Gilles Vandal
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La Grande Peste de Marseille de 1720-1722

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La Grande Peste de Marseille de 1720-1722

À la suite de la peste de 1580, durant laquelle Marseille perdit 30 000 habitants sur 72 000, les autorités municipales prirent des mesures drastiques pour prévenir toute propagation de ce fléau. Entre autres choses, elles mirent sur pied un bureau de l’assainissement composé de membres du conseil et de médecins de la ville. Ce bureau était responsable de formuler des recommandations pour préserver la santé des citadins.

Pour protéger la ville de la peste, cette nouvelle bureaucratie s’attela à développer l’infrastructure publique de Marseille. En plus d’établir un premier hôpital public et de doter la ville d’un effectif complet de médecins et d’infirmières, ce bureau était responsable de l’accréditation des médecins locaux pour assurer aux Marseillais une information fiable sur la propagation de la peste. 

Depuis la mise en place du système de quarantaines au 15e siècle, ce dernier s’était sophistiqué. On avait établi un système de contrôle à trois niveaux qui était régi par le bureau de l’assainissement. Tous les navires arrivant à Marseille devaient être inspectés par les membres du bureau et on leur accordait trois différents certificats de santé selon leur condition. 

Un examen attentif devait être fait du journal du capitaine concernant chaque ville que le navire avait visitée avant de procéder à l’inspection de la cargaison, de l’équipage, des passagers et à la recherche de tout signe de maladie. S’il n’y avait aucun signe de contamination, le navire pouvait entrer dans le port.

Mais au moindre signe de maladie, le navire n’était pas autorisé à se rendre au quai de Marseille. Si le navire réussissait le premier test, mais que son itinéraire indiquait qu’il avait passé par une ville où sévissait la peste, il était alors relégué au 2e niveau de quarantaine, où le navire et son équipage devaient passer 18 jours sur une île près de Marseille. Par contre, si le navire était soupçonné de transporter la peste, il était alors complètement isolé sur une île au large de Marseille. L’équipage et tous les passagers devaient alors effectuer une quarantaine de 50 à 60 jours.

Comme ce bureau s’ajouta aux réglementations régissant la quarantaine, les Marseillais furent largement protégés de la peste pendant 140 ans. Toutefois, ce système sophistiqué de protection ne fonctionna pas adéquatement en 1720. Certains membres du bureau montrèrent un certain laxisme dans l’application de la réglementation.

La peste fut introduite à Marseille le 25 mai 1720 par le navire marchand Grand-Saint-Antoine, qui était en provenance de Sidon au Liban et qui avait fait escale à Smyrne, Tripoli et Chypre, trois foyers de contamination. Un passager turc, suivi de plusieurs membres de l’équipage, et même le chirurgien du navire, furent contaminés. D’ailleurs, pour cette raison, le navire se vit refuser l’entrée à Livourne en Italie.

En arrivant à Marseille, le navire fut mis en stricte quarantaine conformément à la réglementation en vigueur. Néanmoins, la peste fut introduite dans la ville par des rongeurs provenant du navire, sous la pression de riches marchands qui avaient besoin de la cargaison de soie et de coton que le navire transportait en vue de la grande foire médiévale de Beaucaire. Ainsi, les autorités levèrent en partie la quarantaine. 

En conséquence, plusieurs officiers du navire furent autorisés à entrer dans la ville et les marins déchargèrent les marchandises sur des chaloupes. Les autorités constatèrent rapidement la propagation de la peste dans la ville où les officiers logeaient. Toutefois, les autorités furent lentes à réagir. Lorsqu’elles apportèrent les soins appropriés au début d’août, il était déjà trop tard. Les hôpitaux, submergés par le nombre de malades, étaient incapables de répondre à la demande. 

Finalement, les autorités municipales tentèrent d’imposer un cordon sanitaire le 1er août pour contenir la propagation de la peste. Mais plus de 10 000 personnes avaient déjà fui la ville, étendant la maladie aux campagnes et aux villes environnantes. Ainsi, la peste se propagea non seulement dans toute la ville, mais contamina graduellement aussi toute la Provence.

À partir d’août, les autorités municipales bénéficièrent de l’aide de 500 esclaves pour ramasser les 3000 cadavres gisant dans les rues de la ville qui dégageaient une puanteur intolérable. En quelques mois, le plus important port de France et une ville florissante avaient été ainsi réduits à la misère. Toute l’infrastructure sociale s’effondra. Les pauvres souffrirent particulièrement, étant réduits au chômage et à la famine.

Les registres officiels rapportent la mort de 39 334 personnes sur les 90 000 Marseillais. Mais certaines estimations fixent le nombre de morts à 45 000, voire 50 000. De plus, au moins 50 000 personnes vivant dans le reste de la Provence furent victimes de l’épidémie, alors que la peste se propageait dans les villes d’Aix-en-Provence, Arles, Apt et Toulon, qui perdirent de 25 % à 40 % de leur population.

Face au désastre frappant Marseille, le gouvernement royal décida de gérer la crise. Ce fut le début en Occident d’une administration centrale choisissant de se superposer aux autorités locales. Versailles supervisa alors tous les aspects de la crise, plaçant la ville de Marseille sous tutelle, ordonnant la fermeture du port, plaçant la ville en quarantaine, et s’occupant de la distribution de la nourriture, du nettoyage des rues, de la réglementation des marchés, etc.

L’histoire tragique de la Grande Peste de Marseille est un vibrant rappel de ce qui peut se passer lorsque les autorités politiques privilégient les intérêts économiques plutôt que la santé publique. Comme en 1720, l’incapacité d’une certaine administration américaine à prendre les mesures appropriées dès les premiers jours de l’épidémie de coronavirus est responsable de la propagation du virus et par conséquent des milliers de morts qui en résultent.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La grande peste de Londres de 1665-1666

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La grande peste de Londres de 1665-1666

CHRONIQUE / L’épidémie qui ravagea Londres en 1665-1666 fut causée par la même bactérie qui avait été à l’origine de la peste justinienne de 541 et de la peste noire de 1347. Cette bactérie, le Yersinia pestis, se propagea par des rats contaminés.

Depuis un siècle, Londres était périodiquement touché par des épidémies de peste. Par exemple, celle de 1625 fit plus de 40 000 victimes. La particularité de la grande peste de 1665-1666 fut d’être la plus dévastatrice, mais aussi la dernière épidémie de peste à frapper les Londoniens.

Les historiens estiment que la peste bubonique arriva à Londres à la fin de 1664 en provenance d’Amsterdam. Cette dernière avait subi une telle épidémie en 1663-1664, qui avait fait 50 000 morts. Or, les premiers décès à Londres furent répertoriés sur les quais du port. Enregistrés d’abord comme suspects, ce ne fut que lorsque la peste s’étendit au reste de Londres que les autorités comprirent qu’elles étaient confrontées à une épidémie de peste.

La peste débuta au printemps 1665. L’épidémie tuait à la fin juin 1000 personnes par semaine. En septembre 1665, le taux officiel de mortalité atteignait même 7000 victimes par semaine, nombre considéré comme largement inférieur au taux réel. Tout le monde savait alors que la ville était frappée par une épidémie de peste. Aussi, dès juillet 1665, le roi Charles II choisit de fuir Londres avec sa sœur. Ils n’y revinrent qu’en février 1666. Entre-temps, le parlement tint une courte session à Oxford.

À l’instar de la cour royale, les riches marchands de Londres fuirent la ville pour échapper à la peste en allant s’établir dans leurs maisons de campagne. Des postes de contrôle furent installés tout autour de la ville pour s’assurer que seulement des personnes disposant d’un certificat de bonne santé quittaient la ville. Ces certificats devaient porter la signature du maire et devenaient donc très difficiles à obtenir. Les personnes sans certificat étaient systématiquement refoulées. Le gouvernement royal ne voulait pas que l’épidémie s’étende au reste du royaume.

En 1665, on estimait la population de Londres à 460 000 habitants. Or, les archives de la ville enregistrèrent la mort de 68 596 personnes pendant l’épidémie de 1665-1666. Toutefois, comme beaucoup de personnes n’étaient pas comptées, les historiens estiment que le nombre de morts survenu durant l’épidémie se situait davantage autour de 100 000. D’ailleurs, les observateurs contemporains tels que Daniel Defoe, qui décrivit le sort horrible des Londoniens, estiment que la peste tua près du quart de la population de la ville.

Conditions insalubres

Durant les années 1660, la population londonienne vivait dans des conditions insalubres. Les rues étaient étroites. Les maisons étaient petites, souvent humides et non ventilées. Les carcasses d’animaux, les ordures ménagères et les eaux usées étaient simplement jetées dans la rue. La ville ne possédait aucune méthode généralisée de collecte et d’élimination des déchets. Dans cet environnement sale et nauséabond, les mouches et les rats régnaient en maîtres.

Aussi, les maladies contagieuses étaient alors monnaie courante à Londres. Certains quartiers pauvres situés en périphérie de la ville, tels que Stepney, Shoreditch, Clerkenwell, Cripplegate et Westminster, étaient très surpeuplés et furent particulièrement ravagés. Ces quartiers pauvres et surpeuplés se transformèrent ainsi en foyers de contagion. 

Dans ces quartiers, il était difficile de ne pas être en contact avec les rats et les individus ayant été infectés. La maladie en vint à terrifier la population de ces quartiers, d’autant plus que l’on peignait des croix rouges sur les portes des maisons où se trouvait une personne infectée. Dans ce dernier cas, toute la famille de l’individu était forcée de rester enfermée chez elle pendant 40 jours. Seules des « infirmières » locales sans formation étaient autorisées à y entrer.

Des « chercheurs » de morts étaient payés pour ramasser les cadavres, les transporter sur une charrette et aller les déposer dans une fosse commune. D’ailleurs, Defoe raconte que beaucoup de victimes étaient mortes « en tas et ont été enterrés en tas; c’est-à-dire sans être comptées ». Dans une telle atmosphère, la panique et le désordre régnaient. Des preuves archéologiques découvertes en 2018 à Crossrail, soutenues par des tests d’ADN, confirmèrent l’importance de ces charniers.

Durant l’hiver 1665-1666, le nombre de morts chuta drastiquement avec l’arrivée du froid. Mais l’épidémie reprit au printemps 1666. Elle se poursuivit jusqu’en septembre, alors que la ville subissait un autre cataclysme. Ce fut le Grand incendie de Londres, qui détruisit 13 000 bâtiments, soit le quart de la ville, et qui laissa plus de 100 000 personnes sans abri.

Paradoxalement, l’incendie aurait mis fin aussi à la peste en chassant les rats qui peuplaient la ville. L’Angleterre n’allait plus connaître de grande épidémie de peste. Toutefois, pour certains historiens, cela est un mythe. Les rats auraient pu simplement se réfugier dans les autres quartiers non incendiés. Il semble en fait que le roi ait cherché à tourner le Grand incendie en victoire politique. Ce mythe n’aurait ainsi été qu’un simple jeu de propagande. 

En fait, les historiens ont de la difficulté à expliquer la disparition de la peste et que cette dernière ne soit pas revenue. Bien sûr, le Grand incendie amena graduellement un renforcement des codes du bâtiment poussant à recourir à la brique au lieu du bois. Mais les améliorations sanitaires et hygiéniques, ainsi que les mesures de quarantaine, ne survinrent que des décennies plus tard.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La relation malsaine entre Donald Trump et QAnon

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La relation malsaine entre Donald Trump et QAnon

Chronique / Jusqu’en 2016, il était inconcevable pour un politicien américain de devenir un candidat républicain au Congrès ou à la présidence en épousant des vues extrémistes ou en adhérant à des théories conspirationnistes. Toutefois, Donald Trump, théoricien par excellence des théories du complot, a inauguré une nouvelle ère. Or, ses tweets sont lus par plus de 85 millions d’abonnés.

Par l’intermédiaire des médias sociaux, une nouvelle génération de politiciens en herbe promeut et amplifie des vues marginales, n’ayant aucun fondement dans la réalité. Par exemple, ceux-ci n’hésitent pas à discréditer des dizaines de politiciens traditionnels en les accusant d’être des adorateurs de Satan et à alléguer que des bureaucrates encouragent l’abus sexuel des enfants. 

Parmi les groupes promouvant les théories conspirationnistes, QAnon se démarque comme étant le plus extrémiste. L’émergence du phénomène QAnon est si dangereuse pour la démocratie américaine que le FBI n’a pas hésité cet été à qualifier QAnon de groupe représentant une menace potentielle de terrorisme intérieur. Fondé en octobre 2017, QAnon a connu depuis un développement ahurissant. Avec la pandémie de COVID-19, sa croissance est devenue exponentielle.

Marc-André Argentino, spécialiste de la montée des groupes extrémistes aux États-Unis, décrit comment QAnon s’est développé rapidement par l’entremise des plates-formes grand public : Facebook, Twitter, YouTube et Telegram. Le nombre d’adhérents au groupe sur Facebook a bondi cette année de 800 % pour atteindre 1,7 million, tandis que sa croissance fut de 85 % sur Twitter et atteint les 400 000 adhérents. Par ailleurs, 300 000 à 400 000 de ses adhérents publient régulièrement des articles sur Facebook, Twitter et Telegram.

Par ailleurs, les théories conspirationnistes de QAnon, aussi farfelues qu’elles puissent être, sont reprises par les chaînes Fox News et OAN, qui les donnent comme véridiques. Pire encore, ses théories du complot sont ensuite répétées par le président Trump et même endossées par certains candidats républicains au Congrès.

Jusqu’ici, les militants d’extrême droite se contentaient d’afficher ouvertement leur islamophobie et leurs tendances néonazies. Maintenant, ces mêmes individus réussissent par l’intermédiaire de théories du complot à s’infiltrer dans l’appareil politique. Laura Loomer, une militante d’extrême droite fière d’être islamophobe, a remporté les primaires républicaines comme candidate au Congrès dans un district de la Floride.

De même, Marjorie Taylor Greene — connue pour ses déclarations désobligeantes à l’égard des juifs, des Afro-Américains et des musulmans — est aussi une grande promotrice des théories du complot, affirmant entre autres choses qu’Obama était un musulman qui promouvait l’immigration musulmane aux États-Unis, que le milliardaire juif George Soros avait collaboré avec les nazis et que la fonction publique fédérale était soumise à une invasion musulmane. Ces déclarations fausses ne l’ont toutefois pas empêchée d’être désignée le 11 août comme candidate au Congrès dans un district solidement républicain de la Géorgie.

Donald Trump est adepte depuis longtemps des théories du complot. Il fut le principal promoteur dès 2011 de la théorie selon laquelle Barack Obama n’était pas né aux États-Unis. Devenu président, il poursuivit dans la même voie en accusant par exemple Obama d’avoir ordonné l’espionnage de sa campagne de 2016 et en soutenant que ce fut l’Ukraine, et non la Russie, qui avait interféré dans les élections de 2016.

Concernant QAnon, Trump flirte depuis un certain temps avec le groupe. Il affirme d’ailleurs qu’il comprend pourquoi ses adhérents l’apprécient beaucoup. Il ajoute que les membres de ce groupe sont « des gens qui aiment notre pays » et que leurs prises de position représentent une sorte d’antidote aux manifestations et à la violence prévalant dans les grandes villes du pays.

Au fil des ans, Trump a démontré qu’il était particulièrement doué pour intégrer des théories conspirationnistes farfelues dans ses discours et ses tweets. Par ailleurs, il a découvert que la promotion de théories du complot lui permettait de se faire du capital politique aisément et de dominer les discours publics. Or, il existe une symbiose entre les théories soutenues par QAnon et la vision politique de Trump. 

Cette concordance dans la promotion des théories conspirationnistes permet à Trump de promouvoir son programme politique. Non seulement le président peut utiliser sa célèbre phrase « beaucoup de gens disent » pour affirmer une nouvelle théorie conspirationniste, mais les adhérents à QAnon représentent aussi les supporteurs du président les plus visibles lors des rassemblements de sa campagne 2020 et de la contestation au verrouillage anti-coronavirus. 

Par exemple, les membres de QAnon ont soutenu successivement différentes théories conspirationnistes concernant le coronavirus. Celles-ci vont d’une affirmation fausse selon laquelle la maladie se propage par des réseaux cellulaires 5G à une allégation selon laquelle celle-ci est le fruit d’une conspiration chinoise pour affaiblir les États-Unis ou encore à l’assertion que la pandémie fut créée par les démocrates pour permettre à Biden de ne pas se présenter en public et d’empêcher Trump de tenir des ralliements politiques. En aucun cas, selon les complotistes, la propagation de l’épidémie n’est due à l’incurie de Trump.

Paradoxalement, s’il y a des théories conspirationnistes qui tiennent la route, elles proviennent de Trump. Il a adopté une série de mesures pour réduire le nombre de cas testés pour le coronavirus afin de réduire le nombre officiel de personnes infectées. De même, différentes mesures ont été prises pour ne pas réduire le nombre des décès liés au coronavirus en renvoyant chez eux les malades en phase terminale. Les hôpitaux ne rapportent pas ainsi ces morts. Il ne veut tout simplement pas que les Américains soient bien informés de la véritable situation.

En ce qui concerne les élections 2020, il conspire aussi pour transformer sa défaite éventuelle en victoire. En incitant à la violence dans les rues des grandes villes, il cherche à centrer l’élection non sur la pandémie ou le chômage, mais sur le besoin de sécurité. De même, la décision de ne pas informer le Congrès de la sécurité des élections vise à permettre à la Russie d’interférer en toute impunité. Clairement, Trump pratique ce qu’il accuse les autres de faire.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.


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La peste des villes italiennes de 1629-1633

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La peste des villes italiennes de 1629-1633

CHRONIQUE /  L’épidémie de peste ayant frappé les villes italiennes entre 1629 et 1633 montre comment une épidémie peut changer le rapport de force géopolitique dans le monde. Alors que le nord de l’Europe - soit la France, la Hollande et l’Angleterre - perdait moins de 20 % de sa population à cause de la peste au 17e siècle, cette chute atteignit 35 % en Italie. Celle-ci perdit ainsi plus de trois millions de personnes en une seule épidémie.

L’Italie avait déjà subi de plein fouet la peste noire de 1347-1352. Cette deuxième pandémie de peste, après celle de Justinien, persista en Italie jusqu’au 18e siècle. Les villes du nord de la péninsule furent ensuite touchées périodiquement par l’éclosion de graves épidémies de peste en 1360–1363, 1373–1374, 1382–1383, 1400, 1456–1457, 1478, 1484–1486, 1522–1529 et 1575–1577. Toutefois, en 1629, cela faisait deux générations que la peste n’avait pas frappé les villes italiennes.

Or, en 1630, 34 grandes villes furent ravagées par la peste et en 1631, ce fut 21. Par exemple, Vérone perdit alors 33 000 de ses 54 000 habitants, alors que Venise en perdit 46 000 sur 140 000 et Milan 60 000 de ses 130 000 habitants. Les villages entourant ces villes étaient tout aussi touchés. La population de certaines communautés rurales chuta de plus de 50 %. Dans l’ensemble du nord de l’Italie, environ deux de ses cinq millions d’habitants moururent de la peste.

Pourtant, les cités-États avaient adopté de nouvelles réglementations anti-contagions pour contrer ce fléau après 1347. Les nouvelles mesures servirent de base à l’établissement d’un programme global de santé publique. Plus encore. Les autorités posèrent alors la question à savoir jusqu’où elles pouvaient aller dans l’empiétement sur les libertés individuelles.

Aux 14e et 15e siècles, les différentes cités-États italiennes furent captives de la création de bureaux de santé en Europe pour contrer les épidémies. Toutes les grandes villes avaient ainsi leur propre bureau de santé responsable de répondre à l’éclosion d’une épidémie. Or, si des médecins faisaient partie de ces bureaux permanents, la composition de ces derniers était dominée par des hommes politiques. L’idée était que ceux-ci étaient mieux placés pour forcer les populations à se soumettre à des politiques impopulaires.

L’épidémie de 1629-1633 allait révéler les limites des connaissances médicales de l’époque quant aux origines de la peste. Les médecins, comme les autres membres des bureaux de santé, n’avaient aucune idée du mécanisme de contagion de la peste. Ils savaient uniquement que la maladie se transmettait d’une personne à une autre. En conséquence, la politique des bureaux de santé consistait essentiellement à imposer une quarantaine aux personnes et à leurs biens en provenance de villes infectées lorsque l’on apprenait qu’une épidémie de peste y était apparue et à isoler les pestiférés pour les empêcher de propager la maladie.

Cordons sanitaires

Chaque cité-État pouvait ainsi imposer des cordons sanitaires à ses frontières. La règle normale était que, pour entrer dans un État, un voyageur avait besoin d’un laissez-passer de santé montrant qu’il n’était pas malade. Toute personne privée d’un tel certificat se voyait refuser l’entrée. Les autorités locales pouvaient ainsi contrôler un éventail de groupes transitoires tels que les vagabonds, les mendiants, les déserteurs, les colporteurs, les bergers, les journaliers, etc.

Comme la peste prenait de l’ampleur, les différentes cités-États adoptèrent des mesures radicales pour la contrer. Par exemple, la quarantaine dévastait le commerce entre villes, alors que les différentes villes plaçaient les individus soupçonnés d’être pestiférés dans des refuges établis souvent dans des églises ou des monastères. Ceux qui possédaient des maisons s’y voyaient confinés avec leur famille. Les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient alors scellées. Ils s’approvisionnaient en nourriture par les fenêtres ouvertes aux étages supérieurs. Les vêtements, la literie et autres biens des malades étaient saisis et brûlés. L’isolement perturbait la vie familiale.

L’isolement forcé d’un large nombre de personnes paralysa la vie économique. Les artisans qui travaillaient à domicile dans leur atelier pouvaient perdre leur entreprise s’ils tombaient malades et que leur matériel était brûlé. Les matières textiles étaient particulièrement sujettes à être saisies et brûlées.

Comme les cadavres devaient être retirés rapidement, les bureaux de santé enfreignirent les coutumes funéraires traditionnelles italiennes. Souvent les personnes n’étaient même pas enterrées dans un lieu sacré. Les bureaux de santé entrèrent ainsi en conflit avec les autorités religieuses. Pire encore, ils interdirent les processions religieuses et suspendirent les messes. Ces politiques provoquèrent des protestations de groupes qui désiraient intercéder auprès de leur saint favori dans l’espoir qu’il mette fin à l’épidémie.

Dans beaucoup de villes, l’imposition de ces mesures radicales provoqua une résistance violente. Des foules insultèrent des officiels, alors que dans différentes villes les foyers d’éclosions étaient fermés. Dans plusieurs cas, les autorités durent reculer et assouplir les règles, d’autant plus que certains individus réussissaient à soudoyer des officiels pour éviter de voir leurs biens être brûlés.

L’épidémie de peste de 1629-1633 eut un effet catastrophique sur la position économique de l’Italie. Les grandes villes commerciales - comme Florence, Milan et Venise - perdirent leur prédominance au sein de la société européenne. Dès 1650, elles furent remplacées par Amsterdam et plus tard par Londres comme centres industriels, commerciaux et financiers du monde. La peste fut un facteur important du déclin économique de l’Italie.

On assista alors à un transfert du centre économique de la Méditerranée au nord de l’Europe. La chute dramatique de la population italienne posa un problème de main-d’œuvre. Les fabricants italiens devaient verser des salaires plus élevés, cessant ainsi d’être en mesure de concurrencer les fabricants français, hollandais et anglais.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La dissémination des Amérindiens en Nouvelle-France aux 16e et 17e siècles

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La dissémination des Amérindiens en Nouvelle-France aux 16e et 17e siècles

CHRONIQUE / À la suite de la « découverte » des Amériques, les épidémies furent sans doute le facteur déterminant dans la prise de contrôle rapide du continent. En plus d’être confrontés à des Européens mieux armés, les Amérindiens devaient faire face à un ennemi encore plus sournois, les épidémies. Le monde assista alors à une des plus grandes dépopulations de l’Histoire.

Dans les Antilles, au Mexique et au Pérou, environ 90 % des Amérindiens périrent lors d’épidémies en moins d’un siècle. Le même phénomène survint, plus ou moins à retardement, en Amérique du Nord. Les Hollandais, puis les Anglais et les Français bénéficièrent largement aussi du concours des épidémies pour assurer leur mainmise sur de vastes territoires.

Lors de ses voyages d’exploration au Canada, Jacques Cartier rencontra plusieurs communautés iroquoiennes très peuplées le long du Saint-Laurent ayant d’importants établissements notamment à Québec, Trois-Rivières, Sorel, Montréal. On doit distinguer ces communautés des Iroquois des Cinq-Nations, étant culturellement plus proches des Hurons. 

Cartier visita de grands villages comme Stadacona (Québec) et plusieurs bourgades à Hochelaga, sur l’île de Montréal. Nombre de ces villages fortifiés de palissades comptaient 2000 habitants. Un village du Mont-Royal aurait compté 3000 habitants. En 1535-1536, Cartier constata que les Iroquoiens de Stadacona mouraient en grand nombre d’une maladie contre laquelle ses hommes étaient immunisés. 

Il s’agit de la plus ancienne épidémie documentée qui survint dans la vallée du Saint-Laurent. Les historiens établiront plus tard que les Iroquoiens furent alors victimes d’une épidémie de variole propagée par les hommes de Cartier. Lorsque Champlain vint en Nouvelle-France, 65 ans plus tard, Stadacona et Hochelaga étaient devenus des villages fantômes et les Iroquoiens avaient disparu de la vallée du Saint-Laurent.

Cette disparition demeure une énigme pour beaucoup de spécialistes. Il est difficile d’établir le rôle des épidémies dans leur disparition à partir de 1540. Les peuplades amérindiennes entraient aussi régulièrement en guerre entre elles. La rivalité entre Algonquins et Iroquoiens était séculaire. Ces deux peuples étaient des ennemis jurés. Plusieurs historiens et anthropologues estiment que cette disparition doit être d’abord imputée aux Hurons. Non seulement ces derniers entretenaient des relations tendues avec les Iroquoiens, mais les deux groupes nourrissaient une forte rivalité pour le contrôle du commerce des fourrures. En ce sens, les Iroquoiens auraient étaient victimes de deux catastrophes survenant presque simultanément.

L’archéologie démontre néanmoins que les Iroquoiens avaient cessé d’habiter leurs villages dans la vallée du Saint-Laurent vers 1580. Aujourd’hui, les Hurons et les Mohawks revendiquent une filiation culturelle avec les Iroquoiens. Toutefois, plusieurs anthropologues estiment qu’ils se seraient réfugiés au sein de différentes tribus, notamment les Hurons-Wendats, les Montagnais et les Abénaquis, dans lesquelles ils auraient été assimilés.

En plus des épidémies propagées par les Français, il semblerait que la région des Grands Lacs aurait vécu des épidémies en provenance du sud-est des États-Unis causées par l’expédition de Harnando de Soto, qui remonta jusqu’au Tennessee et au Kansas, et qui se serait peut-être rendu jusqu’au lac Michigan. Champlain rapporte d’ailleurs en 1610 une visite d’Amérindiens de Floride dans la vallée du Saint-Laurent. Les Amérindiens de l’Ontario semblent avoir été disséminés par des épidémies que l’expédition de Soto aurait entraînées avant même l’arrivée de Champlain.

Quoi qu’il en soit la répartition des peuples amérindiens était très différente au début du 17e siècle de ce qu’elle était lors des voyages de Cartier. Les Algonquins, encore semi-nomades, occupaient désormais la rive nord de la partie québécoise de la vallée du Saint-Laurent. Cette situation va amener Champlain à forger en 1609 une alliance avec ceux-ci et les Hurons contre les Iroquois qui vivaient largement dans un territoire composant aujourd’hui les États de New York et de Pennsylvanie. 

La dissémination des Algonquins au 17e siècle est documentée de manière sommaire. Il n’y a pas d’étude approfondie sur la question. Néanmoins, les jésuites rapportèrent en 1611 que beaucoup d’Algonquins de la vallée de l’Outaouais étaient emportés par une fièvre mortelle. Ils constatèrent de nouveau pendant l’hiver 1623-1624 la mort de nombreux Algonquins due à cette contagion. Par ailleurs, les Algonquins subirent une importante épidémie autour du poste de Trois-Rivières en 1634.

La Huronie était située dans l’Ontario d’aujourd’hui. Comme prolongement du Saint-Laurent, elle se trouvait au cœur du lucratif commerce des fourrures. En 1615-1616, Champlain évalua sa population à 30 000 habitants, avec 18 villages, et disposant de 2000 guerriers. En 1632, il réduisit sa population à 20 000. Les jésuites, pour leur part, estimaient la population de la Huronie en 1634 à 30 000 habitants vivant dans une vingtaine de villages.

Une lettre de Champlain datée de 1608 mentionne la mort de plusieurs Amérindiens des suites de la dysenterie. En 1611, les jésuites notèrent une augmentation du nombre de morts dans les communautés amérindiennes depuis l’arrivée des Français. Par ailleurs, l’archéologue Robert Larocque soulève l’hypothèse de plusieurs épidémies d’influenza touchant la Huronie entre 1609 et 1634.

En tenant compte de ces chiffres, il est possible de prendre acte de l’ampleur de la chute démographique causée par les trois épidémies successives qui frappèrent la Huronie entre 1634 et 1640. Les jésuites effectuèrent un recensement exhaustif dans la Huronie en 1640, en se promenant de campement en campement, de village en village. Ils comptèrent ainsi la présence de cinq missions, 32 villages, 700 grandes maisons, 2000 feux (tentes) et un total de 12 000 habitants.

Selon l’anthropologue Denis Delage, les maladies propagées par les contacts avec les Européens, telles que la rougeole, la grippe et la variole, ont considérablement affaibli les Iroquoiens et autres peuplades amérindiennes. Lorsque les colons européens s’installèrent au 17e siècle, ils trouvèrent une terre en partie inoccupée. Et cela ne marqua que le début de la dissémination des Amérindiens dans la vallée du Saint-Laurent.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke

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Le ticket Biden-Harris: un partenariat idéal

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Le ticket Biden-Harris: un partenariat idéal

ANALYSE / Kamala Harris, la colistière de Joe Biden, possède vraiment un parcours unique. Née en Californie d’un père jamaïcain et d’une mère indienne, elle est la première femme de couleur ayant deux parents immigrants à être désignée comme candidate à la vice-présidence des États-Unis.

Sa mère était médecin et professeure d’Université. Elle-même avocate, Harris est devenue procureur de district, puis procureur générale de la Californie avant de devenir sénatrice. Son mari est un avocat juif dévoué à la promotion de la carrière de sa femme. Comme Obama, elle peut donc déclarer que sa famille représente une petite ONU.

L’annonce de sa désignation a provoqué partout aux États-Unis une grande joie parmi les Américaines. Dans l’excitation du moment, beaucoup de femmes se sont mises à pleurer. Pour montrer l’engouement suscité par sa nomination, la campagne présidentielle de Biden a recueilli 48 millions de dollars de contributions en moins de 48 heures.

Déstabilisé par cette nomination, Donald Trump n’a rien trouvé de mieux que de la qualifier de « femme méchante ». Il l’a décrite comme « la plus méchante, la plus horrible, la plus irrespectueuse de tout le Sénat américain ». Or, dans la bouche de Trump, cela représente la plus haute distinction qu’il pouvait accorder à une femme. 

Plus encore, en adoptant une voie délibérément raciste et visant à alimenter les préjugés raciaux, il a laissé entendre qu’elle n’était peut-être pas née aux États-Unis. Ses commentaires montrent à quel point la désignation de Harris les a placés, lui et les républicains, dans une position difficile. Clairement, le choix de Biden a déstabilisé et désorienté Trump et les républicains. La campagne de Trump n’était pas préparée à cette annonce.

Trump, les républicains et Fox News ont cherché sans succès à coller à Harris des étiquettes comme « sympathique socialiste » ou « extrémiste radicale ». Mais celles-ci s’avèrent trop loin de la réalité. Comme Biden, Harris a un parcours qui la place au centre de l’échiquier politique américain. C’est pourquoi, en plus de pouvoir rallier la gauche démocrate et les membres des minorités raciales, ils peuvent susciter de l’enthousiasme chez les électeurs indépendants.

Cherchant à apeurer les électeurs, Trump et les républicains font appel à la peur latente de leur base blanche. Étant donné qu’ils ne peuvent pas dépeindre Biden comme un radical et que Harris a démontré qu’elle était capable de défendre la loi et l’ordre, ils n’ont pas trouvé mieux que de la dépeindre comme étant « trop dure et trop méchante ». 

Faisant écho à Trump Katrina Pierson, sa conseillère de campagne, est allée dans le même sens en affirmant que Harris avait été trop sévère envers les criminels: « Elle s’est battue pour garder les détenus enfermés dans des prisons surpeuplées ». Elle ajouta ensuite qu’une administration Biden-Harris allait détruire l’Amérique en entraînant le pays dans l’anarchie et le chaos.

Pour contrer Harris, qu’une majorité d’Américains considèrent comme ayant une voix inspirante, Trump tweeta que les ménagères de banlieue allaient voter pour lui parce qu’elles voulaient la sécurité. Or, les présumées ménagères aimant la sécurité et la loi pourraient justement apprécier le dossier de Harris. Trump est toujours intimidé par les femmes fortes, et ses commentaires à l’égard de Harris montrent combien il la craint. 

De fait, Kamala a démontré tout au long de sa carrière qu’elle pouvait être incisive. Face aux commentaires désobligeants de Trump, elle rétorqua simplement qu’elle était consciente qu’avec Trump les présidentielles de 2020 allaient «devenir sales, graveleuses, sexistes, peut-être même racistes. Et je n’ai pas peur. Je vais travailler encore, car je n’ai pas l’intention de perdre cette élection ».

Donald Trump et les républicains expriment avec raison de l’anxiété face au choix de Biden. Ce dernier, après avoir sous-pesé la question pendant plusieurs mois et effectué des vérifications approfondies, a préféré la sénatrice de la Californie aux 10 autres candidates pressenties pour les raisons suivantes:

Primo: Harris est la colistière se démarquant le plus par son éligibilité. D’emblée, Trump aurait aimé voir Elizabeth Warren être choisie à cause de ses positions plus radicales. Quant à Susan Rice, son bilan en politique étrangère est très critiqué tant par la gauche que par la droite. En ce qui concerne Gretchen Whitmer, elle est encore peu connue sur la scène nationale. Harris représentait donc tout à fait la meilleure candidate.

Secondo: La carrière de Harris démontre qu’elle est en mesure dès le premier jour d’assumer la présidence. Elle désire devenir présidente un jour et elle a toutes les aptitudes nécessaires pour remplir la fonction. Or, Biden aura 78 ans en novembre, alors qu’elle n’en a que 55.

Tertio : Provenant de minorités raciales, elle permet à Biden d’afficher une authenticité dans son engagement quant à la promotion des droits des femmes et l’inauguration d’une nouvelle ère de justice raciale. Avec le choix de Harris, une candidate modérée, il rassure les électeurs américains par rapport à ses véritables intentions pour ce qui est de faire avancer la société américaine dans une voie progressive sans la précipiter dans une révolution hasardeuse.

Quarto : Harris représente, plus que toute autre candidate, un atout pour Biden et les démocrates. Par ses prises de position politique passées, elle suscite un très grand intérêt dans la vaste arène politique américaine. Ayant résisté à l’envie de soutenir des positions radicales lors des primaires démocrates, elle a la capacité d’attirer les électeurs modérés, indépendants et même du centre droit sans compter les partisans traditionnellement démocrates.

Quinto: En plus d’être une politicienne charismatique et télégénique, Harris est familière avec la dynamique et le tourbillon des campagnes électorales. Elle est capable d’être une débatteuse tranchante. Les sondages démontrent que les électeurs la considèrent comme une des personnes les plus qualifiées pour devenir un jour présidente. 

Ainsi, en choisissant Harris, Biden concrétise son engagement d’être un président rassembleur qui représentera un pont entre les générations, les communautés raciales et les classes sociales. En ce sens, il est l’antithèse de Trump.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La diphtérie : une maladie infantile hautement contagieuse

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La diphtérie : une maladie infantile hautement contagieuse

CHRONIQUE / La diphtérie est une maladie infectieuse aiguë existant depuis au moins 3500 ans. Hippocrate en fit la toute première description au 5e siècle avant notre ère. Arétée de Cappadoce, qui vécut au 1er siècle, fut le premier à fournir une description détaillée de cette maladie. Il précisa que la victime souffre d’ulcères des amygdales accompagnés de sécrétions épaisses et d’une voix rauque. Il ajouta qu’après avoir subi une extinction de voix, le patient peut mourir suffoqué.

Au Moyen-Âge, cette infection semble avoir disparu en Europe. Elle semble ne réapparaître, dans la foulée des grandes explorations, qu’au 16e siècle. C’est alors que des médecins espagnols observèrent l’apparition d’une épidémie de diphtérie en Espagne en 1613. Ensuite, des médecins italiens rapportèrent l’apparition de graves épidémies touchant particulièrement les enfants au début du 17e siècle.

Avec l’expansion mondiale du commerce, la diphtérie devint pandémique au 18e siècle. Non seulement toutes les provinces de la France furent touchées par celle-ci, mais on la retrouva aussi en Allemagne, dans les îles britanniques et en Amérique du Nord. En effet, une telle épidémie balaya la Nouvelle-Angleterre en 1735. On la décrivit alors en France comme une inflammation des amygdales et une sorte d’angine gangréneuse.  

Francis Home, un médecin écossais, attribua en 1765 le nom populaire de « croup » à cette maladie. Il voulait ainsi signifier que la forme suffocante de la maladie ressemblait au croassement du corbeau. Toutefois, si Home ne fit pas le lien entre la diphtérie et les épidémies d’angine, Samuel Bard, un médecin de New York, établit l’existence d’un rapport entre la croupdiphtérique et les différentes variétés d’angine en 1771.

À partir du 16e siècle, la diphtérie devint l’une des maladies infectieuses infantiles les plus redoutées de l’Histoire. Lors de l’éclosion d’épidémies, le taux de mortalité pouvait atteindre 40 % des enfants infectés, faisant de cette maladie une des principales causes de mortalité infantile jusqu’à la mise au point d’un vaccin DTP au début du 20e siècle. 

Comme la grippe ou le coronavirus, la contamination d’une personne à une autre survient par un contact direct ou par voie aérienne en toussant ou en éternuant. L’infection peut également se propager à partir d’objets contaminés. Par ailleurs, à l’instar du coronavirus, les personnes porteuses de la bactérie peuvent transmettre celle-ci à d’autres sans pour autant présenter de symptômes de la maladie. Pire encore, les personnes n’acquièrent pas d’immunité à long terme. Une infection antérieure n’assure donc pas une protection contre une infection future.

Cette maladie est causée par une bactérie dont les premiers symptômes apparaissent de deux à cinq jours après une exposition. Ces derniers comportent une fièvre élevée, des frissons, de la fatigue, de la toux, une voix enrouée, une céphalée, une coloration bleuâtre de la peau et une irritation de la gorge. 

Deux ou trois jours suivant l’apparition des symptômes, la diphtérie provoque souvent une destruction des tissus sains du système respiratoire. Les tissus morts forment alors une sorte d’épaisse membrane grise qui recouvre les tissus de la gorge, du nez, des amygdales et des cordes vocales. Le patient a alors non seulement de la difficulté à respirer, mais il a aussi du mal à avaler et souffre d’un écoulement nasal nauséabond.

La maladie peut dégénérer encore plus et présenter des symptômes plus graves marqués par l’apparition de taches grises ou blanches dans la gorge. Les voies respiratoires peuvent alors s’obstruer et créer une toux similaire aux aboiements, comme dans la diphtérie ou la laryngite. Le malade est alors victime d’un gonflement du cou résultant de l’élargissement des ganglions lymphatiques. La maladie peut affecter aussi la peau, les yeux et les organes génitaux.

Lorsque la diphtérie se complique, le malade peut subir une inflammation du muscle cardiaque, de l’angine, de la fibrillation cardiaque, des douleurs neurologiques, des problèmes rénaux et des saignements dus à une dysfonction de la coagulation. La diphtérie peut alors entraîner une paralysie.

La bactérie responsable de la diphtérie fut identifiée en 1882 par Edwin Klebs. Deux ans plus tard, Friedrich Löeffler réussit à cultiver la bactérie et à démontrer que celle-ci est une toxine produite par la C. diphtheriae. Dès 1897, les tests standardisés pour détecter l’antitoxine diphtérique étaient développés. Ce fut une étape importante vers la création d’un vaccin. 

Finalement, le développement du test de Schick par le Dr Béla Schick en 1911, permettant de détecter l’immunité préexistante à la diphtérie chez une personne exposée, conduisit à la mise au point d’un vaccin en 1924. Dès lors, le nombre de victimes chuta dramatiquement. La diphtérie sembla être en voie de disparition avec l’administration d’un vaccin fournissant une immunité protectrice.

Plus encore, les épidémiologistes ont validé que les vaccins à base d’anatoxine pouvant simultanément protéger contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche durant les années 1940. Ces vaccins sont administrés en trois ou quatre doses. 

Aujourd’hui, la diphtérie n’est mortelle que dans 5 % à 10 % des cas. Toutefois, le taux de mortalité peut atteindre 20 % chez les enfants en bas de cinq ans et les adultes dépassant 40 ans. La maladie ne représente que des cas isolés dans les pays développés. On la retrouve surtout dans les pays en développement. Et même là-bas, elle est en voie d’éradication.

En 1980, l’OMS rapportait plus de 100 000 cas de diphtérie dans le monde, avec 8000 décès. Sa campagne d’éradication a réduit le nombre de cas en 2015 à moins de 4500. Cette éradication, comme celle de la variole, marque une victoire de la médecine contemporaine.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Gilles Vandal
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La coqueluche : une maladie insidieuse

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La coqueluche : une maladie insidieuse

CHRONIQUE / La première mention enregistrée de la coqueluche remonte à 1190. Le problème découle du fait que, dans la nomenclature médiévale, cette infection était souvent associée à une forme de grippe. Néanmoins, certaines descriptions des toux rapportées pouvaient être facilement associées à la coqueluche dès le 12e siècle.

Mais pour compliquer le tout, les chroniqueurs du Moyen-Âge manquaient de cohérence dans la description des symptômes de la maladie, ainsi que les noms qu’ils y associaient. Jusqu’au 19e siècle, d’ailleurs, pas moins de 43 noms différents ont été donnés à la maladie. Aussi, ce n’est qu’à la fin du Moyen-Âge que l’on a commencé à la considérer comme une nouvelle maladie très dangereuse pouvant prendre un caractère épidémique.

Michel Savonarole, un grand médecin et humaniste italien du 15e siècle, attira l’attention sur cette maladie infantile pouvant être aussi dangereuse pour les adultes dans un traité sur le diagnostic des maladies. Le médecin italien Paolo Bagallardo fit référence en 1472 à la coqueluche, qu’il décrivit comme une toux violente affectant les enfants. 

L’année suivante, Bartholomäus Metlinger publia le premier traité pédiatrique concernant les maladies infantiles. Mais il faut attendre 1473 pour voir un médecin allemand publier un premier traité médical portant sur ces maladies. Cette étude fut suivie de plusieurs publications au 16e siècle en Allemagne, en Angleterre et en France. En 1544, Thomas Phaer publia un premier ouvrage anglais portant spécifiquement sur les maladies infantiles. Mais la maladie ne porta pas le nom de coqueluche avant le 18e siècle.

Le médecin suédois Nils Rosén von Rosenstein fut le premier à rapporter l’émergence d’une nouvelle maladie survenue en France en 1414 et prenant la forme d’une épidémie. Adalbert Friedrich Marcus, un médecin bavarois du 19e siècle, rapporta la présence d’une épidémie de coqueluche en 1510, en 1558 et en 1580, alors que Guillaume de Baillou, un médecin français du 16e siècle, affirma que la France fut frappée par une épidémie similaire à la coqueluche en 1578.

Au début du 18e siècle, Pierre Chirac, ancien premier médecin du roi de France, définit la coqueluche comme une toux quinteuse frappant l’enfant. Il récupéra ainsi une expression venue de l’Italie au 16e siècle. Il semblerait que la description de la coqueluche comme une maladie où le patient souffrait d’une toux rendant la respiration difficile provienne d’une expression allemande concernant le halètement du chien. Au 18e siècle, un médecin français de Montpellier, François Boissier de Sauvages de Lacroix, reprit simplement cette analogie pour décrire la maladie comme étant la coqueluche.

La maladie qui est avant tout respiratoire est causée par une bactérie, le bacille de Bordet-Gengou, qui se transmet par voie aérienne de gouttelettes respiratoires provenant des personnes infectées. La maladie est particulièrement grave chez les femmes enceintes et les bébés, qui sont la plupart du temps contaminés nourrissons par leurs proches.

Comme les nourrissons vaccinés sont immunisés et que les adolescents conservent une immunité fonctionnelle, les études françaises démontrent que le groupe le plus à risque se situe chez les personnes de 65 ans et plus. Chez elles, l’infection causée par la bactérie est 100 fois plus fréquente que chez les jeunes adultes. Ainsi, ce sont souvent les grands-parents qui contaminent sans le savoir les bébés.

Il n’est pas facile de diagnostiquer la coqueluche. Les prélèvements par le nez ou le pharynx ou la prise de sang n’indiquent pas toujours la présence de la bactérie à cause d’une ancienne vaccination. Néanmoins, une toux prolongée chez un adulte peut représenter un indice pour le médecin de la présence de la bactérie.

Entre la contamination et l’apparition des premiers signes, il se passe en moyenne une dizaine de jours. Dans sa première phase, les symptômes de la coqueluche se manifestent par un écoulement nasal, une fièvre légère, des éternuements et une toux modérée. Cette étape dure entre 7 et 15 jours. C’est la période où le malade est le plus contagieux. 

Une deuxième phase survient ensuite, marquée par une toux qui se termine de manière similaire au chant du coq, d’où le terme coqueluche. Durant cette phase, le malade souffre de vomissements et d’une respiration bruyante qui perturbe même son sommeil. Cette phase peut durer jusqu’à 6 semaines. Finalement, le malade connaît une convalescence de plusieurs semaines au fil de laquelle la toux disparaît graduellement.

Si le vaccin contre la coqueluche est très efficace, la durée de sa protection ne dépasse pas une dizaine d’années. Aussi, encore aujourd’hui, 50 millions de personnes par année contractent la coqueluche, qui cause entre 300 000 et 400 000 décès, largement dans les pays en développement. Même en Europe et aux États-Unis, cette maladie n’a pas été complètement éradiquée, entraînant respectivement 20 591 et 13 278 cas en 2009. 

La coqueluche est une maladie infectieuse très contagieuse, généralement infantile, mais dont la prévalence tend à augmenter chez les adultes dans les pays industrialisés faute d’une couverture vaccinale suffisante. Une étude de l’Institut Pasteur a démontré qu’en plaçant 15 personnes dans une salle pendant une heure avec une personne infectée, celle-ci contaminera les quinze autres.

En effet, grâce à la vaccination introduite dans les années 1950, le nombre de cas avait été réduit en 1973 aux États-Unis à moins de 1000 cas par année. Cela contraste avec les 270 000 cas et les 10 000 morts par année qui prévalaient avant la période de vaccination aux États-Unis. Les campagnes anti-vaccination font leur effet. Avec plus de 21 000 cas en 2018, la coqueluche regagne lentement du terrain.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La pandémie cocoliztli de 1545-1548 au Mexique

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La pandémie cocoliztli de 1545-1548 au Mexique

CHRONIQUE / En 1545, la Nouvelle-Espagne, couvrant le Mexique et l’Amérique centrale, subissait une catastrophe effroyable alors que la région était frappée par une nouvelle pandémie surnommée cocoliztli, terme nahuatl désignant la peste. La pandémie allait durer plus de trois ans et éliminer 80 % de la population de la Nouvelle-Espagne, soit 10 à 12 millions de personnes. Un historien franciscain contemporain, le frère Juan de Torquemada, rapporta que l’on creusait de grands fossés dans les villes du matin au soir afin de permettre aux prêtres d’y jeter les cadavres.

Ce fut une des trois grandes pandémies qui décimèrent cette région au 16e siècle. Pour les populations aztèque et maya, cette pandémie fut proportionnellement beaucoup plus importante que la peste noire l’avait été en Occident au 14e siècle. Depuis plus d’un siècle, les épidémiologistes se disputent à savoir si cette pandémie a été causée par la variole, la rougeole, les oreillons ou la grippe.

La maladie du cocoliztli débutait souvent sans signe précurseur et devenait vite extrêmement virulente. Les symptômes consistaient en de fortes fièvres, une urine foncée, une dysenterie, d’importantes douleurs abdominales et thoraciques, des vertiges, des troubles neurologiques, de terribles maux de têtes, une langue noire, des nodules à la tête et au cou, des ulcères aux lèvres et aux organes génitaux, une hypertrophie du foie, une hémorragie pulmonaire, une jaunisse et des saignements aux yeux, à l’anus, au vagin, à la bouche et au nez. La victime avait aussi des hallucinations et des convulsions angoissantes. Elle mourrait habituellement trois ou quatre jours après l’apparition des premiers symptômes. 

Or, les médecins espagnols de l’époque affirmaient que les symptômes ne correspondaient à aucun agent pathogène connu. Les hypothèses d’une épidémie de grippe hémorragique, de fièvre jaune, de leptospirose, de typhoïde, de rougeole, de typhus, de variole ou de paludisme, maladies très répandues en Europe au 16e siècle, doivent toutes être écartées. L’historien Germain Somolinos d’Ardois qui examina systématiquement en 1970 toutes les explications proposées à l’époque, arriva aussi à la même conclusion. 

Certains épidémiologistes suggérèrent comme cause une fièvre hémorragique virale indigène, étant donné qu’une épidémie de diarrhée sanglante s’était produite au Mexique en 1320. C’est pourquoi les médecins espagnols ont conservé le mot nahuatl de cocoliztli pour nommer la maladie.

Vers l’an 2000, une nouvelle hypothèse émerge liée à l’introduction de rongeurs accompagnant les conquistadors. Les souris et les rats étaient très rares dans l’Amérique précolombienne. Or, ceux-ci étaient souvent infectés d’arénavirus. L’arrivée des Espagnols dans le Nouveau-Monde mit ces arénavirus en contact direct avec les populations amérindiennes. Ainsi, le diagnostic d’une fièvre hémorragique virale devint alors largement accepté.

La réponse dans l'ADN des squelettes

Toutefois, l’examen de l’ADN de 29 squelettes effectué en 2018 apporta finalement la réponse à cette énigme historique. Une équipe de généticiens de l’Institut Max Planck identifièrent une souche rare de la bactérie de salmonelle qui provoqua chez les victimes une fièvre paratyphoïde. Or, si cette bactérie provoque rarement une infection humaine aujourd’hui, elle se propagea par l’eau contaminée au Mexique au 16e siècle à la suite de l’introduction des animaux domestiques par les Espagnols.

La particularité de l’épidémie découlait du fait qu’elle était très mortelle pour la population amérindienne. Par contre, peu d’Espagnols en étaient infectés. Et quand c’était le cas, la maladie était bénigne. Lorsque les Amérindiens survivaient, ils en restaient très amaigris et affaiblis. En conséquence, les rechutes étaient fréquentes.

Une nouvelle épidémie de cocoliztli toucha le Mexique et le Guatemala en avril 1576. Cette épidémie causa d’importants ravages dans une population indigène déjà fortement décimée par la variole et la rougeole. Dans les petites villes, de 20 à 40 victimes mourraient chaque jour, alors que le nombre pouvait atteindre la centaine dans les plus grandes villes. L’épidémie prit fin en décembre 1578. Cette dernière emporta deux des quatre millions d’habitants du Mexique. La comparaison des recensements de 1570 et 1580 démontre une chute démographique de 51,4 % de la population indigène.

La singularité de la maladie qui frappait essentiellement la population amérindienne reflétait la grande fracture sociale existant en Nouvelle-Espagne. Les Amérindiens étaient non seulement assujettis à de lourds travaux, mais ils étaient aussi mal habillés, mal logés et mal nourris. En contrepartie, les Espagnols vivaient dans des maisons spacieuses et étaient bien nourris. De plus, ils possédaient un bagage immunitaire qu’ils avaient apporté de l’Espagne. Ils étaient donc mieux préparés à combattre les virus et les bactéries que les Amérindiens.

Alors que les Amérindiens devenaient la cible privilégiée de l’épidémie, les missionnaires utilisèrent cette maladie comme moyen de conversion des indigènes au christianisme. Ils surent utiliser les peurs des autochtones et le fait que les Espagnols n’étaient pas victimes de l’épidémie comme preuve de la force de la foi chrétienne.

Par ailleurs, la chute dramatique de la population força le gouvernement espagnol à revoir les privilèges accordés aux conquistadors. Ces derniers ne pouvaient se comporter en seigneurs féodaux envers une large population asservie. Madrid remplaça le système d’encomienda, qui permettait aux conquistadors de prélever un tribut sur chaque village amérindien, par un système de corvées régi par le gouvernement colonial. De plus, de nouvelles réglementations obligeaient les colons à bien traiter la population indigène.

Ces changements dans l’organisation économique furent d’autant plus importants que l’année 1545 fut marquée non seulement par l’éclosion de l’épidémie de cocoliztli, mais aussi par la découverte au Zacatecas, région située à 600 km au nord de Mexico, d’importantes mines d’argent. Celles-ci étaient presque aussi importantes que celles de Potosí en Bolivie. Et le gouvernement espagnol avait besoin des Amérindiens pour exploiter ces mines d’argent.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La dysenterie comme un allié des généraux

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La dysenterie comme un allié des généraux

CHRONIQUE / Le 20 septembre 1792 fut marqué par la bataille de Valmy. Une armée populaire de sans-culottes défit une armée régulière austro-prussienne. Cet événement sauva la Révolution française et lança la France dans une expansion militaire sans précédent.

Mais en fait, Valmy ne fut pas vraiment une bataille. Les 30 000 citoyens-soldats français n’affrontèrent pas vraiment l’armée du duc de Brunswick. Valmy ne fut qu’une canonnade qui fit de part et d’autre environ 300 morts. Puis, l’armée austro-prussienne se replia de manière inattendue. La raison fut bien simple. Elle venait d’être frappée par une importante épidémie de dysenterie.

Il existe différentes sortes de dysenterie. La plus commune est une dysenterie causée par la bactérie Shigella et provoque une dysenterie bacillaire. La deuxième est amibienne. Cette dernière est le résultat d’un parasite qui est transmis par de l’eau stagnante. Des personnes peuvent aussi être victimes de dysenterie à partir de produits toxiques. 

Les personnes infectées de la dysenterie bacillaire sont devenues malades habituellement après avoir bu de l’eau ou consommé des aliments contaminés par des matières fécales. Cette maladie apparait habituellement deux ou trois jours après la contamination et dure une semaine. L’Organisation mondiale de la santé estime que chaque année 165 millions de personnes sont victimes de la dysenterie et qu’environ un million en décèdent.

Le principal symptôme de la dysenterie se manifeste dans une gastro-entérite comportant une diarrhée accompagnée ou non de diarrhées sanglantes. Comme autres symptômes, la dysenterie comporte aussi la fièvre, une déshydratation, des douleurs au ventre marquées par une inflammation du foie et de la vésicule biliaire, et une sensation d’avoir fait des selles incomplètes. Après avoir subi une dysenterie aigüe, les signes d’un bon rétablissement comportent la capacité d’aller uriner, un changement de couleur de la peau et un renouvellement des muscles du corps.

Lorsqu’une victime est soignée adéquatement, peu importe la cause de l’infection, elle est généralement rétablie en dix jours. Néanmoins, les symptômes peuvent parfois durer jusqu’à un mois. Si le patient n’est pas immunisé et n’obtient pas les soins appropriés, la maladie peut devenir mortelle. Les enfants, âgés de cinq à dix ans, et les personnes âgées sont les plus vulnérables. Ils peuvent souvent en mourir. 

Parfois, la dysenterie peut devenir une maladie chronique marquée par un amaigrissement important et une dénutrition sévère. Dans ces cas, la victime ne meurt pas de dysenterie, mais plutôt d’une sous-alimentation. Cette dernière a aussi perdu son immunité cellulaire et toute protection contre d’autres infections. C’est pourquoi les victimes de dysenteries sont plus aptes à devenir aussi victimes du typhus.

Au cours de l’histoire, une multitude de dirigeants sont décédés de la dysenterie. Cela va de l’empereur byzantin Constantin IV en 685 à roi Jean Sans-Terre en 1216, Saint-Louis en 1270, Édouard 1er d’Angleterre en 1307, Philippe V de France en 1322, Henri V d’Angleterre en 1422, l’empereur Akbar en 1605, etc.

Les historiens ont retenu la victoire éclatante remportée par Athènes contre les Perses dans les guerres médiques. Toutefois, ils ont tendance à passer sous silence le fait qu’Athènes a bénéficié d’un allié inattendu dans une épidémie de dysenterie qui affaiblit l’armée perse. Hérode ne mentionna que vaguement cette épidémie et les historiens semblent l’avoir ensuite oubliée.

L’échec de l’invasion de la Grèce par Xerxès en 480 avant notre ère serait dû à la dysenterie. Celle-ci joua aussi un rôle important lors du siège de Bagdad en 1439 par les Sarrazins, dans celui de Metz pas Charles Quint en 1552, à la bataille de Valmy en 1792, dans la campagne de Russie de Napoléon en 1812, la guerre russo-turque de 1828, la guerre américano-mexicaine de 1846, la guerre de Crimée en 1854, la guerre civile américaine de 1861, et les deux guerres mondiales.

Lors de ces différentes guerres, beaucoup plus de soldats mouraient de dysenterie qu’au combat. Par exemple, sept fois plus de soldats sont morts de dysenterie qu’au combat dans la guerre américano-mexicaine de 1846-1848. Les rapports médicaux du gouvernement américain estimèrent que, lors de la guerre civile américaine, pas moins de 1 528 098 soldats qui ont servi dans l’Armée de l’Union ont été victimes d’une diarrhée aigüe ou d’une dysenterie chronique. Lors de la Première Guerre mondiale, l’armée allemande perdit dix fois plus soldats de dysenterie que dans les combats.

Après Hippocrate, il faut attendre le 17e siècle avec Thomas Sydenham pour voir le monde médical bénéficier d’un traité sur la dysenterie. Considéré comme l’Hippocrate britannique, Sydenham est un adepte des essais cliniques, de l’observation et de la médecine expérimentale. Dès 1669, il met au point son fameux laudanum, une préparation à base d’alcool et d’opium, et préconise le recours à la diète, plutôt qu’aux saignées, pour soigner la dysenterie bacillaire et autre diarrhée.

Après le 17e siècle, avec la création des armées modernes, la dysenterie bacillaire fut considérée comme un problème sanitaire important. Les généraux devinrent conscients que cette maladie pouvait handicaper fortement leurs armées et même annuler les plus belles stratégies en immobilisant leurs soldats incapables de poursuivre le combat à cause des inconforts créés par la maladie.

Or, si la dysenterie est une maladie qui a fait des ravages au sein des armées, elle a fait tout autant en temps de guerre au sein des populations civiles. Les opérations militaires ont eu souvent comme effet de déplacer de larges populations civiles qui devenaient des proies faciles aux infections, dont celle de la dysenterie. Cela fut particulièrement au 20e siècle avec les camps de la mort du régime nazi ou des goulags soviétiques.

Comme il n’existe toujours pas de vaccin pour combattre la dysenterie, la méthode la plus efficace repose toujours sur un sain comportement hygiénique marqué par un lavage régulier des mains, l’assainissement des conditions sanitaires, et une vérification régulière de l’eau potable et de la qualité des aliments.  

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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Les épidémies de typhus depuis le 16e siècle

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Les épidémies de typhus depuis le 16e siècle

CHRONIQUE / Avec la peste, le typhus fut au cours des siècles une des maladies les plus redoutées. Au fil des siècles, la maladie porta pas moins de 40 noms, allant de typhus, typhus tacheté, typhus des Arabes, typhus de guerre, typhus irlandais, typhus de Hongrie, fièvre militaire, fièvre des camps, fièvre des hôpitaux, fièvre des prisons, fièvre typhoïde, etc.

Bien que beaucoup de personnes mélangent le typhus et la fièvre typhoïde, ce sont pourtant deux infections bactériennes bien distinctes. Alors que la fièvre typhoïde représente une pestilence similaire à la salmonelle et est transmise par une nourriture contaminée, le typhus est une maladie infectieuse qui se propage par les poux et les puces. C’est d’ailleurs pourquoi le typhus fut souvent décrit comme la maladie des poux. Sans traitement, la mortalité liée à cette infection varie habituellement de 10 % à 60 % selon l’âge des individus.

Le typhus affiche comme symptômes courants de la fièvre, des maux de tête, des éruptions cutanées et autres symptômes pseudo-grippaux tels que des courbatures et douleurs articulaires. Habituellement, les symptômes apparaissent une à deux semaines après une exposition à ce parasite. De cinq à neuf jours après l’apparition des premiers symptômes, la victime voyait une éruption cutanée couvrir le tronc pour ensuite se propager aux restes du corps. Les seules parties épargnées étaient le visage, les paumes et la plante des pieds. Après deux ou trois semaines, des signes de méningo-encéphalite se manifestent accompagnés d’une sensibilité à la lumière. Puis, le patient voit son état mental s’altérer avant de sombrer dans le coma.

La maladie est connue depuis l’antiquité. Toutefois, Hippocrate, Galien et Celse ne la distinguent pas vraiment des autres fièvres. La première description de la maladie fournie au Moyen-Âge se trouve dans un manuscrit de 1083 à un monastère de Salerne, au sud de Naples. La maladie fut officiellement reconnue comme une importante épidémie en Occident pour la première fois lors de la conquête du royaume de Grenade par la reine Isabelle de Castille. L’épidémie éclata en 1489 pendant le siège de Baza et toucha essentiellement les troupes espagnoles. Lors de ce siège, l’armée espagnole ne perdit que 3000 hommes au combat, mais 17 000 de 25 000 hommes à cause du typhus. Cela donna un répit de trois ans aux troupes maures.

La deuxième grande manifestation d’une épidémie de typhus survint à Naples en 1527, alors qu’une armée française de 35 000 hommes assiège 11 000 soldats impériaux. Les hommes de Charles Quint sont dans une situation très difficile, avant que n’éclate une épidémie au sein de l’armée française. 25 000 soldats français meurent rapidement du typhus, forçant François 1er à revenir bredouille en France.

À l’automne 1552, Charles Quint lance avec une armée 62 000 soldats une invasion du nord de la France qui est alors défendu par seulement 7000 hommes concentrés à Metz. La France est en péril et Paris est menacée. Mais, Catherine de Médicis, alors régente, trouve un allié dans une épidémie de typhus qui décime l’armée impériale. Charles Quint doit se replier après avoir perdu 10 000 hommes.

En 1560, Maximilien II d’Autriche, roi de Hongrie et futur empereur du Saint-Empire, résiste vaillamment à une armée ottomane qui cherche à envahir la Hongrie. Toutefois, son armée doit finalement se replier après avoir perdu 30 000 hommes en trois mois à cause du typhus. Les Ottomans conservent ainsi le contrôle d’une grande partie de la Hongrie.

Durant la guerre de Trente Ans, 1618 à 1648, le typhus fut responsable de la mort de 10 millions de personnes, alors que 350 000 soldats seulement perdaient la vie au combat. En 1632, une épidémie de typhus empêcha la tenue d’une bataille entre le roi Gustave-Adolphe de Suède et le maréchal Wallenstein, commandant les armes impériales. Alors que les deux armées s’apprêtaient à engager le combat, le typhus ravagea les deux armées. Les commandants décidèrent alors de se retirer.

La défaite de Napoléon dans la campagne de Russie de 1812 fut largement due au typhus. N’écoutant pas son commandant des soins médicaux de la présence de foyers endémiques de typhus en Pologne et à l’ouest de la Russie, Napoléon lança une armée de 600 000 hommes contre la Russie. Ce fut une erreur fatale. Moins de 20 000 hommes survécurent à cette expédition. Dès le premier mois de l’invasion, 80 000 soldats français mouraient du typhus. L’épidémie continua de décimer fortement l’armée impériale. En arrivant à Moscou à la mi-septembre, Napoléon disposait moins de 90 000 soldats. L’hiver russe allait compléter la défaite française.

Déjà affaiblis par la famine, 20 000 Irlandais moururent du typhus presque à leur arrivée au Québec en 1847 et 1848. Ils étaient alors assujettis à une période de quarantaine à la Grosse Île. D’ailleurs, plusieurs centaines de milliers d’Irlandais moururent alors du typhus durant cette fameuse grande famine.

Que cela soit lors de la guerre de Crimée, les différentes guerres des Balkans ou les deux guerres mondiales, le typhus continua de faire des ravages tant dans les populations civiles, dans les armées régulières que dans les camps de prisonniers. Dans ce dernier cas, il s’avéra particulièrement un ennemi redoutable. Le typhus représenta aussi un ennemi mortel dans les guerres civiles. Lors de la révolution russe, au moins 3 millions de personnes y succombèrent. 

Un vaccin fut finalement découvert par Charles Nicolle qui travailla à l’Institut Pasteur et identifia le vecteur du typhus épidémique en 1909. La découverte d’un vaccin lui mérita le prix Nobel de la médecine en 1928. Mais ce ne fut qu’en 1938 que le vaccin put être produit en masse. En dépit de cela, le typhus persiste encore aujourd’hui dans certaines guerres civiles et dans les camps de réfugiés.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Gilles Vandal
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La diplomatie chinoise du loup guerrier

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La diplomatie chinoise du loup guerrier

Chronique / Traditionnellement, la diplomatie chinoise est réputée pour être subtile, discrète, indirecte et énigmatique. Durant les années 1980, Deng Xiaoping a adopté une stratégie consistant pour la Chine à « cacher ses capacités et à attendre son heure ». Par conséquent, dans les capitales occidentales, et plus particulièrement à Washington, les autorités ne savent pas toujours comment l’interpréter. C’est pourquoi celles-ci embauchent des sinologues pour déchiffrer les signaux émis par Beijing.

Cette ère est toutefois révolue. Ce changement de cap est évident surtout depuis l’éclosion de la pandémie du coronavirus. Pour contrer ceux qui remettent en question la version chinoise de l’origine du coronavirus et sa propagation, Beijing a déployé un groupe de diplomates de haut rang dans le monde pour défendre sa gestion de cette crise.

La diplomatie chinoise s’est adaptée à l’ère des médias sociaux. Ces hauts diplomates ont pour tâche de répondre à toutes les accusations lancées sur ces nouveaux médias. Ils réagissent sans retenue à la multitude de tweets et de messages attaquant la Chine. Ils ont recours à un langage très peu diplomatique qui abonde en salves de contre-tweets intégrant à la fois sarcasme et injures.

Cette attitude est nouvelle pour Beijing. À la suite de la parution de deux films extrêmement populaires sur un Rambo chinois surnommé le Wolf Warrior, les médias chinois ont adopté l’expression « diplomatie du loup guerrier » pour décrire la technique utilisée par Beijing afin de répondre aux attaques américaines suggérant que le coronavirus aurait son origine dans un laboratoire chinois.

Ce revirement de stratégie est important. Par le passé, les autorités chinoises cherchaient à projeter une image positive de leur pays en prônant l’amitié. Dorénavant, les émissaires de Beijing remplacent la courtoisie par l’intimidation. La nouvelle stratégie reflète un durcissement du ton de Beijing qui répond par ricochet à la montée d’un nationalisme très exacerbé.

En effet, le slogan du Rambo chinois est très virulent : « Quiconque offense la Chine, quel que soit son éloignement, doit être exterminé. »

Pour démontrer que ce changement n’est pas accidentel, le Global Times, le journal du Parti communiste chinois, affirmait dans un éditorial en avril dernier que le peuple chinois « ne se satisfaisait plus d’un ton diplomatique flasque » et que l’Occident devait prendre acte de la nouvelle approche de la diplomatie chinoise inspirée du « Wolf Warrior ».

Fonctionnant à la méthode de Trump, Zhao Lijian, un jeune porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, représente le « loup guerrier » idéal.

À l’allégation américaine selon laquelle le coronavirus aurait son origine dans un laboratoire de Wuhan, ce jeune fonctionnaire contre-attaque en affirmant que ce seraient les Américains qui auraient amené le virus en Chine. Lijian passe ses journées à tweeter et à retweeter pour défendre la Chine. Plus de 600 000 abonnés le suivent assidûment sur Twitter.

Dans la foulée de ses tweets et de ses contre-tweets, une multitude d’autres hauts diplomates chinois imitent Lijian. Leurs déclarations dépassent le consensus habituel selon lequel les deux parties perdraient au change dans une confrontation entre Washington et Beijing. Certains n’hésitent pas à accuser le président Trump d’être raciste. D’autres se moquent du président américain en affirmant que certaines personnes auraient avantage à se gargariser au Lysol. Cela leur permettrait peut-être de propager moins de mensonges et de haine lorsqu’ils parlent.

En effet, la problématique chinoise est au cœur de la campagne présidentielle américaine, alors que Trump cherche à masquer son incompétence en blâmant la Chine pour la présente pandémie. En durcissant le ton diplomatique envers les États-Unis et l’Occident, Beijing risque d’aggraver la méfiance à son égard.

Toutes ces tensions diplomatiques accrues pourraient facilement dégénérer en une confrontation plus sérieuse. Les dangers d’une escalade sont évidents. Tout le monde aurait avantage à coopérer afin de trouver le plus vite possible un vaccin contre le coronavirus; mais aussi de relancer l’économie mondiale. Néanmoins, le climat de méfiance est devenu tel que cette coopération a peu de chances de réussir.

La stratégie du loup guerrier n’a pas attendu le coronavirus pour se mettre en place. Dès 2012, lorsque Xi a pris le pouvoir, il a affirmé que la Chine ne devait plus avoir peur de montrer sa puissance. De fait, il a pris note de la politique américaine de rééquilibrage en Asie mise en place par l’administration Obama. Il y a vu une tentative d’endiguement. Or, cette méfiance s’est accentuée avec l’arrivée de Donald Trump. Ce faisant, un climat de rivalité et même d’hostilité s’est développé de part et d’autre.

Avec la stratégie du loup guerrier, Beijing déclare que l’époque d’une Chine soumise est révolue. Prenant acte de sa place croissante dans le monde, elle affirme la politique de promotion sans équivoque de ses intérêts nationaux. Ici, le danger découle de la tentation des États-Unis et de l’Occident de parer à leur déclin relatif en Asie en recourant à une diplomatique hystérique. Cette tentation est d’autant plus grande que les États-Unis et l’Europe croient avoir le haut du pavé moral, oubliant les affres de quatre siècles d’impérialisme occidental.

En dépit de la mise en place de la stratégie du loup guerrier, la Chine ne cherche pas à remplacer les États-Unis comme grande puissance. Beijing privilégie simplement une redéfinition de la mondialisation basée sur la coopération multilatérale et la reconnaissance de son rôle grandissant dans l’ordre international. En somme, la Chine veut mettre fin à l’hégémonie américaine pour la remplacer par un ordre international multilatéral.

La montée de la tension dans les relations sino-américaines est palpable. Depuis la mi-mars, la marine américaine conteste le contrôle chinois des îles Paracel et Spratly en mer de Chine. Par ailleurs, Trump a menacé Beijing de représailles le 29 mai. Tout est de savoir jusqu’où ira l’escalade.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Gilles Vandal
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Les épidémies de suette anglaise de 1485-1551

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Les épidémies de suette anglaise de 1485-1551

CHRONIQUE / La suette fut une maladie mystérieuse et contagieuse qui frappa d’abord l’Angleterre à la fin du 15e siècle pour ensuite s’étendre à l’ensemble de l’Europe continentale au début du 16e. L’apparition des symptômes était très soudaine et la mort pouvant survenir en quelques heures. La cause de la maladie est restée controversée, bien que certains aient avancé l’hypothèse d’une espèce inconnue d’un hantavirus provenant de l’urine de rongeurs.

Les récits de l’époque, particulièrement celui du Dr Thomas Le Forestier qui décrivit l’épidémie initiale de 1485, fournissent un aperçu terrifiant du traumatisme social qui frappa alors Londres. Edward Hall, un célèbre chroniqueur anglais, fut un témoin oculaire des manifestations de cette maladie. Il peint le récit le plus détaillé de la fièvre mortelle causée par cette maladie. La puanteur générée par cette transpiration était si désagréable que les personnes avaient tendance à jeter les draps et vêtements des victimes.

La principale source historique concernant cette épidémie provint de John Caius, un médecin de Shrewsbury, qui décrit dans un ouvrage publié en 1552 les symptômes de cette maladie. Il rapporte comment la maladie apparaissait soudainement marquée par un sentiment d’appréhension qui était suivi de frissons violents, de maux de tête, d’étourdissements, de fortes douleurs au cou, aux épaules et autres membres qui duraient d’une à trois heures. 

Le malade déjà épuisé était ensuite soumis à une période d’intense transpiration sans cause évidente, marquée par une importante sensation de chaleur. La sueur caractéristique a éclaté soudainement sans cause évidente. Une sensation de chaleur, de soif intense, de délire, de maux de tête et d’un pouls rapide. Le malade souffrait aussi souvent de palpitation cardiaque. Si la victime n’affichait aucune éruption cutanée, elle démontrait dans les derniers stades un épuisement total et un besoin irrésistible de dormir qui s’avérait souvent fatal. La maladie apparaissait durant l’été pour se terminer avec l’arrivée de température fraîche.

La première manifestation de cette maladie survint en août 1485, au moment de la bataille Bosworth qui porta Henri VII sur le trône d’Angleterre à la place de Richard III. Certains historiens ont conclu que celle-ci fut amenée par les mercenaires français qui accompagnaient Henri Tudor. Toutefois, l’épidémie elle-même n’éclata que le 19 septembre à Londres. Elle avait fait à la fin d’octobre 15 000 victimes en Angleterre, dont plusieurs milliers à Londres même. Parmi les morts figuraient deux maires, six conseillers municipaux et trois shérifs.

Cette épidémie, dorénavant connue comme la maladie de suette anglaise, atteignit l’Irlande en 1492. Toutefois, elle disparut ensuite pendant dix ans des registres historiques. Elle aurait était la maladie à frapper le jeune Arthur, prince de Galles et frère aîné du futur Henri VIII, et son épouse Catherine d’Aragon. Alors que le prince Arthur succomba, la princesse Catherine survécut. 

Une troisième épidémie surgit en 1507 et se propagea à Calais, ville alors possession anglaise. La moitié de la population de la région de Calais y succomba. Après deux flambées en 1508 et 1517, il fallut attendre 1528 pour assister à une quatrième grande épidémie. La maladie apparut à Londres à la fin mai et s’étendit à toute l’Angleterre. À Londres, l’épidémie était si intense qu’Henri VIII et la cour ont dû quitter la ville.

L’épidémie de 1528-1529 fut particulièrement virulente en Angleterre. Elle touche de plein fouet la cour royale. William Compton, principal courtisan d’Henri VIII, y succomba, alors qu’Anne Boleyn et le cardinal Wolsey y survécurent. Par contre, Henri FizRoy, âgé de 17 ans et fils illégitime d’Henri VIII, résista à la maladie avant de mourir un mois plus tard de la tuberculose. En 1529, la maladie sévit encore, emportant la femme et les deux filles de Thomas Cromwell, futur Lord Chancelier d’Angleterre.

Toutefois, l’épidémie de 1528 ne se limita pas à l’Angleterre. Elle se propagea en Hollande, en Allemagne, en Scandinavie et en Europe de l’Est, touchant la Pologne, la Lituanie et la Russie. En décembre 1528, on la retrouvait aussi en Suisse. Toutefois, aucun cas n’a été répertoria en France, sauf à Calais, et en Italie. Mais après 1528, la maladie ne toucha plus l’Europe continentale.

La dernière manifestation de cette maladie survint en Angleterre en 1551. C’est ce qui a permis au Dr John Caius d’observer attentivement ses symptômes et de les décrire ensuite en détail dans un livre pour la postérité. Il y aurait eu une épidémie de transpiration dans le Devon en 1644 qui aurait fait 443 victimes. Toutefois, aucune indication n’atteste que c’est la même maladie.

Quelque 194 épidémies de suette similaire, appelée suette picarde, survinrent en France entre 1718 et 1906. Ces épidémies furent toutefois moins mortelles que celles de la suette anglaise. Par exemple 5 % des 20 000 habitants de l’île d’Oléron furent infectés de cette maladie en juillet 1880. Il n’y eut que 150 décès.

Les historiens et les épidémiologistes n’ont toujours pas été capables d’identifier l’agent pathogène à l’origine de cette maladie qui fut qualifiée de la « suette anglaise ». John Caius attribuait la maladie à un manque d’hygiène. Or, une particularité de la maladie était le fait qu’elle affectait plus les classes riches et les membres de l’aristocratie que les pauvres.

Ce qui rend difficile l’identification de la maladie découle du fait que les maladies respiratoires liées à la grippe ne furent reconnues que des siècles plus tard. Durant le Moyen Âge et l’époque moderne, ces maladies étaient simplement associées à la fièvre. Or, aujourd’hui, les historiens reconnaissent la présence de grippes comme maladie épidémique en Europe dès le 9e siècle. Donc, selon toute probabilité, les fameuses sueurs anglaises de 1485 à 1551 auraient été le résultat d’une série d’épidémies de grippe.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La politique de diversion comme mode de gouvernance

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La politique de diversion comme mode de gouvernance

Chronique / Différents commentateurs ou spécialistes des campagnes électorales comme Charles P. Pierce, d’Esquire, ou David Axelrod, le principal conseiller d’Obama, ont décrit Donald Trump comme une espèce d’objet brillant dans le firmament politique. Son éclat pulvérise ses adversaires et éblouit les spectateurs. C’est une étoile toujours en mouvement, qui désoriente ainsi les meilleurs observateurs. 

Ici, il faut dire que Trump n’a rien inventé. Il recourt à un concept de diversion stratégique qui remonte à Sun Tzu, le grand stratège chinois du 6e siècle avant notre ère. Cette tactique militaire visait à tromper l’ennemi quant à ses véritables intentions. Chez les magiciens, on définit cette approche comme un tour de passe-passe. L’objectif consiste essentiellement à induire en erreur les spectateurs en leur cachant certaines manipulations. Par exemple, lorsque les spectateurs sont concentrés sur la baguette magique, ils ne voient pas que l’on glisse le lapin dans le chapeau.

Chez Trump, cette stratégie est très simple : il fait oublier une controverse en en créant une autre. Par ses sorties intempestives, par de fausses accusations et par des mensonges éhontés, il attire constamment l’attention des médias. Il provoque un véritable feu d’artifice. Sa gestion de la présente pandémie représente un exemple extraordinaire de cette réalité. Il réussit ainsi à détourner l’attention des journalistes et du public des vraies questions. 

Ce mode de gestion ne se limite pas chez lui au domaine politique. C’était déjà sa façon de procéder comme homme d’affaires ou vedette de la série The Apprentice. Les stratèges en marketing connaissent bien cette approche, qu’ils nomment le syndrome des objets brillants. Toutefois, l’émergence de Trump sur la scène politique eut l’effet d’un magicien qui recourait à la prestidigitation pour distraire son public et dissimuler sa tromperie. 

Le phénomène n’est pas nouveau. Lyndon Johnson l’avait déjà utilisé en 1964 contre Barry Goldwater avec la publicité dévastatrice de Daisy. D’ailleurs, le grand historien Daniel Boorstin écrivait déjà en 1962 que le monde était à l’aube de l’artifice, alors que de pseudo-événements allaient accaparer les débats politiques. Ces pseudo-événements sont devenus depuis le moteur de la publicité électorale. En 1988, par exemple, Bush père a gagné la Maison-Blanche grâce à une fausse représentation de la politique de libération conditionnelle de Michael Dukas en utilisant l’affaire Willie Horton.

En se concentrant sur l’objet brillant, on court le danger de le transformer en objet réel. C’est ce qui est survenu en 2016 avec Donald Trump. Sa tactique de diversion est très simple. Il n’a qu’à dire quelque chose de complètement faux, ridicule ou bizarre pour que les médias s’activent. 

Il fait alors les manchettes, car les différents médias débattent du sens de sa déclaration et se lancent dans le processus de vérification. Durant ce temps, ils cessent de couvrir les vrais enjeux ou questions qui préoccupent Trump. Ce procédé marche à tout coup, même si la déclaration est complètement farfelue. Nous n’avons qu’à penser à ses déclarations allant à l’encontre des experts médicaux concernant l’utilisation du Lysol ou celle de l’hydroxychloroquine pour traiter le coronavirus. Son recours aux théories du complot joue le même rôle.

Par exemple, depuis deux mois, de quoi Trump cherche-t-il à distraire le public américain? La réponse est bien simple. Il avait sans cesse déclaré que le coronavirus n’était pas pire qu’une petite grippe et qu’il disparaîtrait en avril. La pandémie n’était qu’un canular inventé par les démocrates. 

Or, depuis, le nombre de morts aux États-Unis dépasse les 100 000. Les États ont dû mettre en place des politiques de confinement qui ont paralysé l’économie et mis au chômage plus de 35 millions d’Américains. Pire encore, selon la FED, la reprise économique prendra des années à se réaliser.

Décidément, les nouvelles sont très mauvaises. Trump veut se faire réélire en novembre prochain. Il ne peut pas l’être en comptant sur ses mauvaises performances. Il lui reste donc à salir son adversaire et à distraire le public en créant continuellement de nouvelles controverses et en faisant des bouffonneries pour attirer l’attention. Afin de détourner l’attention de sur son fiasco sans précédent, Trump a recours à encore plus de ses déclarations excentriques en se déchaînant sur Tweeter.

En plus de ses déclarations sur le Lysol et l’hydroxychloroquine, Trump a lancé tout un tas de controverses. Celles-ci vont de ses accusations contre la Chine, à la destitution de quatre inspecteurs généraux, à la vente d’armes à Taïwan, aux diverses fausses accusations contre Barack Obama, au refus d’inviter Obama à un dévoilement de son portrait, aux allégations sur la sénilité de Joe Biden, au présumé complot démocrate pour frauder les élections de 2020 par des votes par la poste, à l’opposition au port de masques sanitaires, à l’incitation des mouvements de droite à défendre les grandes libertés américaines, etc.

Même si la société a entamé le processus de déconfinement, la création de controverses reste primordiale pour Trump. Un simple retour à la normale, marquée par la présence de dizaines de millions de chômeurs, fait mal paraître le président. Il est donc essentiel pour lui de mobiliser sa base tout en cherchant à diminuer l’enthousiasme de ses adversaires.

Toutefois, la stratégie de diversion de Trump n’est pas sans conséquence. Son refus de voir la réalité en face et d’affronter la pandémie est responsable de près de 100 000 décès. Selon les experts médicaux américains, le simple fait d’autoriser la mise en place d’une vaste politique de confinement comme le Dr Fauci le proposait avant la fin février aurait permis de sauver au moins 80 % des personnes qui sont décédées. Mais Trump n’accepta d’entériner une telle approche que le 17 mars.

Le 3 novembre prochain, les électeurs américains auront le choix de reconduire au pouvoir un amuseur public qui les a menés à la ruine par des tours de passe-passe ou bien d’élire un candidat qui est disposé à redonner sa dignité à la fonction présidentielle. 

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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L’épidémie de la peste dansante de 1518

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L’épidémie de la peste dansante de 1518

CHRONIQUE / Dans la foulée de la pandémie du coronavirus, le monde assiste aux émeutes qui touchent les villes américaines. Une telle réaction de la population à une pandémie ou autre catastrophe naturelle n’est pas nouvelle. L’antisémitisme en fut une à la peste de 1347. Une autre réaction, moins connue, fut celle de la peste dansante au début du 16e siècle.

La peste dansante est une épidémie qui frappa la ville de Strasbourg en juillet 1518, alors que pas moins de quatre cents personnes se mirent à danser pendant des jours. Elle commença par une jeune femme célibataire nommée Frau Troffea, qui se mit à danser avec ferveur dans les rues de Strasbourg. De plus en plus de personnes se joignirent à elle. Cette épidémie causa la mort d’une quinzaine de personnes par jour.

L’événement en vint à attirer l’attention du maire de la ville et de l’évêque. Les médecins intervinrent et hospitalisèrent les malades. Toutefois, la question à savoir si cette épidémie de danse provoqua vraiment des morts suscite la controverse. Il semble que les rapports concernant ces décès découlent de récits ultérieurs à l’événement.

On a consigné celui-ci dans des documents historiques tels que des sermons à la cathédrale, des chroniques locales et régionales, des notes de médecins et des constats enregistrés par la mairie. Cet événement est un fait indéniable, mais sa cause prête toujours à controverse.

Ce comportement n’était pas si inhabituel que cela peut paraître à première vue. C’est au 7e siècle qu’un village européen devint la proie pour la première fois d’une « manie dansante ». 

D’ailleurs, tout le Moyen Âge connut différentes chorées, décrites comme des mouvements involontaires, anormaux et incontrôlables tels que la danse de Saint-Guy, la danse de Saint-Jean ou le phénomène du tarentisme dans le sud de l’Italie. On considérait alors ces danses compulsives comme des manifestations d’hystérie collective provoquées par le démon. En Europe centrale, elles survinrent particulièrement durant des épidémies de peste.

Des danses compulsives similaires à celles de Strasbourg de 1518 se produisirent au moins dix fois entre 1374 et 1518. En 1374, des dizaines de villes le long du Rhin assistèrent impuissantes au phénomène de centaines de personnes étant prises d’une agonisante danse frénétique. Le phénomène toucha ensuite périodiquement pendant cent cinquante ans des villes en Belgique, en Hollande, dans le nord de la France et dans la région de la Moselle en Allemagne. La seule différence tient au fait que le cas de Strasbourg fut mieux documenté.

Lors de l’épidémie de danse de 1518, les spectateurs notèrent que le visage des participants ne trahissait aucune expression de joie. La danse n’était ni volontaire ni jubilatoire. Les danseurs se sentaient obligés de danser jour et nuit. Ils s’arrêtaient à peine pour se reposer ou manger. Or, après un mois à ce rythme d’enfer, certains danseurs commencèrent à mourir d’une crise cardiaque, d’épuisement ou d’un AVC. Les médecins donnèrent alors à cet étrange phénomène une cause physique : les gens souffraient de « sang chaud ».

En effet, les années précédant l’épidémie de danse compulsive de 1374 furent exceptionnellement difficiles. Les zones touchées par l’épidémie avaient connu cette année-là les pires inondations depuis un siècle. Les eaux du Rhin s’étaient accrues de dix mètres, submergeant rues et maisons.

Une première hypothèse pour expliquer l’épidémie de danse de 1518 amena à percevoir celle-ci comme le résultat de facteurs psychologiques, émotionnels et comportementaux reflétant une hystérie de masse. Ce type de comportement bizarre commence généralement chez un petit groupe de personnes et augmente pour atteindre jusqu’à mille individus. Il se propagea ainsi jusqu’à devenir épidémique, trahissant un degré de stress psychologique élevé ou le désespoir au sein de la communauté.

Or, l’Alsace avait connu durant la décennie précédente la peste dansante de 1518 de l’instabilité politique, de mauvaises récoltes dues à un froid intense, des famines et l’éclosion d’une affliction terrifiante nommée syphilis. L’émergence de la danse compulsive représentait une échappatoire psychologique à une situation angoissante à l’extrême.

Un chroniqueur de l’époque nota combien la ville était atterrée en 1518 par une misère généralisée, alors que les orphelinats, les refuges et les hôpitaux étaient bondés de personnes désespérées. Toutes les conditions étaient réunies pour faire croire que Dieu était en colère du fait que Saint-Vit, enragé, avait causé cette affliction. Justement, la croyance en la malédiction de Saint-Vit pouvait conduire des personnes émotionnellement fragiles à entrer en transe et à danser pendant des jours.

Une deuxième hypothèse y attribue une intoxication alimentaire causée par l’ergot du seigle. Ces champignons peuvent produire l’ergotisme, un comportement similaire à celui produit par la consommation de LSD. Ce même champignon est considéré comme étant responsable de l’hystérie collective ayant conduit au procès des sorcières de Salem.

Toutefois, John Waller, le plus grand spécialiste de cet événement à Strasbourg, rejette cette seconde hypothèse. L’ergotisme peut déclencher des délires et des spasmes similaires à la danse de Strasbourg. Comme l’ergotisme coupe en général les extrémités de leur approvisionnement en sang, il est cependant difficile de maintenir longtemps des mouvements coordonnés. Pour Waller, l’épidémie de Strasbourg résultait plutôt d’une psychose induite par un stress élevé généré par la famine et la maladie sévissant en Alsace.

La culture du 16e siècle, marquée par l’anxiété et d’importants changements sociaux et religieux, rend plausible l’interprétation de Waller. D’autres épidémies bizarres – comme celle des religieuses miaulant ou encore un incident d’hystérie de masse survenu en Tanzanie en 1962, dans lequel plus de mille personnes furent victimes d’une épidémie de rire – semblent similaires à la peste dansante de 1518. Les gens semblaient succomber lorsque le stress devenait intolérable.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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Une pandémie amplifiant les divisions raciales chez les Américains

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Une pandémie amplifiant les divisions raciales chez les Américains

ANALYSE / La pandémie du coronavirus présente un aspect particulier aux États-Unis. Le taux d’infection et de mortalité chez la communauté afro-américaine est proportionnellement beaucoup plus élevé que chez la population blanche. Ce facteur explique peut-être la pression que le président Trump et les républicains exercent pour rouvrir les lieux publics et lever les politiques de distanciation sociale.

Des données compilées par l’Université John Hopkins montrent que les Afro-Américains contractent le coronavirus et en meurent à un rythme alarmant. Face à la réticence de l’administration Trump à fournir des données basées sur les caractéristiques raciales, cinq membres démocrates du Congrès ont demandé au début mai à Alex Azar, secrétaire à la Santé et aux Services sociaux, que son département recueille et publie la ventilation des cas de coronavirus par race et origine ethnique.

Depuis les trois mois que la pandémie frappe les États-Unis, les Afro-Américains, qui composent 13 % de la population américaine, représentent en date du 12 mai 28 % des cas infectés par le coronavirus. 

Par contre, les Blancs qui représentent 63 % de la population ne constituent que 46 % des cas infectés. Pire encore. Les Afro-Américains qui ont contracté le virus sont morts dans une proportion de 42,8 %, comparativement à 19,1 % pour les Latinos, 18,4 % pour les Asiatiques et 16,6 % pour les Blancs. La probabilité de mourir du coronavirus est donc globalement 2,6 fois plus élevée chez les Afro-Américains que chez les Blancs. 

Cette probabilité est de 7 fois plus élevée au Kansas, 6 fois plus élevée au Missouri et au Wisconsin, 5 fois plus élevée au Michigan, 3 fois plus élevée en Arkansas, Illinois, Louisiane, New York, Oregon et Caroline du Sud. Il n’y a que deux États où l’on retrouve une parité entre taux de décès et pourcentage d’Afro-Américains.

Le cas du Michigan est un bel exemple du clivage racial existant. Il y avait au Michigan au 1er mai 41 000 personnes infectées du coronavirus et 3789 qui en étaient décédées. Le Michigan se classait alors au deuxième rang après New York pour le nombre de décès. Or, les Afro-Américains, qui composent 14 % de la population de l’État, représentent 35 % du nombre de cas infectés et 40 % des décès.

Selon les données du département américain de la Santé, les Afro-Américains sont beaucoup plus à risque que les Blancs d’attraper le coronavirus. Ils sont à 60 % plus susceptibles de souffrir du diabète que les Blancs et à 20 % plus susceptibles de mourir de maladies cardiaques. Ils ont aussi un taux de mortalité lié au cancer 19 % plus élevé que celui des Blancs.

Or, les Afro-Américains sont le groupe non seulement le plus touché par la pandémie, mais aussi le moins bien couvert par le système de santé. En effet, les communautés afro-américaines souffrent plus que les autres d’une pénurie d’hôpitaux et d’autres soins de santé. En conséquence, il est plus difficile pour les membres de ces communautés de se faire soigner pour des problèmes respiratoires ou cardiaques.

Plusieurs facteurs expliquent le nombre disproportionnel de cas, d’hospitalisations et de décès chez les Afro-Américains par rapport aux minorités. Cette surreprésentation découle d’abord du fait qu’ils sont sur la ligne de front de la crise. Leurs revenus se situant en moyenne à 59 % de ceux des Blancs, ils vivent beaucoup plus au jour le jour. Entassés dans des appartements surpeuplés, ils habitent des quartiers particulièrement pollués. Avec la pandémie, ils y sont pris au piège.

Par ailleurs, ils travaillent dans des secteurs considérés comme essentiels, tels que les soins de santé, le transport, l’approvisionnement alimentaire, etc. Leur travail les empêche de rester chez eux. De plus, ne possédant souvent pas d’auto, ils se déplacent en transports publics. Et tout cela augmente le risque d’attraper le coronavirus.

Déjà très vulnérables aux maladies respiratoires générées par la pollution, ils sont incapables de réaliser la distanciation sociale pour se protéger du virus. En conséquence, le virus se propage plus facilement parmi eux. Ainsi, à leur pauvreté s’ajoute la maladie.

À mesure que la pandémie prend un caractère plus racial, de nombreux Américains semblent moins déterminés à faire des sacrifices pour une question qui ne les concerne pas. Le fragile sentiment de solidarité qui existait au début d’avril visant à se protéger mutuellement s’est graduellement dissipé.

Dès le 13 avril, un groupe de manifestants blancs furieux et souvent armés et coiffés de casquettes MAGA (Make America Great Again) se rendirent au capitole de l’État de l’Ohio pour demander au gouverneur Mike DeWine de mettre fin au confinement. 

La même situation se reproduisit ensuite au Michigan, le 30 avril, où quelque 700 manifestants blancs munis d’armes automatiques marchèrent sur la capitale de l’État pour demander au gouverneur Gretchen Whitmer de mettre fin à l’État d’urgence. Une vidéo de l’un de ces manifestants enragés au capitole de Lansing, Michigan, a fait le tour du monde. 

Le président Trump encourage fortement certains extrémistes blancs à exiger que leurs États soient déconfinés. Organisés par des groupes de droite et des législateurs républicains, ces rassemblements présentent des milliers de Blancs en colère comme des patriotes défendant les libertés américaines. 

Du Texas à la Caroline du Nord, des groupes de Blancs extrémistes arborant souvent des drapeaux confédérés et brandissant des fusils d’assaut se sont joints au mouvement. Ils revendiquent tous, parfois violemment, que les autorités des États mettent fin aux politiques de confinement. 

Ici encore, Donald Trump se montre incapable de jouer le rôle de président rassembleur de tous les Américains, indépendamment de leurs origines raciales ou ethniques. La pandémie lui en offre pourtant une belle occasion.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Gilles Vandal
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L’obsession de Trump concernant son intelligence

Opinion

L’obsession de Trump concernant son intelligence

Depuis qu’il est devenu président, Donald Trump affiche au grand jour trois obsessions. Dans les trois cas, sa personnalité narcissique l’amène à vouloir sauver essentiellement les apparences, et non préserver la substance. D’abord, il déteste viscéralement Barack Obama et veut effacer toute trace de son héritage. Il ne se passe pas une journée sans qu’il n’effectue une sortie intempestive contre son prédécesseur. Il est excessivement frustré de constater l’adulation que l’on porte à Obama tant aux États-Unis que dans le reste du monde.

Sa deuxième obsession concerne la richesse. Affirmant continuellement être richissime et faire partie du club des grands milliardaires, il ne veut pas que l’on connaisse la réalité. Aussi refuse-t-il de dévoiler ses déclarations de revenus, violant ainsi une règle établie en 1970 pour tous les candidats briguant la présidence américaine. Devenu président, il refuse au Congrès l’accès à ses déclarations de revenus, allant ainsi à l’encontre du droit de vérification du Congrès.

Sa troisième obsession concerne son intelligence, son quotient intellectuel, son IQ comme il aime le dire. Selon lui, il serait un véritable génie. Grâce à son intelligence, il n’a de cesse d’affirmer qu’il en sait plus que tous les experts, et ce, dans tous les domaines. Les observateurs de longue date de Trump notent que sa vantardise par rapport à son QI élevé est un thème récurrent chez lui depuis des décennies. Il l’affiche comme une décoration intérieure, un lustre qu’il aurait entre les deux oreilles.

Cette obsession l’avait amené à questionner l’intelligence de Barack Obama. Il considérait que ce dernier n’avait pas l’intelligence pour être président. Comme il l’avait fait pour le certificat de naissance d’Obama, il exigeait sans cesse que Columbia et Harvard rendent publics les relevés de notes d’Obama en plus d’affirmer que ce dernier avait été admis dans ces universités prestigieuses que grâce aux politiques inclusives à l’égard des minorités.

Très peu visible sur le campus de Fordham, où il effectua ses deux premières années d’études universitaires, comme sur celui de Wharton, où il termina les deux dernières, Trump n’a même pas sa photo dans les annuaires. Pourtant, il affirmait déjà en 1973 et en 1976 dans The New York Times être un premier de classe. Il le répéta ensuite pendant des décennies dans des livres, des revues et sur des sites Web.

Les camarades de classe de Trump ne l’ont jamais perçu comme se démarquant intellectuellement. Ceux de Wharton se souviennent de lui comme étant essentiellement une sorte de « pro fasciste » qui n’avait rien de génial ni d’exceptionnel. Cependant, en 2015, il menaça de poursuivre en justice les deux universités où il avait étudié si ces dernières publiaient ses relevés de notes.

Cette obsession d’être perçu comme le plus intelligent reflète en réalité la peur d’être considéré comme inintelligent, stupide ou farfelu. Cette obsession de son QI découle vraisemblablement d’un besoin de projeter une image de réussite, en dépit de ses faillites multiples et des critiques que lui attire son incompétence. En valorisant son QI, il dissimule son insécurité.

Toutes les personnes qui contestent ses politiques, que ce soit un chef d’État comme Kim Jong Un en 2017, un adversaire républicain comme Rick Perry ou Lindsey Graham en 2016, un adversaire démocrate comme Joe Biden, un acteur comme Robert De Niro ou une journaliste comme Mika Brzezinski, ont quelque chose en commun. Trump a dit d’elles qu’elles avaient toutes un très faible QI.

Devenu président, Trump n’hésita pas à dénigrer les adjoints qu’il avait lui-même nommés en affirmant qu’ils manquaient d’intelligence, qu’ils avaient un faible QI. Lors du renvoi de Rex Tillerson, secrétaire d’État, il confia à la revue Forbes que son IQ était supérieur à celui de tous les membres de son cabinet, y compris Tillerson. Ce dernier, ancien PDG d’ExxonMobil, n’était selon Trump qu’un abruti.

Du jamais vu pour un président américain. Il n’hésita pas à affirmer à plusieurs reprises que ses deux derniers prédécesseurs n’étaient pas très brillants, suggérant ainsi qu’il avait lui-même une intelligence beaucoup plus élevée. Dans le cas d’Obama, il alla même jusqu’à dire que celui-ci était « le plus grand des connards ».

Trump utilise son QI comme si ce dernier représentait une valeur nette. Pour lui, QI équivaut à intelligence. Or, cette attitude est à l’opposé de la sagesse. Il ne semble pas se rendre compte que, pour avoir de la perspicacité et de la sagesse en politique, il faut aussi avoir du jugement, de l’empathie, de la discipline, de la diplomatie, du discernement, une bonne écoute, de l’ouverture d’esprit et une ouverture au monde, etc.

La véritable intelligence permet à un dirigeant de s’entourer d’un personnel et de conseillers perspicaces et expérimentés ainsi que d’éviter l’isolement intellectuel. Un président vraiment intelligent recourt à des opinions dissidentes et est disposé à entendre des critiques bien intentionnées. Il sait qu’en écoutant les experts, il va en apprendre et que, plus il va en apprendre, plus il sera en mesure de bien remplir sa tâche.

En refusant la contribution de ses conseillers, et plus encore en remplaçant ceux-ci par des fonctionnaires incompétents nommés sur une base temporaire, Trump gaspille les ressources les plus précieuses qui lui auraient permis d’accomplir efficacement sa tâche présidentielle. Il est incapable de comprendre qu’aucune personne, aussi brillante soit-elle, ne peut gérer adéquatement une présidence moderne à elle seule.

Trump aurait avantage à méditer sur la maxime de Socrate qui affirmait que l’ignorance la plus répréhensible consiste à « penser que l’on sait ce que l’on ne sait pas ». L’excellence intellectuelle exige plus que de l’intelligence, mais aussi de la perspicacité, du jugement et de la sagesse. Le manque d’intelligence émotionnelle et de sagesse chez Trump marque quotidiennement sa gouvernance des États-Unis. Or, ce manque transparaît encore plus dans la gestion de la présente pandémie, ainsi que dans les émeutes raciales.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Gilles Vandal
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La création de l’épidémiologie comme discipline médicale

Gilles Vandal

La création de l’épidémiologie comme discipline médicale

ANALYSE / Hippocrate, qui vécut au 5e siècle avant notre ère, est considéré comme le père de la médecine occidentale. En plus d’être un philosophe, ce fut un médecin remarquable. Partant d’observations cliniques, il théorisa sur l’effet de minuscules particules sur l’évolution de la santé des gens. Cette théorie confirmée porte aujourd’hui le nom de « théorie atomique ».

En observant le comportement des gens, Hippocrate avança aussi l’hypothèse qu’il était possible de prédire la propagation de certaines maladies et quelles populations en seraient affectées. Il nota aussi que les maladies peuvent se limiter à certaines régions selon les conditions environnementales et variées propres aux saisons. Finalement, il fut le premier à utiliser les termes de maladies chroniques, épidémiques ou endémiques. En ce sens, il est un des premiers épidémiologistes praticiens.

Girolamo Frascastoro, humaniste et médecin italien, est un des personnages les plus importants et fascinants de la Renaissance. Né à Vérone en 1478 dans une illustre famille de médecins, ce fut un esprit brillant à l’érudition universelle. À la fois poète, musicien, mathématicien, géographe et botaniste, ce fut aussi un astronome, ami de Copernic.

Formé à l’école de Padoue, il enseigna la philosophie dès 1497, soit à l’âge de 19 ans. Mais il s’intéressa avant tout à la science et à la médecine. Il devint dès 1509 le médecin personnel du futur pape Paul III (1534-1549). Charles Quint se déplaça en 1535 pour aller le consulter. Jean Fernel, médecin personnel de Catherine de Médicis, le consulta en 1542 sur la présumée stérilité de la future reine de France.

Amant de Lucrèce Borgia, il côtoya régulièrement son frère César, atteint de la syphilis. Cela l’avait amené en 1530 à publier un livre-choc, La Syphilis ou le mal français, dans lequel il avait donné un nom à ce mal inconnu. L’ouvrage remporta un immense succès. Il fut le premier à présenter une vision complète à la fois théorique, clinique et thérapeutique de cette nouvelle maladie. Il décrivit particulièrement le caractère contagieux de celle-ci.

Poussant plus loin ses travaux, il publia en 1546 un nouvel ouvrage intitulé De contagione et contagiosis morbis (De la contagion et les maladies contagieuses), dans lequel il exposa sa théorie de la contagion des maladies. Ce faisant, il créa l’épidémiologie comme nouvelle discipline médicale.

S’éloignant des concepts religieux pour expliquer le développement des épidémies, il situa son analyse dans un cadre strictement médical. Il esquissa ainsi la théorie jusqu’alors la plus riche, la plus articulée et la mieux définie du concept de contagion. Par ailleurs, sa théorie de la contagion le rendit célèbre en ouvrant de nouveaux horizons à l’histoire de la science et de la médecine.

Dans sa théorie de la contagion, Fracastoro chercha à analyser des phénomènes apparemment inexplicables sans recourir à des interprétations religieuses ou occultes. Il rejeta tout autant la médecine astrologique, très populaire à l’époque. Déjà en 1538, il avait fortement critiqué De causis critorum dierum, les interprétations d’origine céleste selon lesquelles la putréfaction et la corruption de l’air dérivaient de conjonctions astrales ou de fumées dues au passage d’une comète.

Fracastoro établit clairement que la nature de la contagion découle d’une infection qui se transmet d’un individu à un autre. Cette propagation peut se produire de trois manières différentes : soit par contact direct comme cela est le cas de la tuberculose ou de la lèpre, soit par contact indirect à partir de substances contaminées, et enfin par une propagation aérienne comme c’est le cas de la variole.

Fracastoro assimila les agents de propagation comme de corpuscules invisibles, actifs et se mouvant de manière autonome. Ces derniers pénètrent les pores de la peau et y trouvent de quoi se nourrir et se multiplier, entraînant ainsi des infections et des maladies.

Pour qu’il y ait contamination, la présence de conditions particulières est nécessaire. Ces conditions favorisent le processus de putréfaction et d’infection. La maladie se propage tandis que des particules altérées se nourrissent de particules saines qui leur sont similaires. Pour Fracastoro, le cas de la syphilis représentait un très bon exemple de la propagation d’une fièvre pestilentielle.

Sous la plume de Forcastoro, le concept de contagion fournit une explication de la propagation des maladies très différente de celles acceptées jusque-là par le corps médical. Dans cette optique, il est nécessaire de déterminer l’agent de contagion de chaque maladie infectieuse pour l’éliminer ou le réduire à l’impuissance.

Dans la deuxième partie de sa théorie de la contagion, son ouvrage fournit des descriptions cliniques étonnantes d’observation et de précision. Il décrivit avec une grande rigueur la propagation de maladies infectieuses comme la variole, la syphilis, le typhus, la lèpre, la peste, les fièvres éruptives, etc.

Fracastoro a le mérite d’avoir introduit dans le monde médical les concepts de microbes, de germes, de virus et de bactéries, sans les nommer comme tels. Il décrivit ces agents latents de contamination comme de minuscules particules invisibles qui sont persistants et capables de se reproduire en engendrant une sorte de putréfaction.

Plus encore, il perçut le changement à la fois subtil et aigu pouvant survenir dans les maladies transmises à distance. Il constata que l’affection pouvait abandonner son véhicule de contagion et se fixer dans les porosités de manière subtile et subsister ainsi pendant une longue période. Ce faisant, il introduisit le concept de mutation des virus.

À certains égards, Fracastoro conserva les conceptions médicales de son temps par exemple sur le rôle des humeurs. Sa méthode d’observation était encore loin de la démarche scientifique et expérimentale moderne. Au même titre que Pasteur et Koch, Fracastoro fut un éminent savant. Avec des moyens techniques très limités, il fit preuve dans sa théorie de la contagion d’une intuition de génie. Ses travaux ouvrirent le monde médical à la nouvelle discipline de l’épidémiologie en offrant une perspective pionnière en microbiologie.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Gilles Vandal
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One America News et les théories du complot

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One America News et les théories du complot

Chronique / Fondé en 2013 par Charles Herring, One America News (OAN) est un média d’information en mode continu encore récent. Cependant, avec une entrée dans 35 millions de foyers américains et un auditoire évalué à 62 millions, elle se classe déjà au 4e rang — après Fox News, CNN et MSNBC — des chaînes de nouvelles par câble.

OAN cherche depuis quatre ans à augmenter son influence en recourant à une stratégie en cinq volets : couvrir chaque déclaration de Trump, dénigrer les médias traditionnels, minimiser les menaces russes, défendre le programme Make America Great Again et recycler les théories du complot. La stratégie d’OAN est claire. Le réseau vise à rejoindre tous les gens qui ne font pas confiance aux médias grand public, même à Fox News et aux médias sociaux.

L’objectif principal d’OAN consiste à promouvoir les différentes positions dogmatiques de l’extrême droite. Paradoxalement, ce réseau ne rivalise pas avec des médias de gauche, CNN ou les réseaux et journaux traditionnels comme CBS, ABC, le New York Times, le Washington Post ou même The Wall Street Journal. Pour OAN, ces médias sont tous beaucoup trop socialistes. Contre toute attente, son adversaire de prédilection est Fox News. OAN a réussi un tour de force en faisant passer Fox News pour un réseau d’information modéré et centriste.

Une deuxième particularité d’OAN : ce réseau est devenu le pilier conservateur préféré de Donald Trump. En fait, ce dernier se reconnaît encore plus d’affinités avec OAN qu’avec Fox News. Il n’hésite pas à mousser ses cotes d’écoute en exprimant périodiquement sa déception envers l’approche timorée de Fox News. Trump sait pertinemment qu’en attisant cette rivalité, il devient le principal gagnant dans l’affaire.

Par exemple, lorsque Fox News a publié en janvier 2020 un sondage montrant que 51 % des Américains voulaient que Trump soit destitué, ce dernier a exprimé son déplaisir en affichant ouvertement sa préférence pour OAN, allant même jusqu’à affirmer qu’OAN offrait une couverture équitable dans de brillants reportages en plus d’offrir une nouvelle voix cohérente et puissante aux Américains.

Une troisième spécificité d’OAN découle de sa fidélité totale à Trump. Ce réseau ultraconservateur a choisi de diffuser en totalité tout rassemblement organisé par le président. En plus d’accorder d’énormes couvertures à Trump, il s’en fait le défenseur inconditionnel. OAN est littéralement devenu un réseau de propagande ciblant la portion la plus conservatrice de l’électorat américain.

Toutefois, en plus d’être pro-Trump, OAN se démarque aussi comme étant une chaîne adepte des théories du complot. À l’instar de Trump, OAN n’hésite pas à diffuser des reportages ou des nouvelles en ligne sur des complots qu’il présente comme des faits réels, même s’ils s’avèrent ensuite sans fondement. Or, Trump publie ses gazouillis ou tweets sur ces pseudo histoires comme étant des faits réels et avérés.

Le réseau OAN fait régulièrement appel pour sa programmation à des invités ou à des activistes d’extrême droite qui se signalent par leurs fausses allégations, qu’ils partagent de manière simpliste avec le présentateur de nouvelles. En jouant sur la profonde polarisation politique, OAN considère que les « fausses nouvelles » sont tout aussi importantes et valables à traiter que les « vraies nouvelles ».

Mousser les fausses nouvelles ne représente pas pour OAN un problème éthique. Pour cette chaîne, tout n’est qu’une simple question d’opinion et toutes les nouvelles sont en soi biaisées parce qu’elles reposent sur les notions politiques préconçues du présentateur.

S’affichant clairement comme étant pro-Trump, OAN n’a pas hésité en 2016 à répandre le canular du Pizzagate ainsi qu’une théorie du complot impliquant le meurtre présumé d’un aide démocrate. Depuis, OAN soutient des théories du complot aussi variées que celles colportant que le président Obama aurait ordonné d’espionner la campagne de Trump, que Joe Biden et son fils Hunter auraient été fortement impliqués dans une grande histoire de corruption en Ukraine, que le coronavirus aurait été un canular démocrate pour ensuite devenir un complot chinois, etc.

La presse était traditionnellement considérée comme le quatrième pouvoir aux États-Unis. En adhérant aux théories du complot, les médias pro-Trump comme OAN et même Fox News se trouvent à renforcer l’idée qu’il n’y a aucune conséquence juridique ou déontologique à travestir la réalité. Trump, lui-même un théoricien du complot, les encourage à aller dans ce sens. Mensonges, fausses nouvelles, présomptions farfelues font maintenant partie de la nouvelle norme dans le domaine de l’information. Ainsi, les partisans de Trump sont à même de s’inventer une réalité fantaisiste.

Face à la crise du coronavirus, le soutien de Fox News ne suffit plus à Trump. Aussi, il a fait d’OAN son réseau préféré. Ce dernier ne cesse de louanger publiquement le président tout en diabolisant les réseaux traditionnels en tant qu’ennemis du peuple américain. En favorisant essentiellement OAN et Fox News, Trump montre ses vraies couleurs. Il ne défend pas la liberté de la presse comme un droit fondamental. Il veut simplement se faire sans cesse louanger par les médias.

Dans le processus de radicalisation, les individus recherchent des médias qui feront écho à leurs perceptions et à leurs présuppositions et qui confirmeront leurs convictions. Néanmoins, une fois radicalisés, ces individus sont convaincus d’être impartiaux et que ce sont les autres qui sont dans le tort et idéologiquement biaisés. C’est d’ailleurs justement ce tour de force qu’OAN a réussi auprès de la base populaire conservatrice de Trump.

Dans la polarisation qui domine aux États-Unis, les Américains ont tendance à privilégier une chaîne de nouvelles et à y demeurer fidèles. Cette attitude explique la fidélité des partisans de Trump qui prennent leurs informations de Fox News, de Breitbart, d’OAN ou des diverses radios populistes d’extrême droite. Ces différents médias les confortent dans leur croyance que le système à Washington est truqué et qu’ils sont les victimes d’une immense conspiration.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.


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La syphilis: un fléau du 16e siècle

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La syphilis: un fléau du 16e siècle

CHRONIQUE / La syphilis est une maladie qui est apparue en Europe à la suite du premier voyage de Colomb dans les Caraïbes. Elle fut détectée dès 1493 à Barcelone et se changea en épidémie foudroyante à Naples en 1495. Comme elle ravagea d’abord l’armée française qui se trouvait dans la ville, un médecin italien la décrivit comme le mal français.

Des recherches archéologiques ont démontré que la présence de la syphilis dans les Amériques remonte au moins au 4e siècle de notre ère. Le mystère entourant son origine fut résolu en 1905 avec la découverte de la bactérie du tréponème pâle. Cette bactérie provient d’une mutation du pian, une maladie contagieuse débilitante, en Amérique latine. Cette dernière provoque ainsi une infection vénérienne chronique connue communément sous le nom de syphilis.

César Borgia, un jeune cardinal de 22 ans et fils illégitime du pape Alexandre VI, est le premier personnage célèbre à avoir contracté la maladie, lors d’un voyage à Naples en 1497. Il était allé assister comme légat pontifical au couronnement du roi de Naples et négocier un mariage royal pour sa sœur Lucrèce. César dut par la suite « porter un masque de velours noir pour cacher les lésions que la syphilis avait laissées sur son visage ».

Les informations entourant la nouvelle maladie de César nous viennent de Gaspar Torella, son médecin personnel, qui fut le premier à documenter les étranges symptômes affectant le jeune cardinal et ses tentatives pour le soigner. Or, Torella peignit durant les décennies suivantes, dans un traité portant sur la syphilis, toute l’horreur d’hommes rongés dans leur chair jusqu’aux os par cette nouvelle maladie et se tordant de douleur jusqu’à l’agonie.

Au début du 16e siècle, la maladie se propagea comme une traînée de poudre de Naples à Édimbourg, de Lisbonne à Moscou. Cette pandémie fut surnommée alternativement « la maladie française », « la maladie de Naples », « la maladie de Bordeaux », « la maladie espagnole », « la maladie allemande » et « la maladie polonaise ». Comme elle contamina ensuite l’Asie, elle prit là-bas le nom de « pustules européennes », etc.

Le mal se répandit tellement vite que dès 1498, le conseil municipal d’Édimbourg ordonna la fermeture des bordels de la ville. Entre-temps, l’Université de Ferrare convia ses chercheurs à un débat d’urgence visant à déterminer la nature du mal qui frappait la ville. Les théories entourant la maladie étaient aussi variées que ses symptômes pouvaient être tragiques. Ces théories allaient de furoncles de Job, d’une punition divine contre les péchés de la chair, à une conjonction astrologique des planètes.

Au 16e siècle, les premiers symptômes horribles de l’infection apparurent rapidement sous la forme d’un ulcère ou abcès sur les parties génitales ou la bouche. Dans les stades précoces, les victimes souffraient d’éruptions cutanées, de fièvre et de douleurs articulaires. Le chancre les guérissait dans les quatre à huit semaines suivantes, mais elles réapparaissaient ensuite sous forme de nouvelles éruptions cutanées couvrant la majeure partie du corps.

Des mois, voire des années plus tard, la bactérie se mit à attaquer le système nerveux, les organes internes, le cerveau et le cœur, après avoir infiltré la circulation sanguine. Les malades devenaient alors souvent aveugles et souffraient de problèmes nerveux, de troubles mentaux et de complications cardiaques. Avant de devenir mortelle, la maladie pénétrait jusqu’aux os. Pire encore, les hommes et les femmes pouvaient contracter la maladie et la transmettre à d’autres sans le savoir.

Le principal traitement de la syphilis au 16e siècle consistait à utiliser une pommade au mercure, un remède arabe du Moyen-Âge pour traiter les problèmes de peau. Les malades pouvaient se frotter avec cette pommade, comme ils pouvaient aussi la boire, l’inhaler ou l’utiliser pour soigner leurs organes génitaux. Les médecins utilisaient aussi la chaleur, sous la forme de bains de vapeur.

Les études historiques estiment qu’au 16e siècle, environ 20 % de la population européenne fut infectée par cette effroyable maladie. Les symptômes de la syphilis changèrent à partir de 1550, alors que la maladie devint moins virulente. La perception moderne de cette infection comme étant une lente maladie plus ou moins bénigne apparut à la fin du 16e siècle.

Comme cette maladie était liée à la sexualité, beaucoup de gens achetaient le silence de leur médecin. Cela serait le début de la relation de confidentialité liant le médecin à son patient. Elle joua un rôle dans le développement de la moralité victorienne et de son très célèbre système de quartiers de prostitution.

La syphilis représenta en quelque sorte une douce revanche des Amérindiens dans une guerre inconsciente des germes avec les Européens. À la Renaissance, des personnages aussi importants que François 1er, Charles Quint, Henri VIII et Yvan le Terrible furent décrits comme ayant été victimes de la syphilis.

Cette maladie connut une recrudescence au 19e siècle. Par exemple, les historiens estiment qu’elle touchait en 1900 16 % de la population parisienne et qu’elle était responsable de 11 % des décès. De même, 10 % de la population londonienne en était infectée. Finalement, 20 % des recrues de l’armée américaine souffraient de cette maladie. Des personnages aussi célèbres que Charles Baudelaire, Napoléon Bonaparte, Randolph Churchill, Henri de Toulouse-Lautrec, Paul Gauguin, Friedrich Nietzsche, Léon Tolstoï et Vincent Van Gogh furent au nombre de ses victimes.

Le développement des antibiotiques durant les années 1940 permit de contrôler cette maladie qui contamine encore chaque année 12 millions de personnes dans le monde.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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 La peste noire et la montée de l’antisémitisme

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 La peste noire et la montée de l’antisémitisme

CHRONIQUE / Depuis le début de la pandémie du coronavirus, le président Trump n’a pas hésité à affirmer que ce dangereux ennemi n’a pas de provenance américaine, mais qu’il vient de l’étranger. Plus encore. À maintes reprises, il l’a décrit comme un virus chinois. Or, cette attitude xénophobe n’a rien de nouveau. On la retrouve souvent dans l’Histoire. Cela est particulièrement vrai pour la peste noire de 1347.

À la veille de la peste noire, l’Europe comptait 2,5 millions de Juifs sur une population totale de 70 millions d’habitants. Un tiers des Juifs étaient concentrés dans le sud de la France et en Espagne. Plusieurs centaines de milliers de Juifs vivaient dans le Saint-Empire en harmonie avec leurs voisins chrétiens. Mais tout cela allait changer avec l’arrivée de la peste noire.

Entre les 8e et 13e siècles, l’Europe connut une grande expansion urbaine, économique et commerciale. À cause d’une lecture rigoriste de la Bible, les Juifs étaient les seuls, avec les Templiers, à pouvoir effectuer des prêts usuraires. Comme ils vivaient essentiellement de la finance et du commerce, les communautés juives se développèrent et prospérèrent. Évidemment, cela créa des rivalités d’autant plus importantes que de puissants seigneurs s’endettaient auprès de créanciers juifs.

En plus de provoquer une véritable hécatombe en anéantissant environ la moitié de la population européenne, la peste noire fut à l’origine d’une flambée de violence contre les communautés juives dans toute l’Europe. Comme les gens ne trouvaient pas alors d’explication scientifique à l’arrivée soudaine de cette pandémie, ils se replièrent sur une solution facile, à savoir l’identification d’un bouc émissaire. Les juifs devinrent les victimes de pogroms et autres attaques vicieuses.

Lors de l’éclosion de la peste, des accusations répugnantes se répandirent comme quoi des Juifs avaient provoqué la maladie en contaminant les puits. Et cela apparaissait d’autant plus vrai qu’ils l’avouaient eux-mêmes sous la torture. Les persécutions et les attaques contre les Juifs se multiplièrent au même rythme que la peste faisait ses ravages.

Dès avril 1348, le quartier juif de Toulon fut saccagé et 40 Juifs y furent assassinés. Les massacres se répandirent alors dans toute l’Europe, notamment en Aragon et en Flandre. Les chroniqueurs de l’époque rapportèrent entre autres des massacres de centaines de Juifs à Barcelone, à Bâle, à Erfurt et à Worms durant l’été 1348. À Francfort, on assista alors à un suicide de masse des Juifs. Des massacres s’ensuivirent à Mayence, où les Juifs tentèrent de résister, et à Cologne.

Durant l’automne 1348, une rumeur circulait : la dévastation causée par la peste était due à une conspiration internationale juive pour détruire la chrétienté. Selon cette rumeur, c’étaient des Juifs de Tolède qui étaient à l’origine du complot. Ces fables furent grossies dans l’imaginaire populaire. Étant donné qu’on percevait le rabbin Peyret de Chambéry comme un principal complice, les Juifs de la Savoie furent arrêtés et soumis à la torture. À la suite de leurs aveux, des dizaines de milliers de Juifs vivant dans plus de 200 villes et villages en Savoie, Suisse et Allemagne furent massacrés.

Le 14 février 1349, un véritable massacre de la Saint-Valentin survint, alors que plus de 2000 Juifs furent massacrés à Strasbourg. Pourtant, la peste n’avait pas encore frappé cette ville. Les victimes étaient placées sur une plateforme dans le cimetière pour y être brûlées. Les Juifs acceptant de se faire baptiser étaient épargnés. Des parents juifs donnaient leurs enfants pour qu’on les baptise et leur sauve la vie. Le baptême sauva ainsi plusieurs Juifs du massacre.

Les autorités locales en profitèrent pour annuler les dettes des seigneurs féodaux envers les banquiers juifs, ainsi que toutes les promesses de remboursement et les notes de crédit. Le Conseil municipal partagea les biens des Juifs massacrés proportionnellement entre les ouvriers et les artisans de la ville, démontrant ainsi que la question financière représentait une motivation majeure dans le massacre.

Les mois suivants, les seigneurs locaux occupèrent plusieurs villes le long de la vallée du Rhin. Dans ces villes, après des procès sommaires ou même sans procès, les Juifs étaient exécutés. Cela amena même des Juifs à décider de s’incinérer vivant en incendiant leurs propres maisons. 

Encore en 1351, 350 pogroms survinrent en Europe. De plus, 60 grandes communautés juives et 150 plus petites furent détruites. En l’espace de quatre ans, plusieurs centaines des 510 communautés juives que comptait l’Europe furent ainsi décimées. Beaucoup de Juifs ayant survécu aux pogroms d’Allemagne, d’Autriche, de France et de Suisse choisirent alors d’émigrer en Pologne, où le roi Casimir III affichait une politique de tolérance.

La justification de la peste pour commettre des pogroms s’étendit sur une longue période. On avait ouvert une boîte de Pandore. Par exemple, Bruxelles anéantit sa communauté juive en la massacrant seulement en 1370, soit plus de 20 ans après le début de la peste noire. Séville connut un pogrom important dans lequel des dizaines de milliers de Juifs perdirent la vie seulement en juin 1391.

Au cours de la peste noire, beaucoup de dirigeants refusèrent de suivre le mouvement populaire anti-juif. Le pape Clément VI émit une bulle déclarant que les Juifs n’étaient pas responsables de la peste. L’empereur du Saint-Empire, Charles IV, s’opposa lui aussi à ces pogroms, comme le firent plusieurs villes allemandes. L’éclosion de pogroms entre 1347 et 1351 montre néanmoins combien il est facile pour des démagogues de créer une réaction xénophobe durant une pandémie.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke

L’ACÉUM à l’heure du coronavirus

Chronique

L’ACÉUM à l’heure du coronavirus

Gilles Vandal
Gilles Vandal
La Tribune
Chronique / Le nouvel accord commercial entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (ACÉUM) a été ratifié par le parlement de chacun de ces pays. Toutefois, cet accord ne peut devenir contraignant que 60 jours après l’échange d’avis officiels de ratification par les trois gouvernements. Or, si le Canada et le Mexique ont déjà envoyé cet avis, les États-Unis tardent à le faire. Pour que l’accord entre en vigueur le 1er juillet, il fallait que Washington envoie un avis officiel avant le 30 avril.

L’attitude de Washington dans ce dossier est déroutante. La mise en place de cet accord s’inscrivait dans la stratégie de l’administration Trump pour assurer sa réélection. Plus tôt dans l’année, Washington incitait le Canada et le Mexique à procéder rapidement, affirmant alors que l’administration Trump désirait que l’accord entre en vigueur dès le 1er juin. Maintenant, cette même administration hésite.

Cette hésitation a d’ailleurs amené un groupe bipartisan de 19 sénateurs américains à demander à l’administration de reporter la date de l’entrée en vigueur du nouvel accord commercial avec le Canada et le Mexique (ACÉUM). Ce groupe soutient que la présente pandémie désavantage les entreprises américaines. Selon ce groupe de sénateurs, celles-ci ont besoin de plus de temps pour s’adapter aux nouvelles règles régissant l’ACÉUM et s’assurer que le Canada et le Mexique respectent pleinement leurs engagements. Selon les dires des sénateurs, cela est particulièrement vrai en ce qui concerne l’industrie automobile.

Les entreprises canadiennes pressaient le Canada de ratifier le nouvel accord afin de mettre fin aux années d’incertitude qui ont accompagné l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Les chaînes d’approvisionnement allaient pouvoir ainsi retourner à la normale. Les autorités canadiennes croyaient qu’avec le nouvel accord, les échanges commerciaux avec les États-Unis deviendraient plus sûrs et que cela signifierait plus de travail pour les entreprises canadiennes. 

Mais c’était avant l’éclosion de la pandémie du coronavirus. Une nouvelle dynamique est apparue depuis. La frontière canado-américaine est devenue sous pression comme jamais en 40 ans. Depuis deux décennies, soit depuis le 11 septembre 2001, les autorités canadiennes se sont toujours battues pour garder la frontière canado-américaine la plus ouverte possible. Aussi, voir des pressions provenant même de l’intérieur du Canada pour restreindre la libre circulation des personnes et des marchandises à la frontière aurait semblé étrange jusqu’à tout récemment. 

Pourtant, il n’a fallu qu’une journée pour effectuer un tel virage. En moins de 24 heures, Ottawa et Washington en sont arrivés à un accord extraordinaire visant à limiter les passages de la frontière. Il fallait avant tout protéger la population canadienne contre la propagation du coronavirus. Cela fait contraste avec les trois années de négociations nécessaires pour arriver à l’ACÉUM. 

En effet, l’impensable est devenu réalité en mars dernier. Ottawa s’est entendu avec Washington pour restreindre drastiquement la circulation à la frontière, et ce moins de cinq semaines à peine après avoir adopté le nouvel accord commercial. Les déplacements non essentiels entre les deux pays ont été suspendus. La crise du coronavirus révèle que l’ACÉUM comporte plusieurs failles désavantageant le Canada. 

D’ailleurs, on craint que le coronavirus incite les deux pays à adopter une approche plus protectionniste. Cela est apparu évident à Washington, alors que l’administration Trump a menacé de fermer unilatéralement la frontière, d’y poster des miliaires et finalement d’empêcher la compagnie 3M d’exporter des masques médicaux au Canada. En faisant des pressions aux bons endroits, Ottawa a été capable d’amener Washington à changer d’avis. Néanmoins, cette crise a poussé les autorités canadiennes à vouloir être plus autonomes.

La pandémie du coronavirus a mis en évidence les lacunes de la mondialisation et d’un libre-échange tous azimuts. Confrontées à un virus mettant en danger la vie de milliers de personnes, les autorités canadiennes, comme celles des autres pays dans le monde, découvrent les vertus du protectionnisme, si ce n’est que pour la production de matériel médical comme les blouses, les gants, les masques, les ventilateurs et les médicaments.

La présente crise qui a conduit à la fermeture des usines et aux restrictions commerciales a démontré la dépendance économique du Canada envers l’étranger. Elle a mis en lumière, en ce qui concerne la fabrication de matériel médical, la nécessité d’avoir une position nationaliste et protectionniste basée sur la sécurité nationale. À court de ventilateurs et de masques N95, Ottawa, Toronto et Québec ont dû demander à différentes compagnies canadiennes de répondre d’urgence à la demande.

La politique du libre-échange reposait sur le droit des compagnies d’acheter et de vendre sans aucun obstacle des deux côtés de la frontière. La production se déplaçait ainsi, là où il était possible de produire plus à moindre coût. Cela signifie un haut niveau d’intégration économique dans les industries en Amérique du Nord. Or, avec le coronavirus, nous assistons à un repli stratégique partout dans le monde. Ce repli repose sur un nationalisme économique allant à l’encontre de la mondialisation et du libre-échange.

Lorsque la présente crise sera terminée, il sera impossible de retourner complètement à une politique de mondialisation et de libre-échange comme celle qui prévalait avant 2020. L’ACÉUM pourra être finalement mis en place, mais cela demandera d’importants ajustements ne provenant pas seulement des États-Unis. Pour ce qui est du Canada, il est essentiel de protéger toutes les industries liées au secteur de la santé et de définir cette exigence comme une politique de sécurité nationale.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.


Les hôpitaux ruraux américains confrontés au défi du coronavirus

Opinions

Les hôpitaux ruraux américains confrontés au défi du coronavirus

Gilles Vandal
Gilles Vandal
La Tribune
CHRONIQUE / Depuis 2010, les démocrates ont fait de la réforme de la santé leur principal cheval de bataille. Après avoir mis sur pied un système universel d’assurance maladie à multiples volets avec l’adoption de l’Obamacare, ils ont promis de bonifier ce système. En dépit de l’opposition farouche des républicains, la présente pandémie démontre l’urgence d’agir. La santé sera, comme elle l’a été en 2016 et en 2018, au centre de la prochaine campagne électorale.

Déjà avant l’arrivée de la pandémie du coronavirus, les hôpitaux ruraux américains étaient confrontés à une importante crise financière. Avec la pandémie, cette crise s’est largement amplifiée. Le Congrès américain vient de voter à la fin avril un budget d’urgence de 75 milliards de dollars pour les soutenir, en plus des 100 milliards déjà alloués pour couvrir les salaires des médecins, infirmières et préposés luttant contre le coronavirus. Mais cette aide est loin de répondre à tous leurs besoins.

L’association des hôpitaux américains estime que tous les hôpitaux américains perdent en moyenne 2800 dollars pour le traitement de chaque patient atteint du coronavirus. Or, le gouvernement fédéral qui en assume les coûts détermine le montant qu’un hôpital reçoit pour soigner un malade du coronavirus. De plus, ces établissements subissent une forte augmentation des coûts en personnel et en matériel médical.

Par ailleurs, les hôpitaux essuient des pertes de revenus liés à l’annulation des traitements ou chirurgies des patients non atteints du coronavirus. Pire encore. Un grand nombre d’hôpitaux sont des établissements privés appartenant à des sociétés d’investissement. La bourse ayant chuté, la valeur de ces investissements est moins élevée. Ces sociétés cherchent donc à rétablir la rentabilité de ces hôpitaux en coupant dans les services.

En mars 2020, l’Association américaine des hôpitaux estimait que beaucoup de grands hôpitaux perdaient un million de dollars par jour. Même un grand établissement comme le Boston Medical Center chiffrait ses pertes à 5 millions de dollars par semaine. Ce dernier annonça alors le renvoi de 700 employés. Et la crise du coronavirus n’avait pas encore vraiment commencé. Si la crise du système de santé est grave dans les grandes villes, la situation est encore pire dans les régions rurales.

Avant la crise du coronavirus, le milieu rural avait moins accès à des soins primaires, dentaires, de longue durée ou mentaux qu’en milieu urbain. Le filet de sécurité sanitaire dans les communautés rurales était sous pression, souffrant d’une disparité liée à des désavantages socio-économiques. La chute démographique et le vieillissement des populations rurales empirent la situation et augmentent les incertitudes.

Entre 2010 et 2020, 120 des 1964 hôpitaux ruraux ont fermé leurs portes aux États-Unis. Or, la Société de gestion Chartis estimait en février dernier que 450 autres centres hospitaliers ruraux pourraient être forcés de fermer pour raison financière. Quant à l’Association américaine des hôpitaux ruraux, elle en chiffre le nombre à 763.

Un des problèmes touchant les hôpitaux en milieu rural concerne leur dimension. Étant de petits établissements, ils n’ont pas la masse critique pour fournir des services au même coût que les grands hôpitaux des centres urbains. Leur rentabilité s’en ressent. Pourtant, chacun de ces hôpitaux constitue un établissement de santé indispensable, étant peut-être le seul centre hospitalier dans un rayon de 150 km.

La crise du coronavirus n’a pas encore vraiment frappé les régions rurales. Les experts estiment que cela surviendra dans une deuxième vague de la pandémie. La crise frappant les hôpitaux ruraux s’amplifiera alors, car ceux-ci sont encore moins bien préparés que les hôpitaux urbains.

Or, les régions rurales sont très vulnérables face au coronavirus du fait que leur population est plus âgée. Elles comptent donc plus de personnes ayant des problèmes de santé chroniques. Plus de 60 millions d’Américains vivent dans des communautés essentiellement rurales. Plus encore, on retrouve proportionnellement dans ces populations rurales le plus de gens souffrant de maladies cardiaques, du diabète et de l’asthme.

L’Alaska est un bon exemple de la situation qui prévaut dans les États à majorité rurale. Les experts estiment qu’au moins 40 % des 737 000 habitants de l’État contracteront le coronavirus et que 59 000 auront besoin de soins hospitaliers. Cet État ne possède toutefois que 1500 lits généraux d’hôpitaux au total. L’Alaska n’est aucunement prêt à faire face à la crise à venir. La même situation se retrouve dans la plupart des États à forte prédominance rurale.

Le coronavirus risque de faire des ravages chez ces derniers, d’autant plus que les hôpitaux ruraux ne disposent pas de services spécialisés et d’équipements médicaux pour contrer le coronavirus. Par ailleurs, la crise financière touchant ces établissements aggrave le problème. Par exemple, à cause de l’absence de chirurgies due au coronavirus, la société TeamHealth a mis en congé « volontaire » de 90 jours ses anesthésiologistes et ses infirmières anesthésistes.

Entre-temps, beaucoup de médecins spécialistes œuvrant en milieu rural perdent leur salaire à cause du coronavirus. Le peu de lits dont les hôpitaux disposent est donné aux patients ayant le coronavirus. Ces spécialistes ont ainsi été forcés de réduire considérablement leurs chirurgies électives, plus lucratives. Si la crise perdure le moindrement, beaucoup d’hôpitaux ruraux risquent de perdre leurs spécialistes, qui vont choisir d’aller travailler dans une grande ville.

Dans la foulée de la présente crise, les hôpitaux ruraux doivent faire des choix difficiles : conserver leurs spécialistes ou prendre des mesures pour réduire leur déficit alors que la pandémie fait rage. La pandémie fournit des arguments-chocs aux démocrates.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

Gilles Vandal
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La Chine : l’art de transformer une crise en avantage

Opinions

La Chine : l’art de transformer une crise en avantage

CHRONIQUE / La pandémie du coronavirus frappa la Chine de plein fouet. Pour la première fois en quatre décennies, l’économie chinoise connaissait un trimestre marqué par une contraction. Le gouvernement chinois réagit néanmoins avec une grande diligence. Le pays allait tout de même enregistrer une croissance de 1,2 % de son PIB en 2020, alors que toutes les grandes économies du reste du monde seraient en forte récession. 

Les autorités chinoises mirent au moins six semaines à déceler la nature de la nouvelle épidémie frappant la province du Hubei. Sept cas d’une pneumonie d’origine inconnue furent détectés à Wuhan entre le 8 et le 18 décembre. Et le foyer de contagion ne cessait de s’étendre. Un premier décès survint le 11 janvier 2020. Le 20 janvier, on dénombrait quelque 200 cas d’infection. C’est alors que les autorités centrales chinoises se décidèrent à intervenir.

Le président Xi fut confronté à un choix difficile : maintenir la croissance économique ou protéger la santé publique des Chinois. Il réagit alors de manière extraordinaire. Tirant des leçons de l’épidémie du SARS, il conclut que la croissance économique ne pourrait être maintenue si le pays était frappé par une grande épidémie. Il privilégia donc la lutte contre cette nouvelle menace.

Sa gestion de cette crise démontre qu’il est possible de contrôler une épidémie dans son propre pays avant qu’elle ne devienne une pandémie. Loin de nier la situation, le président chinois disparut des radars publics pendant une semaine. Alors que les médias et les réseaux sociaux chinois se demandaient où était passé leur président, ce dernier alla gérer la crise sur place à Wuhan. 

À son retour à Beijing, le président Xi mit en quarantaine toute la province d’Hubei, isolant 60 millions de Chinois du reste de la Chine, ordonnant l’arrêt des transports publics et la fermeture des autoroutes. Tous les Chinois de la province furent confinés à domicile. Il limogea les responsables locaux qui avaient cherché à dissimuler la crise. Il dépêcha ensuite des équipements et du personnel médicaux. Il fit établir d’immenses hôpitaux de campagne en quelques jours. Finalement, il imposa aussi des mesures de restriction nationales strictes pour s’assurer que l’épidémie ne s’étendrait pas au reste de la Chine.

Le recours systématique aux tests de dépistage pour tout le monde afin de détecter les personnes infectées, soumises à des consignes sévères de quarantaine, se révéla en définitive être la solution la plus pratique et la moins coûteuse pour lutter contre la propagation de l’épidémie. Les mesures mises en place furent perçues comme autoritaires en Occident. Mais les consignes étaient claires, et le président chinois savait que la population les respecterait. 

Si l’épidémie explosa et atteignit près de 83 000 cas d’infection et 4650 décès, ces derniers furent presque entièrement confinés à la province du Hubei. La Chine évita non seulement une pandémie nationale, mais l’épidémie fut enfin endiguée en mars. Les nouveaux cas provenaient essentiellement de Chinois revenant de l’étranger, à tel point que les autorités chinoises permirent un retour graduel au travail.

La stratégie de Xi s’avéra payante. D’une part, il évita que le pays soit touché par une crise plus grave de santé publique. Les pertes économiques furent lourdes, mais minimes comparativement à celles des pays occidentaux. D’autre part, la Chine allait être en mesure de produire du matériel médical pour venir en aide aux pays occidentaux du Sud qui souffrent gravement d’un manque d’équipements médicaux de base.

Lorsque l’épidémie atteignit son pic en Chine à la fin février, 760 millions de personnes étaient confinées à domicile. Alors que ces personnes vivaient sous surveillance, les entreprises ont accentué leur processus de livraison en ligne. Par exemple, les gens pouvaient commander et obtenir en 20 minutes des denrées alimentaires ou des repas des restaurants KFC. En quelques heures, ils pouvaient obtenir des vêtements. Or, Amazon en Occident met encore des jours à effectuer les mêmes livraisons.

Le commerce en ligne n’est qu’un exemple de la façon dont la Chine utilise la présente crise pour rehausser sa position internationale. Dans plusieurs domaines, elle prend une grande avance sur l’Occident en termes de logistique et d’économie numérique. La crise du coronavirus lui permet aussi de faire une importante transition vers le télétravail.

Les autorités chinoises firent toutefois plus encore. Pour mettre fin à la quarantaine, elles se montrèrent très innovatrices. Elles eurent recours au système des codes QR installé sur les téléphones intelligents. Ces codes QR comprennent le code de santé de chaque individu. Or, pour sortir, tout le monde doit porter son téléphone. La couleur affichée à l’écran du téléphone de chaque personne détermine s’il peut sortir de chez lui, prendre le métro, se rendre au travail, aller souper au restaurant, faire des courses dans les centres commerciaux, etc.

Les autorités chinoises s’appuyèrent sur la technologie des téléphones intelligents pour contrôler les déplacements des gens et freiner la propagation du coronavirus. En trois mois, le système fut installé partout en Chine. Beijing put alors lever graduellement les mesures de verrouillage touchant le pays.

Ainsi, au nom de la santé publique, la Chine vient d’entrer dans un nouveau système du « Big Brother ». Les codes QR font dorénavant partie d’un système de contrôle régissant la vie quotidienne des gens. Faisant fi des libertés individuelles, l’État chinois a augmenté sa capacité de contrôle de sa population. Le virage numérique marqué par l’achat en ligne et le recours aux codes QR démontre comment les autorités chinoises ont cherché à transformer la présente crise en avantage économique et politique. Ce virage numérique chinois est un prélude du monde de demain reposant de plus en plus sur l’intelligence artificielle.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.


La peste noire de 1347-1352

Opinions

La peste noire de 1347-1352

Gilles Vandal
Gilles Vandal
La Tribune
ANALYSE / La peste noire qui frappa l’Europe et l’Asie au milieu du 14e siècle fut une pandémie proportionnellement beaucoup plus dévastatrice que celle de la peste justinienne. En provenance de la mer Noire, cette pandémie arriva en Europe en octobre 1347 par douze navires qui accostèrent à Messine, en Sicile.

Avant l’arrivée de ces navires, les Européens avaient entendu dire qu’une grande peste décimait les populations du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient. En effet, la pandémie frappait la Chine, l’Inde, la Perse, la Syrie et l’Égypte depuis le début des années 1340.

Les journaux américains secoués par le coronavirus

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Les journaux américains secoués par le coronavirus

Gilles Vandal
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La Tribune
CHRONIQUE / Au-delà des pertes humaines, différents journaux américains, dont le New York Times et le Washington Post, notent que le coronavirus est en train de faire une grande victime collatérale: l’industrie de l’information. À cause de la pandémie, les revenus publicitaires des journaux locaux ont fondu. Cette grande industrie américaine, qui était déjà en difficulté, est entrée avec le coronavirus dans une phase critique. 

Partout aux États-Unis, les perspectives de la presse écrite sont inquiétantes. La crise ne touche pas seulement les journaux traditionnels. Elle affecte aussi ceux ayant des points de vente uniquement numériques. Par exemple, BuzzFeed, un site d’information, a dû réduire le salaire de ses employés de 25 % pour assurer la rentabilité de l’entreprise.

Les journaux américains étaient déjà fortement secoués par l’arrivée des médias sociaux, qui accaparent une large part des revenus publicitaires depuis 15 ans. Or, le coronavirus accélère considérablement la révolution médiatique. Le public américain délaisse de plus en plus la presse écrite pour se tourner vers la consommation de nouvelles par vidéo qui sont diffusées en mode continu. Alors que la presse écrite reposait depuis trois siècles sur une approche critique qui suscitait la réflexion du lecteur, les nouveaux médias conçoivent les nouvelles comme une simple source de divertissement.

Tandis que la crise menace de faire disparaître les médias plus traditionnels, comme les journaux, le public américain et celui des autres pays ont besoin plus que jamais de voix crédibles, de journalistes qui procèdent à des vérifications rigoureuses de l’information et de déclarations des dirigeants politiques. D’ailleurs, les dirigeants plus autoritaires cherchent justement à profiter de la présente crise pour freiner davantage la libre circulation des informations.

Toutes les entreprises d’information traditionnelle sont affectées. En plus des journaux régionaux et locaux qui sont menacés de fermeture, les grandes agences de presse et les grands réseaux traditionnels de télé luttent pour leur survie. Gannett, une société propriétaire du USA Today et de plus de 250 journaux locaux, a été forcée de réduire ses coûts d’exploitation pour la durée de la pandémie, alors que McClatchy, l’un des plus grands éditeurs de nouvelles américains, est en faillite. Par ailleurs, les holdings Lee Enterprises et Tribune sont très endettés.

En cette période de pandémie, les journaux réduisent leur personnel et leur nombre de jours de parution partout en Amérique. Plus encore. Beaucoup de journaux jettent tout simplement l’éponge, croyant ne pas avoir de chances de survivre à la présente crise. Entre-temps, le nombre de téléchargements d’applications des nouveaux médias sociaux s’est accru de 50 %.

Aujourd’hui, la principale concurrence des journaux locaux provient de Facebook et de Google, qui, en plus de distribuer des contenus de nouvelles, accaparent 58 % des revenus publicitaires à l’échelle nationale et 77 % de ceux des marchés locaux. Les journaux locaux sont incapables de concurrencer ces deux puissantes sociétés. Le monde semble donc se diriger inexorablement vers un oligopole des médias qui contrôlera toute l’information. Ainsi, le public américain aurait accès à moins de chaînes télévisées et à moins de journaux, alors que les grands conglomérats des médias numériques prendraient plus de place. 

Ces nouveaux médias n’ont toutefois pas montré jusqu’ici qu’ils sont en mesure de relever un des défis majeurs du XXIe siècle: préserver une société démocratique. Ils ont tendance à encourager intrinsèquement la partisanerie politique au lieu de susciter de vrais débats. Face aux déclarations publiques controversées ou purement mensongères d’un Donald Trump, le public américain n’a jamais eu autant besoin de médias crédibles qui clarifient l’information et réfutent les fausses nouvelles. 

D’ailleurs, le Centre américain de prévention et de contrôle des maladies réaffirmait en 2019 la nécessité de disposer de voix locales, familières, indépendantes et crédibles pour rassurer le public américain. Le directeur du centre faisait un constat: en période de crise, «nous nous tournons vers un leader local connu et crédible pour obtenir des conseils». Or, c’est exactement le contraire qui est en train de se produire durant la crise, alors que les journaux et les réseaux de télé luttent pour leur survie.

En 2020, 65 millions d’Américains vivent dans des comtés ruraux où il n’existe qu’un journal local. En ce sens, la disparition de tout journal local ou régional prive des milliers d’Américains d’une source vitale d’information touchant leur communauté. Les journaux locaux constituent des institutions essentielles pour définir son appartenance à une communauté, dénoncer les éventuels méfaits des dirigeants locaux et encourager l’engagement civique. En un mot, ils résident au cœur de la démocratie locale.

Confrontées à la baisse de leurs revenus publicitaires, certaines grandes sociétés qui possèdent les journaux locaux ont adopté une stratégie de forte réduction de leurs coûts d’exploitation. En cette période où le public a grand besoin d’informations crédibles, les salles de rédaction se voient ainsi amputées de la moitié de leur personnel. Les journaux locaux et régionaux aux États-Unis doivent en faire plus avec moins de ressources. 

Comme beaucoup d’histoires explosives ne sont pas couvertes, ce sont les communautés locales qui en souffrent. En fait, le déclin du journalisme local ne doit pas être perçu comme un problème local. Il représente un intérêt national aux États-Unis, comme partout dans le monde. Cette question est au cœur de toute démocratie locale et cette dernière est à la base d’une démocratie à l’échelle nationale.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

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La propagation de la lèpre au Moyen-Âge

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La propagation de la lèpre au Moyen-Âge

CHRONIQUE / La lèpre est connue aujourd’hui comme la maladie de Hansen, du nom du médecin norvégien qui identifia en 1873 la bactérie Mycobacterium leprae à l’origine de l’infection. La lèpre représente une vieille maladie qui tourmente l’humanité depuis au moins 3500 ans. Une description de celle-ci se retrouve déjà dans un papyrus remontant à 1550 avant notre ère.

Toutefois, elle ne serait apparue en Europe qu’avec le retour d’Asie des armées d’Alexandre le Grand. On la retrouve ensuite à Rome avec le retour des armées de Pompée d’Asie Mineure en 62 avant notre ère. Beaudoin IV, roi de Jérusalem de 1174 à 1185, fut le plus célèbre personnage lépreux du Moyen-Âge. Si la lèpre fut tout au long de l’histoire une maladie à la fois redoutée et mal comprise, ce fut particulièrement le cas durant la période médiévale. À partir du 11e siècle et jusqu’au 14e siècle, la lèpre prit un caractère pandémique.

Canada et États-Unis : deux réponses très différentes au coronavirus

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Canada et États-Unis : deux réponses très différentes au coronavirus

Gilles Vandal
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Chronique / La pandémie du coronavirus représente une tragédie pour tous. Cependant, certains pays s’en sortent mieux que d’autres. Un simple regard sur les données statistiques de la contamination démontre des résultats très différents au Canada par rapport aux États-Unis. En fait, alors que les États-Unis sont devenus l’épicentre de la pandémie et que leur taux de mortalité rejoint proportionnellement ceux de l’Italie ou de l’Espagne, le Canada se classe statiquement parlant parmi les premiers de classe avec l’Australie, Taiwan, Singapour ou la Corée du Sud. Comment expliquer cette différence avec les États-Unis alors que nous vivons sur le même continent?

Encore récemment, une étude de l’Université Harvard démontrait que pour contrôler les maladies contagieuses, il était important d’adopter une politique rapide de détection et de surveillance. Lors des premiers cas de coronavirus, l’attitude du président Trump fut de nier le problème, affirmant que tout était sous contrôle. Les services de renseignement américain avaient pourtant décelé dès novembre 2019 l’apparition d’une pandémie dangereuse en Chine. Toutefois, pendant trois mois, le président américain rejetait l’expertise scientifique des agences de santé publique et les conseils de ses propres services de renseignement.

En contrepartie, les autorités canadiennes ont compris l’importance d’avoir une stratégie visant à contrôler la courbe comme moyen d’endiguer la propagation de la pandémie. Une fois que cela est fait, il est possible de dépasser cette courbe et de s’occuper plus des cas actifs. Cela est possible dans la mesure où les autorités en place acceptent de réagir agressivement dès le départ. 

Or, la préparation aux épidémies commence des années avant une épidémie. Obama avait mis en place une stratégie, mais Trump a mis ces études à la poubelle à l’été 2018. Plus encore, alors que la présente pandémie pointait à l’horizon, il proposait au début février 2020 de réduire de 30 % le budget de prévention des épidémies.

Au Canada, l’attitude fut très différente. Tirant les leçons de l’épidémie du SARS, les autorités médicales canadiennes ont suivi étroitement l’évolution du coronavirus et ont adopté des stratégies appropriées. Les autorités médicales et politiques canadiennes, à tous les niveaux, ont rejeté la politique de l’autruche. Elles comprenaient un principe de base : endiguer la maladie n’est généralement pas le fruit du hasard. Il faut prendre les bons moyens au bon moment. La rapidité de l’intervention dans la détection et surveillance est la clé du succès. Aussi, le Canada n’est pas confronté à des crises comme celles survenant en Italie, en Espagne et maintenant aux États-Unis.

Contrairement aux États-Unis où le président Trump insulte régulièrement les gouverneurs démocrates, les autorités canadiennes, tant provinciales que fédérales, travaillent étroitement ensemble. Elles ont toutes pris au sérieux le danger de pandémie dès le mois de janvier. Elles se sont montrées très attentives aux signes inquiétants concernant la nature de la maladie et les personnes les plus à risque. Elles ont su aussi tirer des leçons des erreurs des autres pays.

Comme les autorités canadiennes n’ont pas nié le problème, elles n’ont pas un problème de crédibilité comme aux États-Unis. La communication entre les autorités et la population devint ainsi beaucoup plus facile. Ce faisant, les Canadiens ont accepté plus rapidement que les Américains de se plier aux exigences strictes de quarantaine et d’une distanciation sociale rigoureuse. En adoptant une approche basée sur la transparence, il devint plus facile au Canada de détecter, identifier et isoler les cas suspects.

Le maintien d’une communication publique efficace est vital pour obtenir le concours des gens et s’assurer qu’ils demeurent vigilants. Aussi, contrairement au comportement de Trump, les autorités canadiennes n’ont pas contredit les scientifiques. Elles n’ont pas cherché à minimiser la menace en suggérant qu’un vaccin pourrait être rapidement développé ou en effectuant d’autres déclarations inexactes. En se montrant ouvertes, honnêtes et transparentes, les autorités canadiennes ont maintenu un climat de confiance. Ce faisant, elles ont non seulement démontré leur compétence, mais leur souci réel du bien-être des gens.

Ainsi, les autorités canadiennes ont été beaucoup plus rapides à limiter les contacts sociaux pour éviter d’être submergées par une épidémie à grande échelle. Les écoles et universités furent fermées beaucoup plus tôt qu’aux États-Unis, l’interdiction de tenir de grands rassemblements décrétée rapidement. De plus, les porteurs du virus, étant rapidement identifiés par un nombre élevé de tests, furent ordonnés de se mettre en quarantaine. Lorsque les autorités ont pris la décision de fermer les usines et de demander aux travailleurs de rester chez eux, elles avaient développé des plans d’urgence d’assistance économique.

La différence dans les chiffres entre les deux pays est très parlante. Au 28 mars, le Canada avait déjà effectué 184 000 tests de dépistage du coronavirus, lui permettant de détecter 5500 personnes ayant été contaminées, soit un ratio de 2.9 %. Le nombre de cas demandant une hospitalisation était de 6 % et le taux de mortalité étant moins de 1 %. Aux États-Unis, la situation est très différente. À la même date, les autorités américaines n’avaient alors effectué que 552 000 tests, soit proportionnellement 3.3 fois moins qu’au Canada. Le taux de détection était beaucoup plus élevé avec 15.5 %, indiquant une propagation plus grande qu’au Canada. Par ailleurs, le nombre de cas demandant une hospitalisation atteignait 16.5 % aux États-Unis, 2.5 fois plus qu’au Canada. De plus, le taux de mortalité était le quadruple de celui du Canada. Depuis deux semaines, les chiffres augmentent dans les deux pays, mais les ratios demeurent sensiblement les mêmes.

Les interventions des autorités canadiennes furent à la fois agressives et opportunes pour confronter la pandémie. Ce faisant, le Canada, étant doté d’un des meilleurs systèmes de santé au monde, s’est assuré que le public canadien conserve la confiance en ce système. Ainsi, alors que le système de santé américain est débordé par la pandémie, au Canada la crise est beaucoup plus sous contrôle. Alors que le président Trump cherche à blâmer tout le monde pour la pandémie, les premiers ministres Trudeau, Legault et leurs collègues des autres provinces ont su exercer un véritable leadership.


Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.


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La peste de Cyprien, 250-270

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La peste de Cyprien, 250-270

CHRONIQUE / En 250 de notre ère, l’Empire romain avait largement récupéré de la chute démographique que la peste Antonine avait causée 80 ans plus tôt. Toutefois, l’Empire fut alors frappé par une pandémie encore plus grande. Cette dernière fut baptisée la peste de Cyprien, du nom de l’évêque de Carthage. Ce dernier la décrivit dans ses moindres détails dans un ouvrage intitulé « De la Mortalité ». Ses observations constituent l’examen le plus complet concernant cette pandémie.

Cette pandémie, en provenance de l’Éthiopie, atteint l’Empire en passant par l’Égypte vers Pâques de 250. Elle frappa Rome l’année suivante. Elle s’étendit ensuite à la Syrie et à la Grèce, touchant graduellement toutes les provinces de l’Empire. Elle va réapparaître presque tous les ans pendant 13 ans pour finalement disparaître en 270.

Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
La peste antonine, 165-189

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La peste antonine, 165-189

CHRONIQUE / Cette pandémie a été nommée en l’honneur de l’empereur Marc-Aurèle (Marcus Aurelius Antoninus). Elle est aussi appelée peste de galien, du nom du célèbre médecin romain qui l’a décrite en détail. Elle fut aussi dépeinte par Aelius Aristide, un rhéteur hypocondriaque, Lucien, un satiriste sceptique, Orose, un chrétien apologétique, Dion Cassius et Hérodien, deux historiens grecs.

La pandémie de la peste antonine prit son origine dans des populations isolées de l’Asie centrale. Suivant la route de la soie, elle frappa d’abord l’Empire des Han de la Chine en 155. Puis, par la même route, en sens inverse, elle se dirigea vers l’ouest de l’Empire parthe qu’elle atteignit vers 164-165.