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Un cauchemar national lié aux armes à feu

ANALYSE / Le grand historien Richard Hofstader décrivait en 1970 comment la culture américaine reposait sur la violence et une obsession liée à la possession des armes à feu. Cette question représentait déjà alors une tragédie nationale aux États-Unis.

Hofstader notait que le taux d’homicides par 100 000 habitants en Grande-Bretagne en 1963 était 5.5 fois moins élevé qu’aux États-Unis. Plus encore, il signalait que seulement 7.6 % des 353 homicides britanniques étaient commis avec des armes à feu, comparativement à 59.3 % pour les 8640 homicides américains. Ainsi les États-Unis avaient un ratio d’homicides commis avec des armes à feu proportionnellement 48 fois plus élevé qu’en Grande-Bretagne.

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L’émergence des États-Unis comme un foyer de haine

CHRONIQUE / Dans la foulée des attentats d’El Paso et de Dayton du 3 août dernier, j’ai commandé le livre de Daryl Johnson, Hateland : A Long, Hard Look at America’s Extremist Heart. Dans cet ouvrage-choc, publié en juin dernier, Johnson examine l’émergence des mouvements d’extrême droite aux États-Unis. Ce faisant, il décrit le processus par lequel la haine est devenue la norme dans la société américaine.

Ancien analyste au département de la sécurité intérieure, républicain conservateur, mormon pratiquant et propriétaire d’une arme à feu, Johnson est tout sauf un intellectuel libéral.

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Le leadership moral du Canada dans le monde

ANALYSE / Le Canada n’est pas une superpuissance ou même une grande puissance. Pourquoi alors depuis trois ans de nombreux Américains regardent au nord du 49e parallèle pour trouver une boussole morale? La raison est bien simple. L’administration américaine a abandonné le leadership moral que les États-Unis exerçaient dans le monde depuis plus d’un siècle.

En fait, le Canada remplit un grand vide. Alors que les États-Unis sont déchirés par la montée d’un populisme grossier, de la bigoterie et nationalisme ethnique, la Grande-Bretagne se dirige aveuglément vers le précipice du Brexit, la France est aux prises avec des manifestations sans fin et l’Allemagne est engagée dans une crise de succession. Ce diagnostic un peu surprenant apriori a été posé en février 2019, non par un Canadien, mais par Nicholas Kristof, célèbre chroniqueur américain du New York Times et spécialiste des problèmes internationaux. Voici ses arguments :

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Le retour à un ordre mondial basé sur la loi de la jungle

ANALYSE / L’ordre mondial libéral dirigé depuis 1945 par les États-Unis est menacé par un processus de transformation radicale. Avec Donald Trump, les États-Unis cessent de se considérer comme responsables du maintien de la paix mondiale. Comme corollaire, ils cessent d’être un promoteur mondial de la démocratie, de la coopération entre les nations et des droits individuels dans tous les coins du monde.

Considérant le monde comme une sorte de jungle dominée par des confits incessants, l’administration Trump a adopté un véritable repli stratégique américain. Assurer la protection de l’Amérique en entourant le pays de murs est devenu le nouvel objectif de la politique étrangère américaine.

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L’émergence du Canada comme puissance en intelligence artificielle

ANALYSE / En accédant au pouvoir, le président Trump a promis de maintenir le leadership américain en intelligence artificielle (IA). Avec un décret intitulé « American AI Initiative », il demandait aux universités de donner une priorité à la formation en sciences, ingénierie et en mathématiques et aux entreprises américaines d’investir davantage dans la recherche en IA. « Le maintien du leadership américain dans le domaine de l’IA revêt une importance capitale pour le maintien de la sécurité économique et nationale des États-Unis », déclarait-il.

Or, jusqu’en 2016, l’arme secrète des Américains pour développer l’intelligence artificielle provenait de l’immigration. Les étudiants étrangers permettaient aux États-Unis de conserver leur avantage technologique. Par exemple, les étudiants internationaux représentent respectivement 69 % et 79 % des effectifs étudiants dans les programmes universitaires américains en statistiques et en informatique. En limitant les visas étudiants comme l’administration américaine le fait depuis deux ans, Washington se trouve à aider ses rivaux économiques.

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L’IA et la politique de l’autruche

ANALYSE / En dépit des déclarations à saveur populiste du président américain, l’intelligence artificielle (IA) et ses composantes telles que la robotique et l’automatisation sont là pour rester. Il est vrai que les changements technologiques générés par l’IA, beaucoup plus que la concurrence de la Chine ou du Mexique, sont responsables de la perte d’emplois non spécialisés aux États-Unis. Toutefois, l’IA a créé jusqu’ici plus d’emplois qu’elle en a fait perdre.

Avec son slogan de 2016 « Rendre sa grandeur à l’Amérique », Donald Trump agit comme si les États-Unis devraient nostalgiquement retourner à un âge d’or situé quelque part dans les années 1950. Il tend à idéaliser cette période où tout semblait si simple. Nous n’avons pour cela qu’à nous rappeler la série télévisée américaine Papa a raison. Il réagit comme un conducteur regardant constamment dans son rétroviseur, au lieu de surveiller la route en avant.

Dans sa vision économique, il propose essentiellement un retour à la 2e révolution industrielle, dominée par le pétrole, le charbon, l’acier et l’aluminium. Or, pour rendre rentables ces anciennes industries vétustes, il faudrait que les États-Unis fassent appel à l’IA qui se situe dans la 4e révolution industrielle.

Trump ne semble pas comprendre que l’humanité est à l’aube de la plus grande révolution technologique, économique et sociale de l’histoire depuis l’arrivée de l’Homo sapiens. L’IA va profondément transformer l’économie et les sociétés humaines dans les prochaines décennies. Les changements surviendront de manière exponentielle.

Depuis 1750, chaque nouvelle phase industrielle écartait des emplois pour en créer de nouveaux. Cela n’est pas différent avec la venue de l’IA. Par exemple, pour piloter à distance un drone, l’armée américaine a besoin de 30 personnes, en plus de recourir à plus de 60 autres individus pour analyser les données recueillies par ce drone. Avec l’arrivée de l’IA, les entreprises et les gouvernements auront besoin de plus en plus de travailleurs hautement qualifiés.

Les robots et l’automatisation ont déjà commencé à remplacer les humains dans toute une série de tâches considérées souvent comme ingrates, monotones ou non gratifiantes. Des centaines de millions de travailleurs non spécialisés dans le monde vont perdre leurs emplois. Ils auront tout simplement perdu leur valeur économique. Le problème social de demain ne sera plus l’exploitation des travailleurs, mais le fait que beaucoup d’entre eux auront été tout simplement rendus inutiles.

Les syndicats et les gouvernements peuvent bien mener une guerre d’arrière-garde en cherchant à préserver les emplois des travailleurs non spécialisés. Une telle politique pourrait s’avérer à la fois dangereuse et contreproductive. Tout pays adoptant la politique de l’autruche et cherchant à ralentir le changement risque gros. Il deviendra incapable d’affronter la concurrence provenant des pays ayant choisi avec enthousiasme de lier leur destin au développement de l’IA. 

Protéger les travailleurs, non les emplois

Pour affronter la situation, tous les gouvernements devront d’abord mener de véritables campagnes psychologiques auprès de leurs populations respectives. L’humanité va assister à un rapide changement des mentalités comme on n’en a jamais vu dans l’histoire. Toute personne désirant rester un travailleur actif devra apprendre à vite s’ajuster.

Le concept qu’un jeune puisse choisir une carrière et exercer le même métier ou la même profession pendant 30 ou 40 ans est révolu. Les travailleurs de demain auront besoin de s’ajuster constamment. Les changements à venir provoqueront d’énormes secousses économiques et sociales. La classe politique doit se préparer à affronter cette crise. Pour y faire face, Trump devrait abandonner son slogan « Rendre sa grandeur à l’Amérique » et adopter celui de la Scandinavie « Protéger les travailleurs, non les emplois ».

Pour affronter la révolution qui est déjà en marche, les gouvernements, y compris celui des États-Unis, doivent investir immédiatement et massivement dans l’éducation. Les jeunes doivent être particulièrement bien formés pour affronter les défis de demain. Car le travailleur de demain sera une sorte de centaure, une alliance entre un humain et un robot accomplissant conjointement différentes tâches. Comme les robots deviendront sans cesse plus performants, les travailleurs devront constamment s’ajuster à la situation. Sans quoi ils seront tout simplement écartés.

Les travailleurs vont avoir de plus en plus besoin de s’adapter à des changements rapides. Pour cela, ils vont avoir besoin de se recycler constamment pour mettre à jour leurs connaissances, car l’IA n’arrêtera pas de progresser. Pour aider les travailleurs à s’insérer dans une économie de plus en plus automatisée, les gouvernements doivent mettre d’urgence des programmes de formation permanente.

Toute idéologie de gauche, voire communiste, est devenue complètement désuète dans un monde où l’IA prédomine. Un retour au communisme comme moyen de fournir un filet social est impossible. Le système communiste reposait sur le principe de la classe ouvrière comme facteur essentiel à la vie économique. Or, avec l’IA, la majorité des travailleurs non spécialisés deviennent inutiles. L’IA fait entrer l’humanité dans une société post-travail.

De nombreux gouvernements ont déjà entamé le processus de réflexion pour une société post-travail. L’instauration d’un revenu universel sera probablement la meilleure façon s’assurer le minimum vital aux travailleurs qui auront perdu leurs emplois. Plusieurs pays européens, comme la Finlande, la Hollande, l’Italie et la Suisse ont commencé à adopter des politiques en ce sens. 

L’administration Obama avait examiné différentes stratégies permettant aux États-Unis de s’ajuster en douce à un monde post-travail. Toutefois, l’administration Trump a choisi de jouer à l’autruche en écartant du revers de la main les propositions d’Obama.

 Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La superpuissance éducative canadienne

ANALYSE / L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a eu des répercussions pas seulement économiques ou commerciales au Canada, mais aussi sur le plan culturel, plus particulièrement dans le monde de l’éducation. La transformation du pays en une superpuissance éducative était déjà largement amorcée avant 2017, mais ce phénomène s’est depuis fortement amplifié.

Les succès canadiens aux tests scolaires internationaux sont remarquables. Le Canada s’est hissé au premier rang mondial. Ces tests démontrent que le pays possède les systèmes d’éducation (compétence relevant des provinces) les plus performants du monde, capables de rivaliser avec ceux de Singapour, Corée du Sud, Norvège ou Finlande.

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Le débat sur l’endettement étudiant

ANALYSE / L’endettement étudiant représente un épineux problème social et économique aux États-Unis. Encore tout récemment, les propositions visant à annuler cette catégorie de dettes étaient accueillies avec scepticisme et incrédulité. Auparavant relégués en marge de la politique, les appels en faveur d’une annulation généralisée de cette dette sont désormais pris au sérieux.

Cette problématique représente, après les hypothèques résidentielles, la deuxième source d’endettement des familles américaines. Elle touche 45 millions de personnes et atteint la somme astronomique de 1,6 trillion de dollars. Compte tenu de son ampleur, cette question est devenue un enjeu important dans les primaires démocrates.

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La montée des mouvements d’extrême droite au Canada

ANALYSE / Depuis quatre ou cinq ans, les États-Unis sont confrontés à une montée spectaculaire des groupes d’extrême droite. Ces groupes, adhérant à une idéologie néonazie ou de suprématie blanche, ont ouvertement une orientation fascisante. Ces derniers sont par essence réactionnaires et menacent les fondements de la démocratie libérale.

Il y a quelques années à peine, les groupes d’extrême droite étaient considérés comme un phénomène négligeable au Canada. Le Service canadien de renseignement déclarait en 2014 que l’extrême droite ne représentait pas un problème important au pays. Mais depuis plusieurs incidents ont démontré que le Canada n’est pas immunisé contre les groupes extrémistes.

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Vers un rapprochement américano- britannique?

CHRONIQUE / Depuis 1940, les États-Unis ont développé une relation très spéciale avec la Grande-Bretagne. Peu importe la couleur du parti au pouvoir tant à Londres qu’à Washington, la Grande-Bretagne devint une alliée inconditionnelle du géant américain. Toutefois, cette relation a subi une douche froide depuis deux ans.

La relation américano-britannique a souffert de l’absence d’atomes crochus entre Theresa May et Donald Trump. En fait la relation entre les deux pays s’est détériorée à un point tel que Washington a demandé à Londres de rappeler son ambassadeur le mois dernier. C’est la première fois depuis 1856 que l’administration américaine demande au gouvernement britannique de poser un tel geste.

La présumée faute commise par l’ambassadeur Kim Darroch, un diplomate de plus de 40 ans de carrière qui est considéré par ses collègues comme l’un des meilleurs diplomates au monde, résulte d’une fuite malveillante. Darroch n’a fait qu’assumer ses responsabilités. C’est le rôle de tout ambassadeur de fournir à son gouvernement une évaluation franche des conditions prévalant dans le pays où il est dépêché.  

Dans une note diplomatique secrète envoyée à la première ministre May, Darroch a décrit Trump comme un dirigeant inapte, manquant de sécurité, incompétent, maladroit et complètement absorbé par les luttes intestines divisant son administration. Non seulement il a qualifié la décision de Trump d’abroger l’accord nucléaire iranien de politique incohérente et chaotique, mais il a aussi accusé le président américain de commettre un « acte de vandalisme diplomatique, apparemment pour des raisons idéologiques et de personnalité ».

À la suite de la publication de cette note le 8 juillet, la tension entre Washington et Londres monta d’un cran. Alors que Mme May continua de défendre son ambassadeur, Trump reprocha à la Grande-Bretagne d’avoir imposé à Washington un ambassadeur aussi farfelu. Ensuite il traita May de dirigeante insensée et Darrock de type complètement stupide et de sot pompeux. En conséquence, Washington décida d’exclure l’ambassadeur britannique de toutes cérémonies officielles. Pour calmer la situation, Darroch choisit de démissionner.

Le Trump britannique

C’est dans ce contexte de hautes tensions américano-britanniques que Boris Johnson devint premier ministre le 24 juillet. Surnommé le Trump britannique, Johnson doit rencontrer le président américain trois fois cet été. Le rétablissement de la relation spéciale avec Washington est une des grandes priorités du nouveau premier ministre.

Né à New York en 1964, Johnson reconnaît l’importance primordiale des relations avec les États-Unis. D’ailleurs, comme ministre des Affaires étrangères il chercha à forger une relation positive avec Trump, tout en exprimant son désaccord sur certains dossiers, alors que les autres dirigeants mondiaux trouvaient cela presque impossible d’œuvrer avec lui.

Johnson s’est engagé à réaliser le Brexit, le plan controversé visant à amener la Grande-Bretagne à quitter l’Union européenne(UE) même sans accord avec Bruxelles. Ses partisans les plus durs croient qu’il pourrait conclure un accord commercial avec les États-Unis pour compenser les pertes d’une séparation sans accord avec l’UE. Mais cette vision repose sur une illusion. Trump a démontré jusqu’ici qu’il n’est pas disposé à conclure un accord commercial asymétrique qui favoriserait l’autre partie au détriment des États-Unis.

Johnson est décrit en Angleterre par une série d’épithètes négatives : charlatan, provocateur, clown divertissant, menteur invétéré, tricheur, brute et égocentrique au comportement enfantin. Il n’hésite pas à mentir effrontément. Il a été congédié deux fois pour malhonnêteté. Rejetant la valeur de la recherche scientifique, Johnson est aussi un adepte de la théorie des complots. Sa vie personnelle est remplie d’histoires sordides et d’aventures extra-conjugales.

Dans sa rhétorique populiste démagogique, Johnson expose une vulgarité raciste primaire basée sur le dénigrement des étrangers. Il n’hésite pas à recourir à une rhétorique conflictuelle et haineuse comme moyen d’attiser la peur et les préjugés contre les minorités raciales ou les homosexuels.

Arrogant et manquant de sensibilité sociale, Johnson se plaît à faire des blagues de mauvais goût. Souffrant d’une insécurité chronique, il rêve d’être aimé de tout le monde. Ses partisans ont tendance à pardonner facilement ses bévues, affirmant généralement qu’il est cité hors contexte.

Johnson est un politicien à la verve facile qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense. Insulter gratuitement des partenaires étrangers représente pour lui une marque de virilité. Par exemple, il n’a pas hésité à traiter les dirigeants français de crétins parce qu’ils refusaient de souscrire à sa vision d’un Brexit.

Sa vision du monde est simple et repose sur un chauvinisme agressif selon lequel la Grande-Bretagne a le droit d’imposer ses vues aux autres peuples. Johnson évoque souvent nostalgiquement, en parlant de l’Empire britannique, un passé mythique où la Grande-Bretagne était blanche et apparaissait plus heureuse, plus puissante et plus riche.

Comme Trump, Johnson cherche à briser de vieilles institutions internationales que le monde a mis des décennies à bâtir. Si les deux ont des vues similaires concernant le Brexit, ils risquent fort de diverger sur plusieurs dossiers importants tels que la question iranienne, l’avenir de l’OTAN ou la controverse entourant Huawei.

D’ailleurs, Johnson doit tenir compte que Trump est fortement impopulaire en Grande-Bretagne. Comme Johnson est lui-même très impopulaire dans son pays hors des cercles conservateurs, il doit y penser deux fois avant de s’aligner trop sur Trump. 

Aussi, il est difficile de voir comment ces deux personnalités très similaires pourront s’entendre. C’est comme mettre deux coqs dans le même enclos. Décidément, avec Trump et Johnson, les relations américano-britanniques risquent de devenir très spéciales.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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L’influence du racisme systémique aux États-Unis

Depuis trois ans les incidents raciaux se multiplient aux États-Unis, démontrant une forte résurgence du racisme dans le pays. Mais au-delà de ces multiples incidents, il existe une persistance d’un racisme endémique et systémique dont les hommes blancs aux États-Unis ne sont pas toujours conscients. En fait, être blanc représente un privilège qui est ancré dans les valeurs culturelles américaines et leur système social.

Alors que les blancs jouissent de certains privilèges, ils refusent de reconnaître qu’ils disposent d’un net avantage par rapport aux autres minorités raciales. Ils sont très réticents à céder une partie des bénéfices liés à leur situation raciale. Or, la négation de l’existence des privilèges accordés aux blancs représente une façon inhérente de maintenir le statu quo.

Bien que le statut de blancs ne soit pas reconnu comme un phénomène social, il pénètre insidieusement les différentes hiérarchies de la société américaine. On n’enseigne pas aux blancs comment le fait de faire partie de la race blanche leur donne des privilèges et des avantages niés aux autres groupes raciaux.

Or, les privilèges liés au statut d’être blanc reposent sur un ensemble d’éléments invisibles que la population blanche possède souvent inconsciemment. C’est comme être un tourisme voyageant avec un sac à dos invisible pour porter son passeport, ses cartes de crédit, ses vêtements, etc. Il peut utiliser ce sac au besoin.

Les blancs américains apprennent très jeunes que leur condition dépend de leur volonté individuelle de succès. Ils considèrent leur vie comme étant moralement neutre. Ils ne perçoivent pas qu’ils sont inconsciemment des oppresseurs et qu’ils profitent d’un système défavorisant injustement d’autres groupes. Ils ne voient pas comment cette perception endommage leurs valeurs culturelles.

Ils ne réalisent pas qu’ils fonctionnent à partir d’une base de privilèges non reconnus. Comme cette oppression est inconsciente, ils sont incapables de comprendre les accusations fréquentes d’attitudes racistes émises par les Afro-Américains, les Amérindiens ou les Latinos.

Le privilège d’être blanc aux États-Unis représente clairement une problématique quotidienne fugitive et insaisissable. Le fait d’être blanc est suffisant pour ouvrir un grand nombre de portes... La couleur de la peau d’un blanc représente un atout dans tout ce qu’il décide de faire. La société américaine est dominée par les valeurs culturelles de la population blanche.

Les effets positifs d’être blanc se manifestent quotidiennement à l’école, au travail, dans le choix des quartiers résidentiels, dans la pratique des sports, dans la vie sociale, etc. Ainsi, les blancs américains ont tendance à organiser leur temps libre en compagnie de personnes de leur race. Lorsqu’ils déménagent ou louent un appartement, ils ont la liberté de choisir là où ils veulent habiter. Un Afro-Américain doit y penser deux fois dans le choix de son quartier résidentiel. Le blanc est assuré de ne pas être harcelé par la police lorsqu’il va au centre commercial.

Lorsqu’il regarde une émission de télévision, le blanc voit les personnes de sa race être bien représentées. On y parle surtout de l’apport des blancs à la civilisation mondiale. On mentionne rarement la contribution des gens de couleur.

À l’école, les enfants blancs vont travailler avec du matériel scolaire attestant de la contribution historique des blancs. Lorsqu’il achète des cartes de vœux, des livres illustrés, des jouets ou des magazines pour enfants, le blanc voit des personnes de sa race mise en vedette.

Lorsqu’ils vont au centre commercial, les blancs sont en mesure de se faire servir par des membres de leur groupe racial, s’ils le désirent. Lorsqu’ils vont à une succursale bancaire, ils sont assurés que la couleur de leur peau ne mettra pas en cause leur fiabilité financière. Lorsqu’ils sont confrontés à une situation économique et financière difficile, les blancs savent que cette situation ne sera pas attribuée à leur origine raciale.

Un blanc peut aussi porter des vêtements usagés sans que personne ne se questionne sur ses choix, sa moralité ou sa condition économique. Plus encore, un blanc peut protéger ses enfants en tout temps contre des personnes qu’il juge non convenables. 

Un blanc peut critiquer le gouvernement américain et s’opposer à ses politiques sans pour autant être perçu comme un déviant social. Il ne se fait pas arrêter par un policer sur la route à cause de sa couleur. S’il demande de rencontrer une personne en responsabilité, il est assuré de voir une personne de sa race.

Le blanc américain peut se montrer ignorant ou arrogant sans souffrir de graves préjudices. Il peut critiquer librement les valeurs américaines, dénigrer son système politique ou vivre sans crainte hors des valeurs culturelles dominantes.

Son appartenance raciale confère au blanc une attitude psychologique des plus confortables. Non seulement il est inconsciemment plus confiant, mais il est immunisé face à l’aliénation ressentie par les autres groupes raciaux. Sa couleur de peau le protège contre toute une série de détresse ou d’hostilité. Ce privilège de naissance lui confère de manière systémique une domination raciale. Cette attitude psychologique est d’autant plus ancrée qu’elle repose sur le mythe de la méritocratie.

Beaucoup de blancs auraient été jusqu’à récemment horrifiés de se faire traiter de racistes. Toutefois, il n’a fallu qu’un démagogue populiste sache leur dire ouvertement de ne pas avoir honte d’être des blancs nationalistes pour que le vieux démon du racisme apparaisse de nouveau au grand jour.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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L’assurance maladie comme enjeu électoral aux États-Unis

ANALYSE / La loi sur les soins abordables, mieux connue sous le nom de l’Obamacare, fut adoptée en février 2010. En dépit de l’opposition farouche des républicains depuis près de 10 ans, le programme ne cesse de trouver des adeptes au sein de la population américaine.

Alors que les républicains contrôlaient la chambre, le sénat et la Maison-Blanche entre 2017 et 2019, ils furent incapables de trouver un programme substitut pour remplacer l’Obamacare. Les démocrates remportaient d’ailleurs les élections de mi-mandat de 2018 sur la promesse de préserver ce programme.

L’Obamacare ressemble largement au système d’assurance médicament québécois. Ce programme oblige tous les Américains à avoir une sorte d’assurance maladie. Pour les personnes âgées et les familles ayant une personne servant dans les forces armées, Medicare fournit la couverture de santé. Les personnes sous le seuil de pauvreté sont couvertes par Medicaid. Les familles de travailleurs syndiqués bénéficient habituellement d’une assurance de santé collective. Pour les autres personnes, ils doivent prendre une assurance privée. 

Des propositions plus progressistes ont été soumises depuis six mois par les candidats démocrates à l’élection présidentielle de 2020. Ces propositions, soutenues particulièrement par les sénateurs Sanders, Harris, Warren et le maire Blasio, visent à abolir l’Obamacare pour le remplacer par un système unique similaire au système de santé québécois. 

Les changements proposés, dans le contexte américain, sont très révolutionnaires et politiquement très risqués. Le gouvernement fédéral assumerait la totalité des coûts en fournissant une couverture de santé à chacun. Les Américains devraient abandonner le genre de couverture dont ils bénéficient présentement pour adhérer au programme fédéral. Beaucoup de personnes pourraient être choquées de devoir changer de statut.

Une forme de socialisme

Beaucoup d’Américains sont idéologiquement opposés à tout ce qui apparaît comme une forme de socialisme. Un programme unique et universel d’assurance maladie qui les obligerait à renoncer à leurs assurances privées s’apparente rien de moins qu’à du communisme pour beaucoup. Si les candidats démocrates les plus progressistes sont prêts à faire le saut, les plus modérés y sont opposés.

Si les candidats les plus progressistes pensent qu’un plan unique pour tous comporterait tellement d’avantages que la plupart des Américains y adhéreraient rapidement, les candidats plus modérés voient la question différemment. Ces derniers, comme le sénateur Michael Bennet ou l’ancien vice-président Joe Biden, considèrent que les Américains ont une tendance viscérale à vouloir conserver le régime particulier auquel ils participent. Ce n’est pas tout le monde qui serait disposé à renoncer à ses assurances.

D’ailleurs, Biden interpelle directement ses adversaires démocrates concernant la façon dont ils pourraient convaincre leurs concitoyens d’adhérer au nouveau programme. Pour lui, cela n’a pas de sens. Il faudrait convaincre un trop grand nombre d’Américains de renoncer au programme de santé fourni par leur employeur pour les inciter à adhérer au nouveau régime gouvernemental.

Pour Biden, l’électeur américain est essentiellement individualiste. Aussi, il mise sur le fait que la plupart des démocrates sont conscients de cette réalité. Bien qu’ils désirent la mise en place d’une assurance maladie pour tous, ils adhèrent aussi au concept qu’ultimement, chaque Américain devrait avoir le choix : conserver son assurance privée ou adhérer à un programme gouvernemental coûtant moins cher.

En tant que vice-président sous Obama, Biden fut un des artisans de l’Obamacare. Resté fidèle à la logique de ce programme, il préconise donc une approche plus modérée dans la réforme. Il veut par-dessus tout maintenir la couverture médicale de millions d’Américains présentant déjà des problèmes de santé et que l’Obamacare forçait justement à intégrer sans pénalité dans le régime d’assurance.

Par ailleurs, Biden est en faveur de la mise en place d’une option publique permettant aux gens de s’inscrire à la fois au programme de l’Obamacare et à l’assurance offerte par leur l’employeur. L’Obamacare deviendrait alors comme une assurance complémentaire. Cette approche avait été envisagée en 2009. Mais cette option fut finalement rejetée devant l’opposition farouche des républicains.

Des quatre candidats jouissant d’une forte avance dans les sondages, Biden est le seul à ne pas soutenir l’assurance maladie unique et universelle. Pour lui, un tel programme est complètement irréaliste, car il nécessiterait une augmentation substantielle des impôts, ce que les Américains ne sont pas disposés à assumer. À moins de réduire substantiellement les coûts, le budget de la santé pourrait atteindre facilement 60 % des dépenses fédérales.

Les prochains mois vont démontrer jusqu’où les démocrates sont disposés à aller dans leur proposition de réforme de l’assurance maladie. Si la vision des Blasio, Harris, Sanders et Warren l’emporte, cela signifiera que l’aile radicale a pris le contrôle du parti démocrate. Si le parti se limite à suggérer des façons d’améliorer la gestion de l’Obamacare, cela signifiera que les modérés l’ont emporté.

Le test est important parce que les démocrates en général sont beaucoup plus libéraux et à gauche que la majorité des électeurs américains. Mais promouvoir présentement un programme d’assurance maladie unique et universel aux États-Unis représente une proposition perdante politiquement pour les démocrates. 

Depuis plus d’un an, les sondages, les uns après les autres, démontrent que seul Joe Biden a une véritable chance de battre Donald Trump aux présidentielles américaines. Les électeurs modérés et indépendants sont disposés à jeter leur dévolu sur lui. Mais pour cela, il faut d’abord que Biden remporte les primaires démocrates et soit désigné par la majorité des délégués à la convention de son parti.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Vandal

Le Canada placé entre l’arbre et l’écorce

ANALYSE / Dans le présent conflit commercial opposant les États-Unis à la Chine, le Canada est devenu une victime collatérale. Les deux superpuissances lui demandent plus ou moins ouvertement de se ranger de leur côté, sans quoi il devra payer le prix. Il est ni plus ni moins placé entre l’arbre et l’écorce. Le Canada apprend à la dure. Peu importe la position qu’il prend, il en ressort amoché.

Nous sommes bien loin du climat de détente qui prévalait durant les années 1990, alors que le premier ministre Jean Chrétien menait régulièrement des missions commerciales en Chine. L’harmonie régnait alors entre la Chine et les États-Unis. Le seul hic consistait à ne pas mêler la politique avec les questions commerciales, un euphémisme pour dire qu’il fallait éviter de parler de la violation des droits humains en Chine.

Entre-temps, la Chine est devenue un concurrent technologique majeur des États-Unis. Elle est même en passe de les supplanter au plan technologique pour devenir la nouvelle superpuissance mondiale des technologies. En 2016, le nombre d’étudiants chinois en sciences, technologie, génie et mathématique surpassait celui des États-Unis dans un ratio de 8 contre 1. En 2030, la différence atteindrait 15 contre 1. Dans la perspective chinoise, l’affaire Huawei représente clairement une tentative américaine de freiner son essor technologique.

Depuis décembre 2018, le Canada est impliqué à contrecœur dans la guerre commerciale sino-américaine. À la demande formelle du gouvernement américain, les autorités canadiennes ont interpelé et détiennent depuis Meng Wanzhou, vice-présidente et fille du fondateur de la compagnie Huawei. En vertu du traité d’extradition canado-américain, le Canada avait peu de choix, mais a accepté de se plier à la demande américaine.

Plus encore, les États-Unis ont demandé au Canada, comme à ses autres alliés traditionnels, de ne pas utiliser la technologie 5G développée par Huawei, une technologie à la fine pointe du progrès, arguant que la Chine pourrait s’en servir pour espionner. Le Canada n’a pas encore pris de décision dans ce dossier.

La réaction des autorités chinoises fut rapide et furieuse. Dans les trois semaines qui suivirent l’arrestation de Mme Meng, 13 Canadiens furent arrêtés en Chine. Huit furent relâchés rapidement. Entre-temps, les cas de Michael Kovrig et Michael Spavor devinrent plus problématiques. Ces derniers font face à des accusations d’espionnage. Ils sont confinés depuis décembre en détention secrète, rendant impossible toute visite des membres de leurs familles. 

La situation de Mme Meng est très différente. Elle a été mise en liberté sous caution. Elle vit dans une maison de 6 millions de dollars et peut se promener à Vancouver à la condition de porter un GPS à la cheville.

Entre-temps, Beijing poursuivit sa riposte sur le plan commercial à la détention de Mme Meng. Le gouvernement chinois multiplia les inspections des produits canadiens. Il a particulièrement ciblé les exportations agricoles canadiennes, notamment celles du porc et du canola. À la fin juin, la Chine a même suspendu toutes les importations de produits de viande canadiens. 

Ainsi, les relations sino-canadiennes sont assujetties depuis sept mois à une grave crise. Dans le dossier de Huawei, le Canada se fraye un chemin dans ces eaux diplomatiques troubles. Il ne dispose pas de beaucoup d’options pour satisfaire les Chinois. Le Canada sait qu’il n’est plus ni moins un pion utilisé par Washington dans une importante partie d’échecs mettant aux prises les Américains et les Chinois.

Dans cette confrontation entre les deux plus grandes économies du monde, le Canada a peu de poids. Il est pour ainsi dire pris au piège. Sa voix compte peu. Il n’est ni plus ni moins une « graine de sésame » coincée entre deux géants.

Pour amener la Chine à libérer les deux Canadiens, Ottawa a cherché sans trop de succès à mobiliser ses alliés sur la scène internationale. À part d’une inquiétude timide exprimée par le Département d’État américain, Washington n’a posé aucun geste pour venir en aide au Canada dans ce dossier.

Même si le président Xi a mis récemment en garde le Canada concernant la fiabilité de la parole du gouvernement américain, le Canada a économiquement raison de se ranger du côté américain. Mais il n’a pas grand choix. Le maintien de la relation canado-américaine est primordial.

En regardant de près les chiffres des échanges commerciaux, on constate que les États-Unis sont de loin le principal partenaire commercial du Canada avec 63 % des échanges totaux. La Chine suit de loin comme deuxième partenaire avec 9 %. Le commerce avec les États-Unis est donc 7 fois plus important que celui d’avec la Chine. L’intérêt national canadien l’incite inévitablement à se ranger du côté américain dans cette querelle. 

Face à la Chine, le Canada n’est pas complètement démuni. Il a les moyens de faire comprendre à Beijing que le gouvernement chinois pourrait devoir payer un prix pour ses actions. Comme le Canada importe deux fois plus de produits de la Chine qu’il en exporte vers cette dernière, il a une certaine capacité de riposte.

Si Beijing veut jouer le jeu de bannir les produits canadiens, Ottawa peut faire de même en imposant des tarifs sur plusieurs produits chinois. À ce jeu, la Chine a plus à perdre que le Canada. Il pourrait cibler particulièrement les produits électroniques tout en s’assurant de ne pas pénaliser trop les consommateurs canadiens. Toutefois, une telle riposte ne fera pas libérer les deux Canadiens.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke

Opinions

Les terres rares au centre du conflit commercial sino-américain

ANALYSE / Depuis deux ans, le conflit commercial sino-américain ne cesse de s’envenimer. Aux tarifs américains de 10 % imposés par Washington sur 60 milliards de produits chinois, Beijing répliqua en imposant des tarifs similaires à une variété de produits américains. Comme l’administration américaine augmenta ensuite ses tarifs à 25 % sur 250 milliards de dollars de produits chinois, le gouvernement chinois riposta en ajoutant de nouveaux tarifs.

En décembre 2018, la guerre commerciale prit une tournure judiciaire. Washington déposa des accusations criminelles contre la compagnie Huawei pour avoir violé présumément les sanctions américaines sur l’Iran. Considérée comme l’étoile montante de l’industrie des technologies chinoises, Huawei fut alors coupée de ses fournisseurs américains.

Refusant de céder devant les pressions américaines, la Chine accusa alors les États-Unis de pratiquer un terrorisme économique. Dans la perspective chinoise, l’affaire Huawei démontrait ouvertement la volonté américaine d’étouffer le développement technologique de la Chine. Aussi, le gouvernement chinois examina alors différentes options, y compris des scénarios plus ou moins cauchemardesques. Il ouvrit finalement un nouveau front en mai dernier.

Un embargo sur l’exportation des terres rares devint alors à l’ordre du jour. En menaçant de restreindre, voire même de bannir, l’exportation de terres rares, Beijing montra de manière dramatique l’acuité du conflit commercial l’opposant aux États-Unis. Les terres rares, une ressource hautement stratégique, devenait un puissant levier de négociation.

Les « terres rares », composées d’un ensemble de 17 minéraux, possèdent des propriétés magnétiques et conductrices indispensables à l’alimentation de la plupart des appareils électroniques comme les téléphones cellulaires, les télévisions, les ordinateurs personnels, les tablettes électroniques et les haut-parleurs intelligents. 

Le refus soudain de la Chine d’exporter des terres rares aurait des effets économiques négatifs immédiats. Cela signifierait ni plus ni moins un retour aux technologies des années 1980 ou 1990. Or, personne n’est disposé présentement à abandonner son iPad ou son iPhone.

Plus important encore, les terres rares représentent aussi un ingrédient essentiel pour le maintien de nombreux systèmes d’armes aux États-Unis. Les lasers, les sonars, les moteurs à réaction, les radars, les appareils de vision nocturne, les satellites, le guidage de missiles et les systèmes de défense antimissiles ne peuvent pas fonctionner sans les composantes produites à partir des terres rares. En un mot, un embargo sur les terres rares pourrait mettre en péril tout le développement du système de défense américain.

La domination du marché des terres par la Chine est relativement récente. Jusqu’aux années 1980, les États-Unis contrôlaient largement la production. Mais cette industrie étant très polluante, les groupes environnementalistes obtinrent la fermeture graduelle des usines américaines de traitement. 

Présentement, les États-Unis ne disposent plus qu’un site d’exploitation de terres rares, soit la mine MP Materials Mountain Pass située en Californie. Pire encore, les États-Unis n’ont plus aucune usine de transformation dans ce domaine. Aussi, même le minerai d’origine américaine doit être envoyé en Chine pour y être transformé en terres rares.

Entre-temps, la Chine assuma graduellement l’essentiel de la production mondiale. Profitant d’une main-d’œuvre moins dispendieuse et en imposant des normes environnementales moins rigoureuses, le gouvernement chinois s’empara de la production de cette ressource stratégique. Ainsi, la Chine contrôlait encore récemment 86 % de la production mondiale. En 2018, 80 % des terres rares utilisées aux États-Unis venaient de la Chine.

La problématique concernant les terres rares démontre comment l’administration américaine surestima fortement sa capacité de contrôler la chaine d’approvisionnement de cet élément stratégique. La vision à courte vue depuis plus de 30 ans du gouvernement américain est responsable de la présente dépendance nationale dans ce secteur clé. 

Conscient de l’omniprésence d’un monopole chinois dans ce secteur névralgique, l’administration américaine examine présentement différentes options pour soutenir le développement de transformation des terres rares hors de la Chine. Un accent particulier est mis sur le renforcement des capacités d’alliés comme l’Australie qui contrôle déjà 10 % de la production mondiale.

Or, la demande de terres rares dans le monde devrait croître d’ici dix ans proportionnellement au développement des produits de haute technologie. Certains experts affirment même que la demande va quadrupler. Le contrôle de cette ressource stratégique ne fera que s’accentuer. 

Déterminée à maintenir son ascendant sur le développement de produits en haute technologie, la Chine avait déjà décidé en 2015 de resserrer son contrôle de l’exportation des terres rares. Par conséquent, Beijing fusionna alors différentes sociétés et constitua six grandes sociétés de terres rares.

En consolidant ce secteur névralgique, la Chine augmente son influence sur le marché mondial. Ces six géants sont plus en mesure de fixer les prix, d’allouer les ressources à différentes compagnies, de privilégier d’abord les compagnies chinoises, d’améliorer la technologie de la production et même d’assurer une meilleure protection de l’environnement. 

Lors du dernier sommet du G-20 tenu au Japon, la Chine afficha un désir d’en arriver à un accord. Mais pour cela, il faut aussi que les États-Unis démontrent une volonté similaire de faire des compromis. Aussi, Beijing est disposé à souffler à la fois le chaud et le froid. 

Comme le président Xi l’affirma le mois dernier : « La Chine ne veut pas d’une guerre commerciale, mais nous ne craignons pas de la combattre. » En cas d’échec des négociations, la Chine sait qu’elle dispose d’une arme secrète : un embargo sur l’exportation des terres rares. Cet outil devient l’ultime moyen de Beijing de forcer la main à Washington. 

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Opinions

La question laitière comme enjeu des relations canado-américaines

ANALYSE / Depuis son accession à la présidence américaine, Donald Trump n’a pas cessé d’attaquer l’industrie laitière canadienne l’accusant d’avoir des politiques injustes à l’égard des Américains. Le président américain dénonce particulièrement de manière véhémente le système canadien de la gestion de l’offre.

Le système canadien de quotas mis en place durant les années 1960 protège les producteurs laitiers d’une fluctuation de revenue en fixant le prix du lait et en imposant des droits de douane élevés aux produits laitiers importés. Les producteurs laitiers canadiens se retrouvent ainsi protégés contre la concurrence mondiale en fermant quasi totalement le marché intérieur canadien aux produits laitiers importés.

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Le nouvel accord commercial nord-américain

ANALYSE / En 2016, Donald Trump fit de la renégociation de l’ALENA un élément clé de sa campagne présidentielle. Après 14 mois d’une négociation, souvent ardue, le Canada, les États-Unis et le Mexique ont signé en novembre 2018 une entente commerciale, l’AEUMC en remplacement de l’ALENA. Ce nouvel accord, récemment ratifié par le Mexique, ne l’a toujours pas été par le Canada et les États-Unis.

L’ALENA, un accord conclu il y a plus de 25 ans, avait besoin d’être rafraichi. Tout le monde en convient. Mais dans l’optique du Canada, les éléments les plus importants ont été préservés. Le Canada a dû se tenir debout et négocier serrer. Tout au long des discussions, Justin Trudeau n’a cessé d’affirmer qu’il ne voulait pas négocier au rabais. Inlassablement, il répétait que « Pas d’ALENA, c’est mieux qu’un mauvais accord ».

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Une crise iranienne fabriquée de toutes pièces

ANALYSE / En 2015, l’Iran signa un accord avec la Russie, la France, le Royaume-Uni, la Chine, l’Allemagne et les États-Unis dans lequel il s’engageait à mettre fin à son programme nucléaire. En contrepartie, la communauté internationale levait les sanctions qui lui avaient été imposées depuis 2010. Cet accord était considéré comme un modèle pour forcer tout pays à se conformer au traité international sur la non-prolifération des armes nucléaires.

Les experts internationaux qui vérifient régulièrement les sites iraniens affirmèrent que l’Iran respectait scrupuleusement toutes les clauses de l’accord. Même le général Jim Mattis, secrétaire à la défense des États-Unis, reconnut ce fait devant le Congrès américain en octobre 2017.

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Une menace à la souveraineté canadienne en Arctique

ANALYSE / La revendication d’une souveraineté canadienne dans l’Arctique est un fait historique bien établi. Le Canada considère l’Arctique comme faisant partie de ses eaux intérieures depuis 1880. Il a d’ailleurs formulé ses revendications juridiques officielles en vertu du droit international à ce sujet dès 1909. Toutefois, la plupart des gouvernements canadiens ont eu trop tendance à prendre comme acquise cette souveraineté en Arctique.

Or, à la fin des années 1950, les États-Unis se mirent à contester la souveraineté canadienne sur la région. Washington énonça alors l’idée que le passage du Nord-Ouest était un détroit international. Le gouvernement Diefenbaker répliqua en réaffirmant la souveraineté canadienne. Ce différend canado-américain fut ensuite oublié jusqu’en 1985.

C’est alors que le Polar Sea, l’unique brise-glace de la garde côtière américaine, utilisa le passage sans demander l’autorisation au Canada. Face à ce défi de la souveraineté canadienne, le gouvernement Mulroney a vivement réagi. Le sujet fut mis à l’ordre du jour du sommet Mulroney-Reagan à Ottawa de 1987. Les deux pays ont convenu en 1988 que les États-Unis demanderaient au Canada la permission avant d’envoyer un brise-glace dans le passage du Nord-Ouest et que le Canada donnerait toujours son accord. 

Cet accord représentait une sorte de coup de génie diplomatique. Ce différend était pour ainsi dire gelé, alors que les deux parties convenaient de ne pas envenimer leur désaccord de principe sur cette question. Le Canada préservait sa souveraineté sur le passage du Nord-Ouest sans pour autant forcer les États-Unis à renoncer à leur vision que celui-ci était des eaux internationales.

Or, le secrétaire d’État Mike Pompeo créa en mai dernier tout un remous diplomatique et politique dans les relations canado-américaines. Il déclara que l’administration Trump considérait comme illégitime la prétendue revendication de souveraineté canadienne sur le passage du Nord-Ouest. Pour lui, cette revendication ne reflétait pas le sens de l’accord de coopération conclu en 1988.

Le plus haut fonctionnaire de la diplomatie américaine venait ainsi d’ouvrir la boîte de Pandore. Remplie d’erreurs factuelles et d’incohérences, la déclaration de Pompeo représente un geste typique de l’administration Trump qui n’hésite pas à se moquer du droit international, même si cela signifie bousculer et intimider de vieux alliés comme le Canada.

La déclaration de Pompeo était d’autant plus grossière et insultante que le but de la rencontre en Finlande des huit pays membres du Conseil de l’Arctique visait à discuter de coopération et de protection de l’environnement. Ce n’était pas la place pour faire des menaces. Son discours fut d’ailleurs très mal accueilli non seulement par les diplomates canadiens, mais aussi par ceux des autres délégations.

Les raisons fondamentales derrière la déclaration américaine découlent des changements climatiques en Arctique. La route maritime liant les océans Atlantique et Pacifique via les eaux intérieures canadiennes est de plus en plus navigable. Dans les prochaines décennies, le passage du Nord-Ouest canadien pourrait mener une concurrence féroce au canal de Panama en reliant les marchés asiatique et européen. 

L’administration Trump ne semble pas comprendre que dans l’optique canadienne, le problème ne provient pas des navires américains, mais de ceux des autres pays. En affirmant que le passage du Nord-Ouest est un détroit international, les autorités américaines se trouvent à cautionner les navires étrangers qui refusent de se conformer aux normes strictes canadiennes concernant la protection de l’environnement.

Par ailleurs, les énormes ressources naturelles de l’Arctique devenues plus accessibles grâce au réchauffement climatique font saliver les membres de l’administration Trump. Les richesses arctiques sont maintenant plus faciles à mettre en valeur. D’ailleurs, Pompeo n’a pas hésité à mentionner dans son discours le poisson, l’uranium, l’or, les minéraux rares, le pétrole et le gaz naturel comme autant de richesses naturelles pouvant y être exploitées.

Comme si cela n’était pas assez, Pompeo s’est aussi permis d’accuser les gouvernements russes et chinois de vouloir transformer l’Arctique en zone de conflit similaire aux tensions qui existent en mer de Chine. Et pour terminer, il refusa de prononcer les mots « changement climatique » et empêcha le Conseil de l’Arctique d’émettre une déclaration unanime reconnaissant la problématique du changement climatique.

Pour l’administration Trump, le changement climatique ne représente pas une menace, mais une opportunité économique dont elle veut se saisir. En désaccord avec la position américaine, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, réaffirma fortement l’urgence d’agir. Se basant sur les études scientifiques les plus récentes, la ministre nota une augmentation de 11 °C des températures dans l’Arctique canadien. Face aux conséquences terrifiantes pouvant en découler, elle affirma que « nous avons la responsabilité de faire partie d’une solution collective ».

La déclaration belligérante de Pompeo n’est pas un accident de parcours. Depuis 30 mois, l’administration Trump démontre régulièrement que toute la politique américaine repose dorénavant uniquement sur les gains que les États-Unis peuvent obtenir. Similairement au cas du passage du Nord-Ouest, les actions récentes de l’administration Trump au large des côtes du Maine et du Nouveau-Brunswick montrent que Washington n’est plus « disposé à respecter les accords en vigueur concernant les eaux litigieuses ».

Depuis 1940, les relations canado-américaines reposaient sur une profonde compréhension des intérêts nationaux réciproques et le partage de valeurs communes. Mais avec la présidence de Trump, tout cela est en train de changer. Après avoir perturbé les relations commerciales entre les deux pays, l’administration Trump vient maintenant d’ouvrir un nouveau front en Arctique dans les relations canado-américaines.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La relation malveillante de Donald Trump avec le Canada

ANALYSE / À travers les décennies, les relations canado-américaines ont connu des hauts et des bas. Durant les années 1960, le Canada a fortement déplu aux États-Unis à plusieurs reprises en s’opposant aux ambitions impérialistes américaines et en ouvrant ses frontières aux résistants américains. Néanmoins, jamais les relations entre les deux pays n’avaient sombré aussi bas qu’avec Donald Trump.

Depuis un siècle, les Canadiens développèrent l’idée que leur pays entretenait une relation spéciale avec les États-Unis. Nous faisions presque partie de la famille. Habituellement, un président américain effectuait sa première visite à l’étranger au Canada. Or, Trump dérogea à cette règle. Les Canadiens eurent alors le sentiment qu’il considérait le Canada comme une simple région géographique.

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À l’ère de la désinformation

ANALYSE / À la suite d’une déclaration de Donald Trump du 24 mai dernier que Nancy Pelosi était une folle, une vidéo falsifiée se répandit de manière virale sur les réseaux sociaux. Simplement en ralentissant de 75 % la vitesse de diffusion de l’enregistrement, Pelosi apparaissait comme étant saoule et tenant un discours comme si elle était sénile. Si la vidéo fut retirée rapidement de YouTube, des copies circulaient toujours une journée plus tard sur Facebook et Twitter.

L’incident Pelosi est important parce qu’il démontre clairement comment le public peut devenir victime de campagnes de désinformation. Quelques heures plus tard, Fox News débattait avec des invités de la santé mentale de Nancy Pelosi et de ses capacités à jouer son rôle de présidente de la chambre. Entre-temps, Rudy Giuliani, l’avocat du président, soulevait des questions similaires sur la santé de Pelosi dans un tweet.

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L’Amérique à l’ère de l’intelligence artificielle

ANALYSE / Le président Trump exposa en février dernier dans un ordre exécutif sa politique visant à permettre à la société américaine d’affronter les défis présentés par l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA). Cet ordre exécutif fut promulgué alors que les États-Unis sont engagés dans une rivalité féroce avec la Chine, non seulement au plan commercial, mais aussi dans le développement de l’IA. Cet énoncé de politiques manque cependant de vision à plusieurs niveaux.

Trump y affirme d’emblée que le maintien du leadership américain en matière d’IA est capital pour préserver la sécurité économique et nationale des États-Unis. Il met l’accent sur l’importance de bien cibler les programmes de développement technologique, la nécessité de revoir la réglementation gouvernementale américaine, de redéfinir le partage des données entre les secteurs privé et public, d’adapter les programmes d’éducation, etc.

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Une érosion sans précédent des valeurs américaines

CHRONIQUE / Depuis son assermentation en janvier 2019 comme sénateur de l’Utah, Mitt Romney est devenu le seul républicain, membre du Congrès, à oser critiquer publiquement le président Trump. En effet, à la suite du décès de John McCain et des retraites des sénateurs Flake et Corker, il ne reste plus aucun autre sénateur ou représentant républicain qui ose s’opposer ouvertement au président. Néanmoins, dès janvier dernier, l’ancien candidat républicain à la présidence de 2012 n’a pas hésité à se distancer de son président pour des raisons morales.

Conscient que le leadership moral d’un président peut façonner irrémédiablement le caractère d’une nation, Romney juge que Trump ne dispose pas du caractère moral nécessaire pour assumer la présidence américaine. Il juge que la présidence de Donald Trump n’a été depuis deux ans qu’une descente aux enfers.

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Donald Trump, ce prototype d’un parrain de la mafia

CHRONIQUE / Cela peut paraître étrange de comparer le président des États-Unis, Donald Trump, à un parrain de la mafia. Pourtant plusieurs commentateurs américains, y compris beaucoup d’anciens hauts fonctionnaires fédéraux, n’ont pas hésité à franchir le pas. Le rapport Mueller fournit amplement d’informations permettant de tirer une telle conclusion.

Les analogies avec la mafia révèlent des éléments essentiels pour comprendre le leadership et le caractère de Trump. Dans ses premières années comme homme d’affaires, il fut encadré par Roy Cohn, un avocat côtoyant les milieux criminels. Ainsi, il a bâti son empire en cultivant des relations sociales et commerciales avec des malfaiteurs et des escrocs. 

Pendant des décennies, à la manière de la mafia, Trump a su détourner ou limiter les enquêtes fédérales et de l’État de New York concernant ses relations avec le crime organisé, les trafiquants de drogue ou les dirigeants syndicaux corrompus.

À l’instar des familles de la Cosa Nostra, son empire est organisé comme une famille dont il est pour ainsi dire le parrain. Comme le rapport Mueller l’a démontré, sa campagne présidentielle a aussi été bâtie sur ce modèle. Et devenu président, il a tendance à recourir aux mêmes personnes qui l’ont si bien servi à ce jour.

Tout est construit autour de Trump sur des liens familiaux et financiers. Il achète la loyauté inconditionnelle de son cercle restreint par de l’argent, des menaces et des promesses de protection. En retour, il exige de ces derniers le secret absolu, leur demandant de mentir si nécessaire, comme moyens de réaliser ses objectifs. Décidément, l’atteinte des objectifs privilégiés par Trump est « plus importante que toute moralité ou vérité extérieure ».

Loin d’être l’antithèse du gouvernement, la mafia offre un système alternatif. Sa puissance découle de sa capacité à se substituer à l’État lorsque ce dernier est incapable de répondre aux besoins des gens, parce qu’il est soit faible, soit corrompu. Ce fut d’ailleurs le message central de Trump lors de sa campagne présidentielle : les politiciens traditionnels sont incapables de répondre aux besoins des citoyens, parce qu’ils sont paralysés par les lois et les règlements.

En devenant président, Trump promettait pour ainsi dire de se comporter comme un parrain. Il allait se battre pour le peuple, même si cela signifiait de violer les lois et d’enfreindre les règlements. Tous les fonctionnaires refusant d’obéir à ses directives étaient menacés de licenciement.

Choc culturel

Aussi, l’arrivée au pouvoir de Trump représenta un véritable choc culturel à Washington. Non parce qu’il désirait remplir sa promesse de nettoyer le marais washingtonien, mais parce que les hauts fonctionnaires sont habitués d’œuvrer dans un État de droit, de suivre des règles administratives claires. Ils savent pourquoi ces règles existent et comment les appliquer. En un mot, ces hauts fonctionnaires sont « à l’opposé de Trump, un anti-professionnel pour qui les lois doivent être violées ».

Dès sa première rencontre avec James Comey, alors directeur du FBI, Trump lui demanda de lui prêter un serment personnel de loyauté. Ce dernier refusa et choisit plutôt de prendre des notes sur sa rencontre avec le président. 

La même histoire s’est répétée avec Sean Spicer, Reince Priebus, Preet Bharara, Anthony Scramucci, Steve Bannon, etc. La liste est très longue de ceux qui voulaient se protéger en écrivant ou enregistrant leurs conversations avec le président.

Le rapport Mueller révèle qu’avec Donald Trump, tout repose sur un problème de confiance. Contrairement à la version officielle du congédiement de Michael Flynn comme conseiller à la sécurité nationale en février 2017, ce dernier le fut, non pour avoir menti au FBI et au vice-président Pence sur ses contacts avec les responsables russes, mais parce qu’il avait perdu la confiance du parrain.

James Comey qui fut aussi procureur fédéral enquêtant sur la Cosa Nostra, n’a pas hésité à comparer le comportement de Trump à celui d’un parrain de la mafia. Comey note des similitudes frappantes entre les relations de Trump avec son entourage et celles entretenues par les chefs mafieux. 

En utilisant la métaphore du crime organisé pour décrire le style de leadership de Trump, Comey insiste sur l’importance que ce dernier accorde au secret. Il se perçoit personnellement comme un leader autocratique qui est arrivé au sommet justement parce qu’il était un vrai dur à cuire.

Dans la mafia, le parrain est au centre de la famille. Comme homme d’affaires et comme président, Trump se comporte en parrain. Il ne veut pas de collaborateurs compétents pouvant remettre en question ses décisions. Ses adjoints doivent être prêts à obéir aveuglément à ses ordres. 

Devenu président, Trump continue de promettre sa protection à ses anciens collaborateurs, s’ils sont prêts à aller au tapis pour lui. Comme un parrain, il promet de veiller sur leurs familles, de minimiser leurs peines judiciaires, et même de leur octroyer le cas échéant un pardon présidentiel. Cette attitude mafieuse explique pourquoi autant de ses collaborateurs acceptent de mentir pour lui.

L’univers de Trump est très simple: il suit littéralement un scénario similaire à celui du film Le Parrain. D’ailleurs, il reconnait d’emblée que Le Parrain est son film préféré. Son comportement s’apparente clairement à celui d’un gangster. Sa conduite peut se résumer en trois mots : omerta, loyauté et protection. 

La seule différente, c’est que maintenant Trump est le président des États-Unis, non le parrain d’une famille ou d’un empire mafieux.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La révolution tranquille des milliardaires américains

ANALYSE / Dès son élection comme représentante au Congrès en novembre 2018, Alexandria Ocasio-Cortez est devenue la nouvelle vedette de la gauche américaine. Cette démocrate s’autoproclamant socialiste, s’est immédiatement démarquée par deux projets : un New Deal vert pour combattre le réchauffement climatique et un impôt de 70 % sur les revenus dépassant les 10 millions pour créer une société plus égalitaire. Les deux propositions d’Ocasio-Cortez ont été immédiatement endossées par Elizabeth Warren et Bernie Sanders, les deux candidats démocrates à la présidence les plus progressistes.

De façon surprenante a priori, l’idée d’imposer fortement les plus fortunés a reçu un soutien majeur du club des grands milliardaires américains. Ce club, comprenant entre autres Warren Buffett, Bill Gates, Jamie Dimon, Mark Cuban, Ray Dalio et Howard Schultz, a lancé un vibrant appel pour moderniser le capitalisme américain.

Ces milliardaires sont tout le contraire de socialistes à la Robin des Bois. Néanmoins, ils considèrent que taxer substantiellement les riches pour donner aux plus pauvres est essentiel à la préservation des valeurs américaines. Ils proposent donc de réduire fortement les inégalités de revenus et d’investir largement en éducation pour rétablir l’égalité des chances. 

L’impôt maximum sur les revenus dépassant 100 000 dollars était de 75 % entre 1935 et 1960. Ce taux maximum sur les revenus les plus élevés fut graduellement réduit à 65 % sous Kennedy, 39 % sous Reagan, 35 % sous George W. Bush et finalement 20 % avec les dernières baisses de Trump.

Plus encore, les plus riches bénéficient d’une série d’échappatoires fiscales qui leur permettent de réduire davantage leur seuil d’imposition. Ce qui amena Buffet à affirmer que « les riches sont nettement sous-taxés par rapport à la population en général ».

Abigail Disney, l’héritière de l’empire Disney, va dans le même sens en demandant d’imposer substantiellement les 200 millionnaires de New York. Plus encore, elle affirme qu’aucun dirigeant de compagnie ne devrait gagner 500 à 700 fois le salaire médian de ses travailleurs. Pour elle, c’est simplement une question d’équité.

Aussi, selon ces grands milliardaires, le système capitaliste fonctionne bien uniquement pour les plus riches. Alors que le revenu des citoyens ordinaires a stagné en dollars constants depuis 1980, celui des plus riches fut multiplié par 10. La conséquence est palpable. La différence entre riches et pauvres aux États-Unis n’a jamais été aussi grande depuis 1929. Le 1 % des Américains les plus riches possède aujourd’hui plus que 90 % de la population totale des États-Unis.

Selon le club des milliardaires, une importante hausse des impôts sur les riches permettrait de rendre l’impôt plus productif, de répondre à une série de problèmes touchant la majorité des Américains, d’améliorer le bien-être général des gens et même de générer une économie plus productive. En mot, une telle hausse va dans l’intérêt à long terme non seulement des Américains en général, mais aussi des plus nantis.

Le fonctionnement du capitalisme américain est devenu présentement si déséquilibré qu’il est en train de détruire le rêve américain. Il a donc un besoin urgent d’être réformé afin d’assurer la survie de la classe moyenne comme la base de la société américaine. 

En 1970, 90 % des jeunes Américains pouvaient espérer gagner un revenu supérieur à celui de leurs parents. Aujourd’hui, ils sont moins de 50 % à partager ce rêve. Les données montrent que les États-Unis ont pour ainsi dire cessé d’être un pays où la mobilité économique et sociale prévaut. Plus encore, la classe moyenne s’érode progressivement.

Grandir dans une famille de classe moyenne représente pourtant un atout fondamental. En plus d’avoir des parents qui s’occupent de lui, un jeune est assuré de recevoir une bonne éducation et d’accéder à un emploi où l’égalité des chances prévaut. En un mot, il peut vivre le rêve américain.

Ray Dalio, président du fonds d’investissement Bridgewater, affirmait récemment que déjà 60 % des Américains ont déjà été exclus du rêve américain. Selon lui, c’est donc plus de la moitié des Américains qui sont déjà laissés pour compte. Or, pour ces 60 % d’individus, la possibilité de sortir de la pauvreté a été réduite depuis 1990 de 23 % à 11 %.

Jamie Dimon, président de la banque JPMorgan Chase, décrit comment le rêve américain s’est effiloché alors que « 40 % des Américains n’ont pas 400 $ pour faire face à des dépenses imprévues, telles que des frais médicaux ou des réparations de voiture ».

Cet échec repose d’abord sur un système d’éducation défaillant, un taux d’incarcération beaucoup trop élevé, et un virage technologique mal géré. En conséquence, le club des grands milliards considère que la correction de l’inégalité des revenus aux États-Unis est devenue une « urgence nationale ». En plus de corriger le système fiscal, les autorités politiques doivent aussi éliminer le sous-financement en éducation.

Si en 1970, le système d’éducation américain était le meilleur des pays de l’OCDE, il est devenu aujourd’hui un des plus mauvais. Les écoles américaines sont tellement sous-financées qu’elles manquent de matériel élémentaire. Si en 1994, les enseignants bénéficiaient d’une parité salariale à compétences égales, ils gagnaient proportionnellement en 2017 19 % de moins que les autres professionnels.

Le club des milliardaires est particulièrement critique de la réduction des impôts de Trump. Il conclut qu’un an après, les seuls véritables gagnants sont les plus nantis. Selon eux, la réduction des impôts ne fait qu’accélérer l’inégalité des revenus. Décidément, ces derniers ne sont pas en faveur d’une réélection de Donald Trump.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.