Gilles Vandal

La création de l’épidémiologie comme discipline médicale

ANALYSE / Hippocrate, qui vécut au 5e siècle avant notre ère, est considéré comme le père de la médecine occidentale. En plus d’être un philosophe, ce fut un médecin remarquable. Partant d’observations cliniques, il théorisa sur l’effet de minuscules particules sur l’évolution de la santé des gens. Cette théorie confirmée porte aujourd’hui le nom de « théorie atomique ».

En observant le comportement des gens, Hippocrate avança aussi l’hypothèse qu’il était possible de prédire la propagation de certaines maladies et quelles populations en seraient affectées. Il nota aussi que les maladies peuvent se limiter à certaines régions selon les conditions environnementales et variées propres aux saisons. Finalement, il fut le premier à utiliser les termes de maladies chroniques, épidémiques ou endémiques. En ce sens, il est un des premiers épidémiologistes praticiens.

Girolamo Frascastoro, humaniste et médecin italien, est un des personnages les plus importants et fascinants de la Renaissance. Né à Vérone en 1478 dans une illustre famille de médecins, ce fut un esprit brillant à l’érudition universelle. À la fois poète, musicien, mathématicien, géographe et botaniste, ce fut aussi un astronome, ami de Copernic.

Formé à l’école de Padoue, il enseigna la philosophie dès 1497, soit à l’âge de 19 ans. Mais il s’intéressa avant tout à la science et à la médecine. Il devint dès 1509 le médecin personnel du futur pape Paul III (1534-1549). Charles Quint se déplaça en 1535 pour aller le consulter. Jean Fernel, médecin personnel de Catherine de Médicis, le consulta en 1542 sur la présumée stérilité de la future reine de France.

Amant de Lucrèce Borgia, il côtoya régulièrement son frère César, atteint de la syphilis. Cela l’avait amené en 1530 à publier un livre-choc, La Syphilis ou le mal français, dans lequel il avait donné un nom à ce mal inconnu. L’ouvrage remporta un immense succès. Il fut le premier à présenter une vision complète à la fois théorique, clinique et thérapeutique de cette nouvelle maladie. Il décrivit particulièrement le caractère contagieux de celle-ci.

Poussant plus loin ses travaux, il publia en 1546 un nouvel ouvrage intitulé De contagione et contagiosis morbis (De la contagion et les maladies contagieuses), dans lequel il exposa sa théorie de la contagion des maladies. Ce faisant, il créa l’épidémiologie comme nouvelle discipline médicale.

S’éloignant des concepts religieux pour expliquer le développement des épidémies, il situa son analyse dans un cadre strictement médical. Il esquissa ainsi la théorie jusqu’alors la plus riche, la plus articulée et la mieux définie du concept de contagion. Par ailleurs, sa théorie de la contagion le rendit célèbre en ouvrant de nouveaux horizons à l’histoire de la science et de la médecine.

Dans sa théorie de la contagion, Fracastoro chercha à analyser des phénomènes apparemment inexplicables sans recourir à des interprétations religieuses ou occultes. Il rejeta tout autant la médecine astrologique, très populaire à l’époque. Déjà en 1538, il avait fortement critiqué De causis critorum dierum, les interprétations d’origine céleste selon lesquelles la putréfaction et la corruption de l’air dérivaient de conjonctions astrales ou de fumées dues au passage d’une comète.

Fracastoro établit clairement que la nature de la contagion découle d’une infection qui se transmet d’un individu à un autre. Cette propagation peut se produire de trois manières différentes : soit par contact direct comme cela est le cas de la tuberculose ou de la lèpre, soit par contact indirect à partir de substances contaminées, et enfin par une propagation aérienne comme c’est le cas de la variole.

Fracastoro assimila les agents de propagation comme de corpuscules invisibles, actifs et se mouvant de manière autonome. Ces derniers pénètrent les pores de la peau et y trouvent de quoi se nourrir et se multiplier, entraînant ainsi des infections et des maladies.

Pour qu’il y ait contamination, la présence de conditions particulières est nécessaire. Ces conditions favorisent le processus de putréfaction et d’infection. La maladie se propage tandis que des particules altérées se nourrissent de particules saines qui leur sont similaires. Pour Fracastoro, le cas de la syphilis représentait un très bon exemple de la propagation d’une fièvre pestilentielle.

Sous la plume de Forcastoro, le concept de contagion fournit une explication de la propagation des maladies très différente de celles acceptées jusque-là par le corps médical. Dans cette optique, il est nécessaire de déterminer l’agent de contagion de chaque maladie infectieuse pour l’éliminer ou le réduire à l’impuissance.

Dans la deuxième partie de sa théorie de la contagion, son ouvrage fournit des descriptions cliniques étonnantes d’observation et de précision. Il décrivit avec une grande rigueur la propagation de maladies infectieuses comme la variole, la syphilis, le typhus, la lèpre, la peste, les fièvres éruptives, etc.

Fracastoro a le mérite d’avoir introduit dans le monde médical les concepts de microbes, de germes, de virus et de bactéries, sans les nommer comme tels. Il décrivit ces agents latents de contamination comme de minuscules particules invisibles qui sont persistants et capables de se reproduire en engendrant une sorte de putréfaction.

Plus encore, il perçut le changement à la fois subtil et aigu pouvant survenir dans les maladies transmises à distance. Il constata que l’affection pouvait abandonner son véhicule de contagion et se fixer dans les porosités de manière subtile et subsister ainsi pendant une longue période. Ce faisant, il introduisit le concept de mutation des virus.

À certains égards, Fracastoro conserva les conceptions médicales de son temps par exemple sur le rôle des humeurs. Sa méthode d’observation était encore loin de la démarche scientifique et expérimentale moderne. Au même titre que Pasteur et Koch, Fracastoro fut un éminent savant. Avec des moyens techniques très limités, il fit preuve dans sa théorie de la contagion d’une intuition de génie. Ses travaux ouvrirent le monde médical à la nouvelle discipline de l’épidémiologie en offrant une perspective pionnière en microbiologie.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.