance en l’avenir.

Le nombre de personnes se disant plus anxieuses ne cesse d’augmenter d’année en année depuis 2016, selon les rapports annuels de l’Association de psychiatrie américaine. L’augmentation en 2017 fut de 36 % par rapport à 2016, de 39 % en 2018 par rapport à 2017 et de 32 % en 2019 par rapport à 2018. La situation est devenue telle qu’en 2019, la plupart des Américains prenaient des calmants alors que 22 % recouraient à des soins professionnels fournis par des thérapeutes, psychologiques ou psychiatres.

Indépendamment de leur genre, origine raciale, âge ou classe sociale, les Américains sont touchés par des troubles d’anxiété. Toutefois, le phénomène est plus marqué chez les Blancs pauvres que chez les Afro-Américains ou les Hispaniques qui sont proportionnellement tout aussi dépourvus économiquement. Mais ces derniers sont historiquement plus résilients.

Les deux tiers des Américains affirment être extrêmement soucieux de pouvoir protéger leur famille et de payer leurs factures de santé. Une majorité se sent démunie par toute une série de problèmes touchant leur société : effets aggravants des changements climatiques, crise du logement, détérioration des services publics, augmentation des fusillades de masse, révélation d’une prédation sexuelle généralisée, etc.

Des études effectuées non seulement par des membres de l’American Psychological Association, mais aussi par des chercheurs du prestigieux New England Journal of Medicine, arrivent au même dénominateur commun pour expliquer la montée de cette anxiété. Ce facteur réside dans le climat politique prévalant présentement aux États-Unis. Plus précisément, ces chercheurs ont défini ce problème comme étant « l’anxiété Trump ».

Ces chercheurs constatent comment l’élection de Trump en 2016 a nui « à la santé mentale de nombreux Américains ». Cette anxiété est apparue dès le lendemain de l’élection. Dès les 100 premiers jours après l’élection, 40 % des Américains affirmaient qu’ils « ne pouvaient plus avoir de conversations ouvertes et honnêtes avec des amis ou des membres de leur famille ».

Le président Trump représente définitivement un facteur de polarisation politique aux États-Unis. Les chercheurs notent que « l’anxiété Trump » affecte même les relations intimes des couples. Un des conjoints va déclarer à l’autre ‘‘si tu veux coucher avec moi, ferme le téléviseur de la chambre. Je ne peux pas avoir cet homme présent et l’écouter’’, ajoutant que cela l’empêche d’avoir un sentiment d’excitation.

Les Américains ressentent très fortement une anxiété collective. Selon les chercheurs, leurs concitoyens « souffrent en partie parce qu’ils sentent qu’ils n’ont pas la permission de partager leurs opinions réelles, ou qu’ils se sentent en conflit parce qu’ils sont d’accord avec les choses que le président fait, mais ils sont mal à l’aise avec son langage et ses tactiques ». En un mot, « ils se sentent aliénés et isolés des amis et de la famille qui diffèrent de leurs points de vue ».

Ces chercheurs ont noté aussi que leurs concitoyens sont habitués d’avoir un président qui est capable, lorsqu’une crise nationale se présente comme le contrôle des armes à feu ou le changement climatique, de s’élever au-dessus de la mêlée, et non d’avoir un président qui répond à leur « inconscient turbulent ». Il désire avoir un président capable de concevoir des politiques rationnelles et de montrer « une préoccupation empathique en tant qu’individu ».

Aussi, le comportement erratique de leur président, selon ces études, sème l’inquiétude dans la population et génère « une quantité extraordinaire d’anxiété et souvent un sentiment de terreur ». Finalement, par son comportement et ses politiques, Trump provoque l’émergence de nouvelles valeurs culturelles.

Cette nouvelle culture transparaît dans l’oppression intersociale, l’intimidation dans la cour d’école et la montée de crimes haineux dans les rues. Certains individus plus vulnérables perçoivent davantage cette hostilité croissante parce qu’ils sont membres de communautés stigmatisées, marginalisées ou ciblées par leur président. En somme, Trump a créé un environnement de stress permanent ayant des effets négatifs sur la santé mentale de ses concitoyens.

Alors que la menace de guerre avec l’Iran montait, les chercheurs constataient l’émergence d’un climat de peur, similaire à celui qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001. Les gens sont devenus plus tendus et inquiets. Beaucoup ressentirent une augmentation de leur pression artérielle. Cette escalade des tensions généra une expansion du climat d’anxiété.

L’aggravation de l’anxiété est apparue dès 2016 chez les opposants de Trump. Mais on la retrouve maintenant au même niveau, pour des raisons différentes, chez les partisans du président. Les États-Unis sont devenus si polarisés que le pays est pour ainsi dire divisé en deux. En dépit de ses nombreux scandales et de l’affaire ukrainienne, le taux d’approbation de Trump n’a pas fléchi. Ses partisans, comme ses opposants, ne font que durcir leur position. Pour ses partisans, Trump est un gourou et un messie. Pour ses opposants, il est un menteur pathologique et un démon.

Aussi, si Donald Trump est réélu, des millions de ses partisans vont sûrement jubiler. Par contre, des millions d’autres Américains risquent de subir des dépressions aiguës, des crises de paniques, des AVC ou peut-être des crises cardiaques. Les conséquences seront similaires pour ses partisans, s’il perdait. Décidément, le cauchemar américain n’est pas près de se terminer.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.