Le journaliste Louis-Denis Ebacher a pris place à l'avant d'un Pitts Special piloté par le capitaine Brent Handy.

Gatineau, la tête en vrille

CHRONIQUE / «Fou raide.» J’en tremble encore.

Peut-être avez-vous vu un petit avion rouge faire des vrilles dans le ciel de Gatineau et d’Ottawa, samedi matin. À l’intérieur se trouvaient le pilote, Brent Handy, formateur des Snowbirds, et l’auteur de ces lignes, assis devant, les yeux et la bouche grand ouverts.

Ce cher Denis Gratton m’a envoyé un court message, cette semaine. «Salut L-D. Aimerais-tu faire un tour là-dedans en fin de semaine?» Denis-qui-a-accroché-ses-ailes (il a assez donné, dit-il) me transmet l’offre de l’ancien pilote des Snowbirds, Brent Handy, de passage à l’aéroport de Gatineau pour un exercice préparatoire en prévision du spectacle Aéro Gatineau-Ottawa, le 15 septembre.

«Oui! Certain que j’embarque!»

Le journaliste Louis-Denis Ebacher et le capitaine Brent Handy.

Mon petit courage et moi sommes donc montés à bord du Pitts Special rouge vif piloté par le capitaine Handy, calme et passionné.

Nous sommes partis à la recherche d’une zone moins nuageuse, où l’on pourrait atteindre les 2000 pieds nécessaires aux manoeuvres acrobatiques.

Parce que oui, le capitaine Handy avait bien l’intention de faire une vrille, monter à la verticale, atteindre 4 G de force, et piquer à je ne sais quelle vitesse vers la terre ferme.

L’inertie, la force centrifuge, et cette impression de «zéro gravité» lors du piqué capte toute mon attention, même si la rivière des Outaouais se fait belle et reluisante vue d’en haut, en ce samedi matin.

«Kin bin!» Tiens-toi bien, l’ami...

La montée verticale est amorcée, les 4 G me rendent si lourd que je peine à lever un bras. Derrière, le pilote est d’un calme inébranlable. L’avion décroche, je ne sais plus où est le sol. Je me sens un peu à l’envers. En fait, je le suis.

Le piqué est amorcé, le sang monte à la tête. Nous sommes partis en vrille.

Je ressens une petite — très petite! — faiblesse physique.

J’ai ce souvenir d’un documentaire sur des pilotes d’élite résistant aux forces centrifuges grâce à une respiration saccadée. Pour éviter de s’évanouir, ils inspirent rapidement et sèchement, et retiennent leur souffle.

Je les imite, car mon corps ne comprend pas ce qui se passe. Il repousse ses limites. La pression du sang passe de la tête aux jambes, puis à la tête, et... Enfin, on se comprend.

Derrière, le capitaine Handy respire le bon air matinal. «C’est une super température pour voler», dit-il, en survolant la rivière des Outaouais.

Sourire aux oreilles, «yeux ronds comme des trente sous», face rouge, corps bourré d’adrénaline, je n’ose pas imaginer à ma place un passager ayant le mal de l’air.

Attaché par je ne sais plus combien de ceintures, j’ai les dents sèches, le souffle coupé, et j’essaie, aussi, de profiter du beau paysage.

Le capitaine Brent Handy est formateur des Snowbirds, l'équipe d'acrobaties aérienne des Forces canadiennes.

L'impensable

Le pilote est assez zen pour me faire prendre le contrôle de son biplan. Un léger virage à gauche, sous ma gouverne. Puis, l’impensable.

— Ok, Louis-Denis. Tu vas braquer le manche vers la gauche et tu vas faire un tonneau.

— Quoi?

— Un tonneau. Tu es capable. Tire vers toi... Et à gauche au maximum. N’hésite pas.

Le tonneau est amorcé, la terre tourne au dessus de ma tête. Ou le contraire, je ne sais plus.

Amateur de sensations fortes à mes heures, je ne me rappelle pas avoir ressenti une décharge d’adrénaline aussi longue et intense.

Mes yeux semblent sortir de leurs orbites, j’ai des sueurs froides, j’ai chaud, et j’explose de rire, presqu’aux larmes.

L’atterrissage se fait en douceur. Les cuisses sont raides. Un silence s’installe dans le cockpit.

«Et puis?», me demande Simon, le photographe resté au sol.

«La prochaine étape, c’est d’aller dans l’espace, je pense. Quand tu décroches et que tu tombes... J’ai... J’ai jamais eu un feeling semblable. C’est pas des farces.»

Quand est-ce qu’on repart?