Chronique

Qu’est-ce qui se passe?

CHRONIQUE / On finira peut-être par en tirer une leçon politique. En 2014, le Parti québécois a été plombé par son projet de Charte des valeurs québécoises. Cette année, c’est la Coalition avenir Québec (CAQ) qui se retrouve en difficulté avec son projet de test des valeurs. Dans un cas comme dans l’autre, les deux partis avaient misé sur les inquiétudes d’une partie de la population à l’endroit des immigrants. Et dans un cas comme dans l’autre, les avenues proposées ont été et sont encore mal accueillies, se heurtant à de nombreux obstacles.

Comment expliquer cette réaction de l’électorat? C’est peut-être que les Québécois ne veulent pas sacrifier leur réputation de générosité et d’hospitalité à des discours qui leur semblent parfois teintés de préjugés. On n’en parle plus aujourd’hui, mais le test des valeurs de la CAQ, présenté en août 2016, trouvait prétexte, par exemple, dans le désir d’interdire le burkini aux femmes de confessionnalité musulmane. François Legault disait alors «qu’il y a des vêtements qui sont un peu extrêmes qui, pour certaines femmes, peuvent être interprétés comme un geste de soumission. C’est important de s’assurer que les nouvelles personnes qu’on accueille au Québec croient à l’égalité entre les hommes et les femmes».

Deux ans plus tard, la CAQ n’exploite plus ces craintes. Mais la proposition d’expulser les gens qui ne passent plus son test des valeurs et de la langue est devenue un boulet au pied du chef, tout comme la Charte des valeurs de Bernard Drainville aux élections de 2014. 

Il reviendra aux sociologues et aux politicologues d’étudier ce phénomène, mais un changement important permettra peut-être de l’expliquer. La pénurie de main-d’œuvre qui frappe tout le Québec fait que les immigrants sont devenus essentiels pour combler des postes vacants dans tous les domaines d’activités, jusque dans les CHSLD où nos aînés manquent de soins. Elle est bien révolue, cette époque où les immigrants étaient perçus comme des «voleurs de jobs». Le débat ne porte donc plus sur l’opportunité d’accueillir des immigrants, mais sur la nécessité de mieux les intégrer, notamment en favorisant davantage leur apprentissage du français. C’est assez fascinant comme situation, et ça forcera le prochain gouvernement, quel qu’il soit, à y consacrer des énergies et des budgets supplémentaires. Et ça convaincra peut-être les politiciens à y penser deux fois plutôt qu’une la prochaine fois, avant de s’aventurer dans la démagogie facile sur l’immigration. C’est un dossier qui soulève les passions populaires, mais qui s’avère très complexe lorsqu’on y met le petit doigt.

Chronique

Legault malmené en anglais

CHRONIQUE / Philippe Couillard était en territoire ami, François Legault était inconfortable en anglais et Jean-François Lisée est allé à sa jugulaire à plusieurs reprises au grand plaisir du chef libéral. Quant à Manon Massé, elle s’en est sortie correctement.

Il a été intéressant et plus discipliné, ce débat en anglais présenté lundi soir sur les réseaux anglophones. Il a permis de mieux cerner les préoccupations et les frustrations de nos concitoyens de langue anglaise qui n’ont pas leur place dans la fonction publique et les sociétés d’État, qui veulent des services de santé en région, et qui voient leurs enfants quitter le Québec parce qu’ils ne sont pas à l’aise en français.

Sur le fond, le débat n’a rien apporté de nouveau dans l’actualité, mais il a certainement renforcé l’avance libérale auprès de cette clientèle. Contrairement au débat en français, où la cacophonie l’a emporté trop souvent, les modératrices ont tenu les brides très serrées. Ce qui a permis à Philippe Couillard et Jean-François Lisée, tous deux beaucoup plus à l’aise en anglais, de passer leurs messages. François Legault, qui s’était démarqué par ses attaques répétées dans le débat en français, n’était pas suffisamment à l’aise en anglais pour porter des coups à ses rivaux.

Jean-François Lisée à profité de ses mots d’ouverture pour se dédouaner auprès de sa clientèle. Il a clamé haut et fort sa foi souverainiste et il s’est réclamé de René Lévesque. Ce qui lui a permis ensuite de se montrer on ne peut plus civilisé envers l’électorat de langue anglaise sur toutes les questions soulevées. Mais c’est François Legault que Lisée avait ciblé en prévision de ce débat, et il n’a pas été tendre. Il lui a reproché d’être passé à coté de la question sur les services de santé en région, sur l’aide aux personnes âgées et d’avoir une position «épouvantable» envers les immigrants. Les modératrices ont du lever le ton pour rappeler les deux hommes à l’ordre à un moment donné. Ils n’ont pas récidivé, mais c’est entre Philippe Couillard et le chef de la CAQ que les échanges ont ensuite pris la même tournure, devant Massé et Lisée qui riaient tellement c’était ridicule.

Priés de dire par un oui ou un non s’ils mettraient en place une enquête sur le racisme systémique, les trois hommes ont dit non alors que Manon Massé a répondu par un oui.

Les échanges sur l’environnement et les changements climatiques ont été décevants, ce qui est compréhensible compte tenu du peu de temps laissé aux participants pour aller au delà de leurs slogans de campagne.

François Legault a passé un mauvais moment sur l’avenir des commissions scolaires, un thème cher aux communautés anglophones qui veulent conserver le contrôle de leurs institutions. Accusé de vouloir abolir les commissions, le chef de la CAQ a dit qu’il voulait les remplacer par des «centres de services», ce qui a permis au chef de libéral de rétorquer qu’il voulait les abolir.

C’est clair que François Legault serait le perdant s’il fallait donner des notes aux participants à ce débat, et c’est en grande partie à cause de la langue.

Philippe Couillard, par contre, a été très efficace dans son mot de sortie, pour convaincre cet électorat déjà acquis d’aller voter. Jean-François Lisée et Manon Massé ont conclu sur l’urgence des changements climatiques. Lisée a été habile en disant «qu’en français ou en anglais, c’est la seule planète que nous avons». Sur le même sujet, Manon Massé a déclaré que «c’est maintenant ou jamais». Sans grande surprise, François Legault a conclu en disant que «le vrai changement commençait maintenant».

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François Legault à l'école de Lucien Bouchard

Même s’il ne tient rien pour acquis, François Legault se prépare au pouvoir. Le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) a confié à son directeur de cabinet, Martin Koskinen, le mandat de préparer la transition : «sous-ministres, sociétés d’État, personnel politique, je ne veux pas mettre d’énergie là-dessus», m’a-t-il expliqué vendredi en entrevue. Il se dit conscient que les attentes seront élevées, et il veut se concentrer sur ses priorités.

«Dans ma tête, il y a trois grands ministères, l’économie, avec les Finances et le Trésor, l’Éducation et la Santé. J’ai une bonne idée où je m’en vais, autant au niveau des ministres qu’au niveau des sous-ministres». Il entend bien cibler ses objectifs. «Je vais essayer de ne pas m’éparpiller. Lucien Bouchard avait dit une phrase qui m’a marqué, il avait dit : “Quand on est au gouvernement, y a une réserve de courage, puis on pige dedans et à un moment donné il n’y en a plus. Ça fait que éparpille-toi pas, concentre-toi là dessus.” Je lunche encore régulièrement avec Lucien… Concentre-toi, puis moi je veux me concentrer dans ces trois domaines-là.»

François Legault croit pouvoir montrer des résultats à la fin d’un premier mandat, notamment en matière économique à cause de la force de ses recrues : «Je suis tellement fier de mon coup en économie, c’est incroyable, Pierre Fitzgibbon, Christian Dubé, Gilles Bélanger, Éric Girard. Prends juste ces quatre-là. Demain matin, je leur dis : “Tu t’occupes des Finances, tu t’occupes du Conseil du trésor, on revoit complètement la façon de travailler d’Investissement Québec.” En économie, dans quatre ans, ça va paraître. Juste avec ces quatre personnes-là, plus moi, tu sais moi aussi je suis un deal maker.»

Le chef de la CAQ promet aussi des résultats dans le premier mandat avec la maternelle 4 ans : «On va les agrandir les écoles, et on va y mettre les ressources. Ça, c’est sur que dans quatre ans, ça va être fait.»

Et les premiers 100 jours? «Je sais qu’il faut poser des gestes dans les 100 premiers jours, ça donne un mouvement, mais je reviens à mes trois priorités. Il va falloir que ça bouge dans les maternelles 4 ans, il va falloir commencer les négociations avec les deux groupes de médecins, les omnipraticiens pour changer le mode de rémunération, et les spécialistes pour revoir leur rémunération, puis l’économie avec la révision du rôle d’Investissement Québec.»

M. Legault promet aussi de ne pas décevoir sur les questions d’intégrité. «Moi, j’ai un immense avantage : je ne dois rien à personne. Je suis indépendant financièrement et je ne dois rien à personne. J’ai toujours fait attention de ne pas demander de faveur et je n’en donnerai pas. Ça va être la compétence.»

Il a déjà identifié les deux personnes de son équipe qui piloteront ce dossier : «J’ai deux gros atouts, Sonia LeBel et Simon Jolin-Barrette. Je veux m’assurer qu’on prenne toutes les mesures pour qu’il n’y ait pas de corruption, de collusion, qu’on arrête de nommer des petits amis, qu’on arrête de donner des contrats à des petits amis. Si on veut rebâtir la confiance et réduire le cynisme de la population, il faut être irréprochable et il faut mettre les mécanismes aux bonnes places. Je pense que Simon et Sonia vont être géniaux pour faire ça.»

François Legault donne son plein appui au Marché du carbone, qu’il estime préférable à une taxe sur le carbone parce qu’il a un effet motivateur pour les entreprises performantes qui peuvent vendre des crédits. Mais c’est du côté de l’hydroélectricité que va sa préférence. «Moi, je me dis que la plus grande contribution que pourrait faire le Québec pour sauver la planète, ce serait d’exporter de l’électricité dans le Nord-Est américain et remplacer des centrales au gaz et au charbon. Beaucoup plus que tous les systèmes de transport en commun, beaucoup plus que toutes les autos électriques, beaucoup plus que tout ce qu’on pourrait faire pour l’environnement.»

Il rêve de la mise en place d’un grand projet commun avec l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et peut-être Terre-Neuve.

«Je ne comprends pas que l’Ontario s’apprête à investir 20 milliards $ pour rénover des centrales nucléaires. Leurs entreprises seraient plus compétitives et plus productives avec l’électricité du Québec.»

M. Legault estime que la collaboration souhaitée pourrait passer par «une alliance énergétique», une «entreprise canadienne, possédée en partie par le Nouveau-Brunswick, en partie en partie par l’Ontario et peut-être d’autres provinces. Les activités actuelles d’Hydro-Québec restent dans Hydro-Québec, mais on pourrait s’associer avec l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, pour les nouvelles activités.»

Pour le chef de la CAQ, ce genre de collaboration contribuerait à tout le Canada. «Le Canada aussi est moins riche que les États-Unis. Il y a un problème de productivité aussi au Canada. Alors de travailler avec le gouvernement fédéral sur le développement économique du Canada, j’aimerais ça parce qu’on a des défis communs.»

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Pas tellement?

CHRONIQUE / «Pas tellement…»

Cette répartie de Raymonde Chagnon à qui l’animateur Patrice Roy a demandé si elle était satisfaite de la réponse des chefs à sa question a fait le tour des médias. Mais entre vous et moi, à quoi s’attend-on d’un débat télévisé où les politiciens ont 45 secondes chacun pour répondre à des questions complexes, avant d’en débattre dans une cacophonie désagréable?

L’intervention de Mme Chagnon n’était pas une question, c’était un appel de détresse. Après avoir vu la situation pénible de son mari dans un CHSLD, la dame a dit avoir «peur» de terminer ses jours dans ce genre d’établissement parce qu’elle n’a pas les moyens d’aller dans une résidence privée. Mais à quoi s’attendait-on? Que les chefs promettent un transfert à son mari dans une «maison des aînés» de la CAQ ou une résidence privée aux frais de l’État? Que Jean-François Lisée dise que ça irait mieux dans un Québec souverain? Que Manon Massé ajoute un autre milliard $ au cadre financier de Québec solidaire?

Nous avons tous peur de la perte d’autonomie qui afflige l’être humain avant son décès. Et ce n’est pas le changement de nom des CHSLD qui va changer les choses. Ce dont les gens ont besoin à cette période de leur vie, c’est de services attentifs et efficaces pour les accompagner. Et ça, ce n’est pas simple quand le vieillissement de la population impose un fardeau accru aux institutions, et que la pénurie de main-d’œuvre, associée à des conditions de travail difficile, fait qu’on manque de bras dans ce genre de résidence.

Le «pas tellement» de Mme Chagnon illustre une chose : ce ne sont pas les débats télévisés des chefs qui vont offrir des solutions satisfaisantes à un électorat désabusé. Ces rencontres hautement médiatisées sont des spectacles où le but des participants est de faire bonne impression et de dénigrer les adversaires. Je ne dis pas que c’est inutile. Ça montre la personnalité des chefs, leur capacité de débattre et surtout de convaincre. Mais la formule utilisée jeudi soir d’inviter des gens à venir exposer leurs problèmes personnels et d’exiger une réponse en 45 secondes n’était pas idéale. Pas plus, d’ailleurs, que celle de laisser les chefs s’entrecouper continuellement, sans avoir le temps de terminer leurs phrases. Ça donne peut-être des spectacles plus divertissants, mais ça n’ajoute rien à l’information transmise.

Est-il possible de revoir la formule? Dans un monde politique où les enjeux sont généralement très complexes, on gagnerait à laisser aux chefs le temps de s’expliquer convenablement, pour permettre ensuite à des experts de faire le point sur ce qu’ils nous présentent.

Pour le reste, j’ai trouvé bizarre, jeudi soir, d’entendre autant de références au modèle ontarien. On semble avoir oublié bien rapidement que le gouvernement de Kathleen Wynne vient de subir une cuisante défaite aux mains d’un Doug Ford populiste et démagogue. Faut croire que ça n’allait pas si bien que ça chez nos voisins ontariens… 

Par ailleurs, j’ai été déçu de constater à quel point les questions environnementales avaient été escamotées pendant ce débat. En fin de semaine dernière, ma chronique sur le sujet m’a valu 50 courriels de lecteurs inquiets des changements climatiques et désireux de voir nos politiciens s’y intéresser davantage. Cinquante courriels pour une seule chronique, c’est énorme. Mais c’est comme si nos politiciens tenaient pour acquis qu’il n’y a rien de plus à faire. Combien d’ouragans, d’incendies et de vagues migratoires de plus faudra-t-il pour nous convaincre que le temps presse?