Gilles Vandal
Quelque 23 % des journaux américains ont fermé leurs portes, depuis 15 ans, laissant des millions de citoyens sans source d’information écrite locale dans  près de 200 comtés.
Quelque 23 % des journaux américains ont fermé leurs portes, depuis 15 ans, laissant des millions de citoyens sans source d’information écrite locale dans près de 200 comtés.

La crise de la presse écrite américaine

CHRONIQUE / Au cours des derniers mois, les Québécois ont été sensibilisés par la crise touchant les six journaux du Groupe Capitales Médias. Un élan de solidarité, joint à des mesures fiscales, a permis à ces derniers de survivre. Or, la presse écrite aux États-Unis, un des anciens grands secteurs économiques employant le plus de monde, traverse présentement une crise tout aussi importante.

En 2003, les Américains avaient accès à 1345 quotidiens et 7869 hebdomadaires. Quinze ans plus tard, il n’en restait que 7112, soit 1283 quotidiens et 5829 hebdomadaires. Quelque 23 % des journaux américains avaient ainsi fermé leurs portes, pendant que le nombre d’abonnements à ces journaux chutait de 122 millions à 73 millions.

La transformation de la presse écrite affecte particulièrement des milliers de communautés locales. Par exemple, Gridley, située à 100 km de Sacramento en Californie, constitue une petite communauté agricole de 6000 habitants largement composés de personnes d’origine hispanique. Son journal, le Gridley Herald, a dû fermer ses portes en août 2018, après 140 ans d’existence.

D’ailleurs, près de 200 des 3143 comtés sont dépourvus de journaux, ce qui signifie que 3,2 millions d’habitants ne bénéficient plus de nouvelles écrites locales. C’est dans le Sud que nous trouvons le plus de comtés sans journal. Ils sont 91 dans cette situation avec 28 sur 169 comtés en Géorgie et 22 sur 254 comtés au Texas. Les autres États du Sud ont tous au moins une demi-douzaine de comtés n’ayant pas de journaux.

Des États très peuplés, comme la Californie, l’Illinois, New York, et le Texas, sont particulièrement touchés par la fermeture des journaux hebdomadaires. Ces quatre États ont perdu ensemble 33,8 % de leurs 1876 journaux hebdomadaires, en plus de voir 20 % de leurs 313 quotidiens fermer leurs portes.

En 2018, les deux tiers des 1283 quotidiens américains avaient chacun un tirage inférieur à 15 000 exemplaires. Mais la baisse de la diffusion quotidienne ne touche pas seulement les petits journaux. Le tirage des grands quotidiens a diminué de 40 % depuis 2004. Ainsi, 102 journaux avaient des tirages quotidiens dépassant les 100 000 copies en 2004. En 2018, il n’en restait plus que 53 à avoir une impression aussi large. En conséquence, les salles de rédaction ont connu des coupes d’un pourcentage similaire.

Le Wichita Eagle avait acquis durant les années 1990 une reconnaissance nationale en développant un nouveau type de reportage local, appelé « journalisme civique ». Ce journal avait alors un tirage de 122 000 copies et employait plus de 100 journalistes. Il était aussi distribué dans 73 des 105 comtés du Kansas. Mais depuis 20 ans, son tirage a chuté à 30 000. Le journal a été forcé de réduire sa salle de presse à moins de 35 journalistes et il n’est plus distribué que dans 10 comtés.

Le Portland Oregonian, qui avait un tirage de 338 000 exemplaires en 2001, année où il obtint le prix Pulitzer pour son « examen détaillé et sans faille » des questions d’immigration, vit son tirage réduit à 158 000 en 2018. Entre-temps, le Pittsburgh Post-Gazette, un quotidien fondé en 1786, choisit en 2017 de réduire le nombre de jours d’impression par semaine de sept à cinq, puis à trois. La direction examine même de supprimer complètement l’édition imprimée.

La crise de la presse écrite touche aussi les zones métropolitaines où existent plus de 1250 hebdomadaires. Par exemple, le Chicago Sun-Times, confronté à la faillite en 2009, ferma plus d’une douzaine de ses hebdomadaires. De même, Jeff Bezos choisit en 2013, après avoir acheté le Washington Post, de fermer 20 journaux hebdomadaires que le Post détenait au Maryland.

Dans presque toutes les grandes villes américaines, les grands quotidiens ne sont pas à l’abri des problèmes de l’industrie. Ils doivent presque tous réduire leurs effectifs. Ils ont de la difficulté à générer de la publicité imprimée qui se déplace vers les médias en ligne.

Dans le contexte actuel, peu de journaux continuent de prospérer. Le New York Times représente un cas unique avec ses trois millions d’abonnements dans sa version numérique, en plus de sa version papier. Ces revenus lui permettent de maintenir un produit de haute qualité en employant plus de 1200 personnes dans sa salle de rédaction.

La disparition des petits journaux locaux a des conséquences démesurées « sur la vie quotidienne des habitants des petites villes, des quartiers urbains et des banlieues ». Ces derniers n’ont plus souvent accès aux « nouvelles locales concernant une augmentation d’impôt ou une décision de zonage », les crises de santé publique et la nature des catastrophes environnementales. Plus encore, ces communautés ne disposent plus de journalistes surveillant et rendant compte des actions de leurs élus locaux.

Les journaux locaux ont de la difficulté à convaincre les lecteurs de payer pour les abonnements numériques. Les raisons sont bien simples. Ces derniers ont d’une part réduit leur nombre d’éditorialistes, devenant ainsi incapables de fournir un contenu convaincant. D’autre part, les lecteurs considèrent qu’ils sont capables d’obtenir gratuitement en ligne les nouvelles qui les intéressent.

La présente crise de la presse écrite est fondamentale. Avec son attrition, c’est l’un des principaux leviers de la liberté d’expression qui disparaît. Ce faisant, la surveillance des différents paliers de gouvernement et des entreprises diminue avec l’amenuisement des freins et contrepoids représentés par la presse. Cela devient plus facile pour des personnes corrompues de tirer avantage du système économique et politique.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.