Chronique

Plus intéressant que la LNH

CHRONIQUE / Même s’il a chuté dans les sondages, François Legault a encore une chance de devenir premier ministre du Québec. Mais à moins d’un revirement spectaculaire, il dirigera un gouvernement minoritaire. Ce sera difficile pour un parti qui n’a jamais occupé le pouvoir et dont les principales recrues n’ont pas d’expérience politique. Même dans l’opposition, c’est un grand défi. Parlez-en à Mario Dumont qui a dirigé l’opposition officielle avec une équipe de recrues sans expérience en 2007… Ça lui a valu le surnom de «girouette» dans les débats parlementaires.

Lors de mon entrevue avec François Legault, le 14 septembre, je lui ai fait remarquer que sa promesse de modifier le mode de scrutin le mettrait en situation de minorité, même avec la confortable avance dans les sondages dont il disposait alors. Il a acquiescé, pour ajouter qu’il ne voyait pas de mal à cela. «Je pense qu’en ayant éventuellement des gouvernements de coalition ou des gouvernements qui ont besoin ponctuellement de l’appui des autres partis pour faire des changements, je pense que ça va changer la culture en politique pour le mieux.»

Et plus encore : «Il va falloir apprendre à travailler avec d’autres. Il faut arrêter ça, les bons et les méchants. Actuellement, c’est trop polarisé.»

Les sondages ont beaucoup changé depuis cette entrevue. Or, le gouvernement minoritaire que M. Legault a encore des chances de former, aurait beaucoup de difficultés à obtenir l’appui des autres partis sur les changements qu’il a promis en campagne électorale. Manon Massé et Jean-François Lisée ne seraient certainement pas au rendez-vous. Quant aux libéraux, oubliez ça. La probabilité d’un nouveau rendez-vous électoral dans moins de deux ans serait trop forte pour favoriser toute collaboration. 

M. Legault a peut-être commis une erreur au débat de Radio-Canada en faisant preuve d’agressivité à l’endroit de ses adversaires. Il aurait gagné en incarnant plutôt le rôle confiant et rassurant de premier ministre que les sondages lui donnaient alors. Les Québécois n’aiment pas la chicane entre les politiciens. Or, c’est cette image que M. Legault a projetée. Les difficultés qu’il a connues par la suite sur l’immigration n’ont fait qu’accentuer ses problèmes. Jean-François Lisée, par opposition, a mené une campagne sympathique et humoristique à l’occasion. Il a regagné le cœur d’une partie de l’électorat, notamment chez les souverainistes qui s’étaient réfugiés à la Coalition avenir Québec. 

Dans un tel contexte, le débat de jeudi soir à TVA revêt une grande importance. M. Legault doit savoir offrir la crédibilité attendue par les électeurs qui voyaient en lui un espoir de changement. Et pour ce faire, ses propositions doivent être claires, et subir avec succès le test que ses adversaires ne manqueront pas de lui faire subir. 

La prestation de Philippe Couillard est assez prévisible. Son meilleur argument est de mettre son adversaire au défi de préciser ses politiques.

Le comportement de Jean-François Lisée peut réserver des surprises. Le chef du Parti québécois voit enfin la possibilité de sauver l’héritage de René Lévesque et de conserver son leadership. Il voudra préserver le capital de sympathie engrangé depuis le début de sa campagne, en évitant d’être condescendant. Mais il ne peut se permettre d’épargner François Legault. Son adversaire est vulnérable, et c’est de ce côté qu’il a le plus de chances de grignoter des votes supplémentaires. Avec autant d’indécis, tout devient possible.

Que vous aimiez ou non la politique, cette campagne électorale est en train de devenir plus intéressante que les séries éliminatoires de la Ligue nationale de hockey, quand le Tricolore est encore dans la course.

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Qu’est-ce qui se passe?

CHRONIQUE / On finira peut-être par en tirer une leçon politique. En 2014, le Parti québécois a été plombé par son projet de Charte des valeurs québécoises. Cette année, c’est la Coalition avenir Québec (CAQ) qui se retrouve en difficulté avec son projet de test des valeurs. Dans un cas comme dans l’autre, les deux partis avaient misé sur les inquiétudes d’une partie de la population à l’endroit des immigrants. Et dans un cas comme dans l’autre, les avenues proposées ont été et sont encore mal accueillies, se heurtant à de nombreux obstacles.

Comment expliquer cette réaction de l’électorat? C’est peut-être que les Québécois ne veulent pas sacrifier leur réputation de générosité et d’hospitalité à des discours qui leur semblent parfois teintés de préjugés. On n’en parle plus aujourd’hui, mais le test des valeurs de la CAQ, présenté en août 2016, trouvait prétexte, par exemple, dans le désir d’interdire le burkini aux femmes de confessionnalité musulmane. François Legault disait alors «qu’il y a des vêtements qui sont un peu extrêmes qui, pour certaines femmes, peuvent être interprétés comme un geste de soumission. C’est important de s’assurer que les nouvelles personnes qu’on accueille au Québec croient à l’égalité entre les hommes et les femmes».

Deux ans plus tard, la CAQ n’exploite plus ces craintes. Mais la proposition d’expulser les gens qui ne passent plus son test des valeurs et de la langue est devenue un boulet au pied du chef, tout comme la Charte des valeurs de Bernard Drainville aux élections de 2014. 

Il reviendra aux sociologues et aux politicologues d’étudier ce phénomène, mais un changement important permettra peut-être de l’expliquer. La pénurie de main-d’œuvre qui frappe tout le Québec fait que les immigrants sont devenus essentiels pour combler des postes vacants dans tous les domaines d’activités, jusque dans les CHSLD où nos aînés manquent de soins. Elle est bien révolue, cette époque où les immigrants étaient perçus comme des «voleurs de jobs». Le débat ne porte donc plus sur l’opportunité d’accueillir des immigrants, mais sur la nécessité de mieux les intégrer, notamment en favorisant davantage leur apprentissage du français. C’est assez fascinant comme situation, et ça forcera le prochain gouvernement, quel qu’il soit, à y consacrer des énergies et des budgets supplémentaires. Et ça convaincra peut-être les politiciens à y penser deux fois plutôt qu’une la prochaine fois, avant de s’aventurer dans la démagogie facile sur l’immigration. C’est un dossier qui soulève les passions populaires, mais qui s’avère très complexe lorsqu’on y met le petit doigt.

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Legault malmené en anglais

CHRONIQUE / Philippe Couillard était en territoire ami, François Legault était inconfortable en anglais et Jean-François Lisée est allé à sa jugulaire à plusieurs reprises au grand plaisir du chef libéral. Quant à Manon Massé, elle s’en est sortie correctement.

Il a été intéressant et plus discipliné, ce débat en anglais présenté lundi soir sur les réseaux anglophones. Il a permis de mieux cerner les préoccupations et les frustrations de nos concitoyens de langue anglaise qui n’ont pas leur place dans la fonction publique et les sociétés d’État, qui veulent des services de santé en région, et qui voient leurs enfants quitter le Québec parce qu’ils ne sont pas à l’aise en français.

Sur le fond, le débat n’a rien apporté de nouveau dans l’actualité, mais il a certainement renforcé l’avance libérale auprès de cette clientèle. Contrairement au débat en français, où la cacophonie l’a emporté trop souvent, les modératrices ont tenu les brides très serrées. Ce qui a permis à Philippe Couillard et Jean-François Lisée, tous deux beaucoup plus à l’aise en anglais, de passer leurs messages. François Legault, qui s’était démarqué par ses attaques répétées dans le débat en français, n’était pas suffisamment à l’aise en anglais pour porter des coups à ses rivaux.

Jean-François Lisée à profité de ses mots d’ouverture pour se dédouaner auprès de sa clientèle. Il a clamé haut et fort sa foi souverainiste et il s’est réclamé de René Lévesque. Ce qui lui a permis ensuite de se montrer on ne peut plus civilisé envers l’électorat de langue anglaise sur toutes les questions soulevées. Mais c’est François Legault que Lisée avait ciblé en prévision de ce débat, et il n’a pas été tendre. Il lui a reproché d’être passé à coté de la question sur les services de santé en région, sur l’aide aux personnes âgées et d’avoir une position «épouvantable» envers les immigrants. Les modératrices ont du lever le ton pour rappeler les deux hommes à l’ordre à un moment donné. Ils n’ont pas récidivé, mais c’est entre Philippe Couillard et le chef de la CAQ que les échanges ont ensuite pris la même tournure, devant Massé et Lisée qui riaient tellement c’était ridicule.

Priés de dire par un oui ou un non s’ils mettraient en place une enquête sur le racisme systémique, les trois hommes ont dit non alors que Manon Massé a répondu par un oui.

Les échanges sur l’environnement et les changements climatiques ont été décevants, ce qui est compréhensible compte tenu du peu de temps laissé aux participants pour aller au delà de leurs slogans de campagne.

François Legault a passé un mauvais moment sur l’avenir des commissions scolaires, un thème cher aux communautés anglophones qui veulent conserver le contrôle de leurs institutions. Accusé de vouloir abolir les commissions, le chef de la CAQ a dit qu’il voulait les remplacer par des «centres de services», ce qui a permis au chef de libéral de rétorquer qu’il voulait les abolir.

C’est clair que François Legault serait le perdant s’il fallait donner des notes aux participants à ce débat, et c’est en grande partie à cause de la langue.

Philippe Couillard, par contre, a été très efficace dans son mot de sortie, pour convaincre cet électorat déjà acquis d’aller voter. Jean-François Lisée et Manon Massé ont conclu sur l’urgence des changements climatiques. Lisée a été habile en disant «qu’en français ou en anglais, c’est la seule planète que nous avons». Sur le même sujet, Manon Massé a déclaré que «c’est maintenant ou jamais». Sans grande surprise, François Legault a conclu en disant que «le vrai changement commençait maintenant».

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François Legault à l'école de Lucien Bouchard

Même s’il ne tient rien pour acquis, François Legault se prépare au pouvoir. Le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) a confié à son directeur de cabinet, Martin Koskinen, le mandat de préparer la transition : «sous-ministres, sociétés d’État, personnel politique, je ne veux pas mettre d’énergie là-dessus», m’a-t-il expliqué vendredi en entrevue. Il se dit conscient que les attentes seront élevées, et il veut se concentrer sur ses priorités.

«Dans ma tête, il y a trois grands ministères, l’économie, avec les Finances et le Trésor, l’Éducation et la Santé. J’ai une bonne idée où je m’en vais, autant au niveau des ministres qu’au niveau des sous-ministres». Il entend bien cibler ses objectifs. «Je vais essayer de ne pas m’éparpiller. Lucien Bouchard avait dit une phrase qui m’a marqué, il avait dit : “Quand on est au gouvernement, y a une réserve de courage, puis on pige dedans et à un moment donné il n’y en a plus. Ça fait que éparpille-toi pas, concentre-toi là dessus.” Je lunche encore régulièrement avec Lucien… Concentre-toi, puis moi je veux me concentrer dans ces trois domaines-là.»

François Legault croit pouvoir montrer des résultats à la fin d’un premier mandat, notamment en matière économique à cause de la force de ses recrues : «Je suis tellement fier de mon coup en économie, c’est incroyable, Pierre Fitzgibbon, Christian Dubé, Gilles Bélanger, Éric Girard. Prends juste ces quatre-là. Demain matin, je leur dis : “Tu t’occupes des Finances, tu t’occupes du Conseil du trésor, on revoit complètement la façon de travailler d’Investissement Québec.” En économie, dans quatre ans, ça va paraître. Juste avec ces quatre personnes-là, plus moi, tu sais moi aussi je suis un deal maker.»

Le chef de la CAQ promet aussi des résultats dans le premier mandat avec la maternelle 4 ans : «On va les agrandir les écoles, et on va y mettre les ressources. Ça, c’est sur que dans quatre ans, ça va être fait.»

Et les premiers 100 jours? «Je sais qu’il faut poser des gestes dans les 100 premiers jours, ça donne un mouvement, mais je reviens à mes trois priorités. Il va falloir que ça bouge dans les maternelles 4 ans, il va falloir commencer les négociations avec les deux groupes de médecins, les omnipraticiens pour changer le mode de rémunération, et les spécialistes pour revoir leur rémunération, puis l’économie avec la révision du rôle d’Investissement Québec.»

M. Legault promet aussi de ne pas décevoir sur les questions d’intégrité. «Moi, j’ai un immense avantage : je ne dois rien à personne. Je suis indépendant financièrement et je ne dois rien à personne. J’ai toujours fait attention de ne pas demander de faveur et je n’en donnerai pas. Ça va être la compétence.»

Il a déjà identifié les deux personnes de son équipe qui piloteront ce dossier : «J’ai deux gros atouts, Sonia LeBel et Simon Jolin-Barrette. Je veux m’assurer qu’on prenne toutes les mesures pour qu’il n’y ait pas de corruption, de collusion, qu’on arrête de nommer des petits amis, qu’on arrête de donner des contrats à des petits amis. Si on veut rebâtir la confiance et réduire le cynisme de la population, il faut être irréprochable et il faut mettre les mécanismes aux bonnes places. Je pense que Simon et Sonia vont être géniaux pour faire ça.»

François Legault donne son plein appui au Marché du carbone, qu’il estime préférable à une taxe sur le carbone parce qu’il a un effet motivateur pour les entreprises performantes qui peuvent vendre des crédits. Mais c’est du côté de l’hydroélectricité que va sa préférence. «Moi, je me dis que la plus grande contribution que pourrait faire le Québec pour sauver la planète, ce serait d’exporter de l’électricité dans le Nord-Est américain et remplacer des centrales au gaz et au charbon. Beaucoup plus que tous les systèmes de transport en commun, beaucoup plus que toutes les autos électriques, beaucoup plus que tout ce qu’on pourrait faire pour l’environnement.»

Il rêve de la mise en place d’un grand projet commun avec l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et peut-être Terre-Neuve.

«Je ne comprends pas que l’Ontario s’apprête à investir 20 milliards $ pour rénover des centrales nucléaires. Leurs entreprises seraient plus compétitives et plus productives avec l’électricité du Québec.»

M. Legault estime que la collaboration souhaitée pourrait passer par «une alliance énergétique», une «entreprise canadienne, possédée en partie par le Nouveau-Brunswick, en partie en partie par l’Ontario et peut-être d’autres provinces. Les activités actuelles d’Hydro-Québec restent dans Hydro-Québec, mais on pourrait s’associer avec l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, pour les nouvelles activités.»

Pour le chef de la CAQ, ce genre de collaboration contribuerait à tout le Canada. «Le Canada aussi est moins riche que les États-Unis. Il y a un problème de productivité aussi au Canada. Alors de travailler avec le gouvernement fédéral sur le développement économique du Canada, j’aimerais ça parce qu’on a des défis communs.»