Chronique

Le procès de Gaétan Barrette

CHRONIQUE / J’ai l’habitude de recevoir des courriels en réaction à mes chroniques. Mais les commentaires sur mon texte de samedi concernant Gaétan Barrette sont d’un autre ordre: on aurait voulu que je fasse le procès du ministre et de sa réforme.

À lire aussi: La chronique de Gilbert Lavoie «Se battre jusque dans l’opposition au besoin»

Un lecteur «fidèle» estime que j’ai «félicité» Gaétan Barrette en écrivant qu’il avait «osé imposer sa loi». Il m’accuse de ne pas avoir fait «la moindre allusion» à la manière utilisée.

Une lectrice, retraitée de la Protection de la jeunesse, me reproche de ne pas avoir abordé les services sociaux qui sont «mis en oubli» selon elle. «Le principal impact [de la politique du ministre] est que les services sociaux sont perdus à travers la Santé» écrit-elle. Elle reconnaît que ce domaine relève de la ministre Lucie Charlebois, mais elle estime que j’aurais dû demander des comptes au DBarrette. 

Une autre lectrice, qui travaille dans le domaine de la santé, me dit que le simple fait de voir Gaétan Barrette lui donne la nausée. Elle déplore «la détérioration des services qui ne s’observe malheureusement pas par des chiffres, les outils préférés de M. Barrette, mais par la vie sur les unités de soins et dans le milieu de travail». Elle dresse un tableau sombre du milieu : «La démotivation du personnel est palpable, les absences de maladie, le type de gestion qui s’apparente à la loi d’Omerta, l’instauration de guichets uniques, la sainte centralisation qui augmente les délais auparavant inexistants. En 37 ans de carrière, je n’ai jamais assisté à une telle déchéance».

Et pour clore ces critiques virulentes, un collègue du journal Le Droit d’Ottawa m’informe qu’un comité de citoyens indépendant, dont l’ancien maire de Hull Michel Légère, a publié un rapport sur la détérioration des soins dans le Pontiac. «Évidemment, le ministre a traité le rapport de tous les noms, et même insulté Légère au passage», m’écrit mon collègue.

Bref, c’est un procès en règle de la réforme Barrette et du ministre que ses détracteurs auraient aimé lire. 

Soyons réalistes : on ne dresse pas un tel bilan dans une chronique d’une demi-page, et ce n’était pas le but de ma démarche. Mon objectif était de vérifier les intentions et les constats du ministre le plus controversé du gouvernement, après trois ans à la tête de la Santé. Résultat, Gaétan Barrette ira jusqu’au bout de sa réforme, même s’il doit le faire sur les banquettes de l’opposition après les élections d’octobre 2018. Il n’est pas question pour lui de faire comme Monique Jérôme-Forget et de quitter la politique six mois après les élections.

Bien sûr, il serait intéressant de tirer des constats complets et crédibles de la réforme Barrette, mais elle n’est pas terminée. Même les questions de l’opposition à l’Assemblée portent généralement sur «l’arrogance» du ministre ou les failles du système dans un établissement, ou une région, au lieu de s’intéresser à l’ensemble de l’œuvre.

Il est clair que le style Barrette pose problème pour de nombreux intervenants du milieu. «On a affaire avec un individu qui croit tout connaître et qui agit avec une improvisation qui nous amène on ne sait où», m’écrivait lundi encore un médecin de Québec. Mais au-delà de la personnalité du ministre, les problèmes du réseau de la Santé ne datent pas d’hier. Ceux qui couvrent la politique québécoise depuis longtemps se rappellent le recours à des huissiers, sous François Legault, pour forcer des urgentologues à faire une garde de nuit au Saguenay. Ou encore de l’envoi de cancéreux à Plattsburgh et à Burlington pour y recevoir des soins sous Pauline Marois en 1999. Est-ce pire sous Gaétan Barrette?Difficile à dire, mais il ne serait pas sérieux de tirer des conclusions aussi tôt.

Chronique

Enfin des bonnes nouvelles!

CHRONIQUE / On accuse souvent les médias de ne s’intéresser qu’aux mauvaises nouvelles. Ce n’est pas aussi simple… À preuve, l’importance accordée à l’élection au Sénat américain du démocrate Doug Jones, aux dépens du poulain de Donald Trump, Roy Moore. C’est une mauvaise nouvelle pour Trump, mais quelle bonne nouvelle pour l’humanité!

«Votez pour Roy Moore, avait tweeté Donald Trump la veille du scrutin. Doug Jones [le candidat démocrate] est en faveur de l’avortement, mou sur la criminalité, l’armée et l’immigration, mauvais pour les propriétaires d’armes à feu, les vétérans, et opposé au mur [à la frontière du Mexique]. Roy Moore va toujours voter avec nous».

Ce que le président aurait pu ajouter, c’est que son candidat fait l’objet d’allégations de harcèlement sexuel, qu’il a déjà dit que l’homosexualité devrait être déclarée illégale, que la dernière fois que l’Amérique a été «grande» c’est durant la période de l’esclavage, et qu’il a déjà comparé le Coran à Mein Kampf.

Si la défaite d’un tel homme n’est pas une bonne nouvelle pour vous, elle en est une pour moi. Parce qu’avec une majorité réduite à une voix au Sénat, Donald Trump ne pourra plus faire ses quatre volontés.

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Autre bonne nouvelle? Cette déclaration-choc du président français Emmanuel Macron : «On est en train de perdre la bataille» contre les changements climatiques. 

Je sais bien que ça n’a pas l’air d’une bonne nouvelle, mais c’en est une. Parce que c’est le seul moyen de sortir l’humanité de sa torpeur et d’accélérer les efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

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Encore une bonne nouvelle : la décision du gouvernement Trudeau d’acheter des avions de chasse usagés de l’Australie. De prime abord, ça fait république de bananes, c’est vrai! Mais ça nous donne l’occasion de faire un doigt d’honneur à la compagnie Boeing qui voulait nous vendre son Super Hornet, tout en nous poignardant dans le dos avec des tarifs exorbitants sur la CSeries de Bombardier.

Espérons cependant que les CF-18 usagés de l’Australie ont été bien inspectés. Parce que l’achat de quatre sous-marins usagés du Royaume-Uni pour 750 millions $, en 1998, nous a coûté une fortune en réparations. Et les sous-marins ont presque toujours été à quai parce que ce sont des citrons.

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Vous en voulez une autre? Philippe Couillard s’est rangé une fois de plus derrière le projet de train à grande fréquence de VIA Rail, pour relier Québec à Montréal. Le premier ministre n’a pas abandonné son appel à la créativité québécoise pour les transports, mais il a mis un bémol sur les idées de monorail Québec-Montréal soulevées à l’issu du congrès libéral à la fin de novembre.

Je ne sais pas qui avait mis cette idée dans le discours de M. Couillard, et surtout, pourquoi? Je veux bien que le programme électoral des libéraux nous offre un «nouveau Québec», mais ce n’est pas avec la science-fiction qu’on va convaincre les Québécois. Autant aller voir le nouveau Star Wars. C’est divertissant, mais personne ne croit que c’est vrai.

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Puisqu’on parle de l’espace, Donald Trump a donné mandat à la NASA d’accélérer les travaux en vue de l’établissement d’une base lunaire. Ça coûtera sans doute les yeux de la tête, mais ce serait une bonne nouvelle si on y installait Trump et son entourage.

Chronique

Bons pauvres, mauvais pauvres

CHRONIQUE / Il est difficile d’être contre la vertu en politique quand les gouvernements annoncent de nouvelles mesures pour aider les moins bien nantis. La réaction habituelle des partis d’opposition et des lobbies est de dire qu’on aurait dû être plus généreux ou plus attentif aux besoins des gens.

C’est ce qu’a fait Manon Massé de Québec solidaire en reprochant aux libéraux d’avoir départagé les gens entre «bons pauvres» et «mauvais pauvres». Les «bons pauvres» étant ceux qui sont inaptes à l’emploi et pour qui on sera plus généreux, et les «mauvais pauvres», ceux qui sont aptes à l’emploi et qui sont pénalisés s’ils ne s’inscrivent pas dans des mesures de retour au travail.

Ce débat a tellement fait l’objet de discussions et de controverses, dans le passé, qu’on a tendance à oublier un élément important :  les prestataires de l’aide sociale sont l’objet de beaucoup de préjugés. Tout le monde admet que les gens inaptes au travail ont besoin d’une aide financière améliorée. Mais la générosité collective est beaucoup moins grande à l’endroit des prestataires qui sont aptes au travail et qu’on accuse souvent d’abuser du système. 

La distinction entre aptes et inaptes qu’a fait le gouvernement dans son annonce de dimanche n’est donc pas une surprise. Mais si ça peut sembler facile d’amener les prestataires aptes au travail à se trouver un emploi, ce n’est pas aussi simple dans la vraie vie. C’est peut-être le député Harold Lebel du Parti québécois qui a le mieux illustré ce défi dans sa réaction de lundi. «Quand tu arrives à la pauvreté, quand tu arrives à l’aide sociale, souvent, tu as emprunté à beaucoup de monde, tu es en période de dépression, et ce n’est pas évident d’embarquer dans un parcours [de réintégration]».

Le député Lebel a raison. La personne qui bascule dans la pauvreté et qui doit faire appel à l’aide sociale vit souvent une détresse et une humiliation qui handicapent ses recherches d’emplois et sa capacité de s’en sortir seule. Elle a besoin d’un accompagnement beaucoup plus intense qu’une simple rencontre avec un fonctionnaire chargé de l’évaluer. 

L’autre point soulevé par Harold Lebel touche les disparités régionales. «Le marché du travail n’est pas la même chose en Beauce qu’en Gaspésie, ce n’est pas la même chose en Outaouais que dans le Bas-Saint-Laurent ou en Abitibi».

Bref, la lutte à la pauvreté ne se limite pas aux millions de dollars annoncés dimanche par le gouvernement Couillard. Il y aura beaucoup de travail à faire pour les parlementaires qui étudieront dans quelques mois le projet de loi annoncé par le ministre François Blais. C’est dommage que cela se fasse aussi tard, à l’approche des prochaines élections. Mais cela impose en même temps une plus grande ouverture gouvernementale aux critiques et aux suggestions qui seront formulées à l’endroit de cette politique. Québec solidaire et le Parti québécois ont offert dimanche une première réaction à cette annonce gouvernementale. On aurait aimé connaître l’opinion de la CAQ. Son absence des tribunes sur le sujet sera sans doute utilisée par Philippe Couillard qui accuse François Legault de ne pas s’intéresser à la pauvreté.

LE CARNET SANTÉ

Ainsi donc, les Québécois pourront bientôt avoir accès à leur dossier médical sur un nouveau portail baptisé Carnet santé Québec. J’imagine que c’est une bonne nouvelle, mais j’y mets un bémol : sera-t-on en mesure de protéger la confidentialité de ces dossiers? Parce que si les hackers parviennent à percer les barrières des sites les mieux protégés, imaginez ce qu’ils feront de votre dossier médical s’ils y ont accès. Le premier ministre a promis dimanche que le Carnet santé serait sécurisé. Je veux bien le croire, mais je me garde un petit doute.

Gilbert Lavoie

Campagne de peur contre l'ennemi commun

CHRONIQUE / Si j’avais à parier sur les liens d’amitié potentiels entre les chefs de partis à l’Assemblée nationale, je miserais davantage sur Philippe Couillard et Jean-François Lisée. Parce qu’indépendamment de la campagne électorale à venir et du débat sur la souveraineté, les chefs du PLQ et du PQ sont des intellectuels qui ont probablement plus d’intérêts en commun qu’avec François Legault.

Le chef de la CAQ est un comptable qui se dit pragmatique et qui n’a certainement pas les mêmes lectures que ses deux adversaires. J’irais même jusqu’à dire que malgré les différences d’âge, MM. Couillard et Lisée ont probablement plus d’atomes crochus avec Gabriel Nadeau­-Dubois qu’avec M. Legault.

Mais indépendamment de la chimie entre ces politiciens, c’est la bataille électorale en cours qui définira leurs rapports. Et pour l’une des rares fois dans l’histoire du Québec, libéraux et péquistes ont le même intérêt :  bloquer François Legault. Je dis bien «pour l’une des rares fois», parce que les libéraux et les péquistes ont vécu la même chose aux élections de 2007, quand Mario Dumont a fait une percée et amené l’ADQ aux portes du pouvoir. 

Réélu à la tête d’un gouvernement minoritaire, Jean Charest avait su exploiter le manque d’expérience de l’équipe adéquiste en répétant ad nauseam que Mario Dumont était une «girouette» qui changeait constamment d’avis. 

Sans tomber dans le même sobriquet banni du langage parlementaire, Philippe Couillard utilise la même arme cette année. Dans son bilan de fin d’année, il a réitéré à plusieurs reprises que François Legault change constamment d’idée, selon l’humeur du jour. Pas un mot ou presque contre Jean-François Lisée… On se serait cru dans un univers limité à deux formations politiques. La veille, les deux hommes avaient fait copain-­copain dès le début de la période de questions, Lisée demandant au premier ministre de condamner une déclaration de François Legault sur l’intégration linguistique des immigrants. Une requête à laquelle Philippe Couillard s’est fait un plaisir d’acquiescer…

Ces anecdotes de fin de session annoncent des débats acrimonieux. La meilleure répartie de François Legault vendredi, en réponse à Philippe Couillard, a été la suivante :  «Pourquoi a-t-il volé autant d’idées de la CAQ si ce qu’on propose n’est pas bon?»

L’autre aspect inusité de ce début de campagne est de voir le PQ se lancer dans le même genre de campagne de peur que les fédéralistes utilisaient contre les souverainistes dans le passé. La CAQ est «dangereuse», a répété Jean-François Lisée dans son bilan de fin de session. Il a fait valoir que ce parti n’a jamais gouverné, qu’il fait courir des risques au français, aux programmes sociaux, etc. 

Et quand on lui fait remarquer que François Legault a dirigé deux ministères importants, dont la Santé, sous Bernard Landry, Lisée riposte avec le même argument que Philippe Couillard. Tous deux reprochent au chef de la CAQ d’avoir dilapidé les fonds publics à l’époque, en donnant trop d’argent aux médecins spécialistes.

À moins de changements importants dans les sondages, la campagne électorale se fera donc à deux contre un, et même trois si on tient compte de Québec solidaire. François Legault a donc raison de dire qu’il ne tient pas la victoire pour acquise. Jean­-François Lisée a peut-être un point en disant que c’est la victoire de la CAQ dans Louis-Hébert qui a donné des ailes aux caquistes dans les sondages, rien de plus. Et c’est sans compter les dizaines de millions $ que le gouvernement va dépenser en publicité avant les prochaines élections. La partie n’est pas jouée.