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François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Depuis 1938, aucun maire sortant de Québec n’a été battu et après bientôt 14 ans de pouvoir, le taux de satisfaction envers Régis Labeaume reste élevé.
Depuis 1938, aucun maire sortant de Québec n’a été battu et après bientôt 14 ans de pouvoir, le taux de satisfaction envers Régis Labeaume reste élevé.

Un nouveau paysage politique se dessine

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CHRONIQUE / Candidat à la mairie de Québec, l’ex-dg de Centraide Bruno Marchand sait que devant lui, la «montagne est immense». «Un col des Alpes de 3000 mètres à monter», illustre l’amateur de vélo.

Depuis 1938, aucun maire sortant de Québec n’a été battu et après bientôt 14 ans de pouvoir, le taux de satisfaction envers Régis Labeaume reste élevé.

Au cours du mandat qui s’achève, sa maladie et la pandémie nous ont fait voir un maire moins abrasif et plus compatissant qu’en d’autres époques.

Reste l’usure du temps. Viendra un jour où les gens voudront peut-être un autre ton et un autre style. C’est le pari des aspirants à la mairie.

M. Marchand a affiché beaucoup d’aisance devant ses premiers écrans Zoom avec des journalistes.

Enthousiaste, pragmatique, mesuré. Il a le sens de la formule et l’intelligence de glisser sur les sujets à risque en reportant à plus tard les réponses délicates. Il veut écouter d’abord, dit-il. «Pas juste une écoute cosmétique.»

Il a évité de s’en prendre directement au maire Labeaume, mais il ne viendrait pas en politique si ce n’était qu’il pense pouvoir faire mieux.

En attendant un véritable programme, il a multiplié les jolis mots et expressions convenues : «nouvelle voie», «courage de rêver grand», etc.

Plus tard en entretien au téléphone, j’ai vu qu’au-delà des formules, M. Marchand avait une excellente maîtrise des grands dossiers et enjeux d’aménagement. Bien meilleure que celle qu’en avaient M. Labeaume et Jean-François Gosselin à leur arrivée en politique.

Il est favorable au tramway, mais aura besoin d’être mieux convaincu pour Laurentia et le troisième lien. Il est prudent sur les gros projets immobiliers en hauteur. «La densité à tout prix, ce n’est pas bon.»

L’homme a ses entrées dans les milieux d’affaires, institutionnels et communautaires. Il sait comment lever des fonds et organiser une campagne. Il s’est entouré de militants politiques de longue date et de néophytes qui n’osent pas tous s’afficher encore.

Diplômé en philosophie et en travail social, je l’imaginais à gauche sur le baromètre politique. Lui se dit «entre le centre gauche et le centre droit». Exactement là où il faut être pour qui aspire au pouvoir.

Bruno Marchand a l’avantage et l’inconvénient d’être un nouveau venu et d’être peu connu du public.

Son parti n’est pas lesté par de vieilles querelles intestines. Mais à 1 % d’appui dans le sondage Léger de l’automne dernier, ça s’appelle partir au bas de la montagne.

«Je ne le connais pas», a jeté le maire Labeaume, qui avait dit la même chose de l’ex-député Jean-François Gosselin en 2017.

Sans animosité, M. Marchand corrige : «On se connaît.» Ils ont partagé au moins trois fois la tribune lors d’événements caritatifs (voir la photo qui accompagne ce texte).

Un détail par lequel le maire rappelle qui il est parfois.

«On sent qu’on dérange», perçoit le nouveau candidat.

Il pourrait en effet brouiller les cartes, mais il faudra d’abord montrer en quoi Québec forte et fière se distingue des autres groupes d’opposition et d’Équipe Labeaume.

La réponse du chef voulant que ce soit par sa «capacité à rassembler» sera vite insuffisante. Tous les partis aspirent à rassembler.


Ce qui permet souvent à un nouveau parti d’émerger, c’est sa capacité à canaliser l’insatisfaction ambiante autour d’une proposition forte qui se démarque.

Québec 21 y est parvenu avec un succès relatif à la dernière élection (28% des votes) en proposant un troisième lien à l’est et en s’opposant à tout gros projet de transport collectif.

Une réponse forte (bien que discutable) au problème de la congestion routière qui allait devenir le grand sujet de la campagne.

Les chercheurs Jérôme Couture (Université Laval) et Sandra Breux (INRS, Montréal) ont analysé cette élection 2017 et en ont tiré un article «A New Tunnel Effect? The Impact of Stress on Vote Choice», paru le mois dernier dans le journal scientifique Frontiers in Political Science.1

Ils y ont constaté que les citoyens qui se disaient stressés et très préoccupés par la congestion routière ont davantage voté pour Québec 21.

«Le stress fait changer les comportements», explique M. Couture. Il était connu que la congestion routière a des effets sur la santé mentale et le niveau de stress.2

C’est cependant la première fois d’une étude démontre un lien entre stress et comportements électoraux, explique M. Couture.

Les gens stressés deviennent plus «attentifs» à certaines réponses. Ils «focussent» sur leur stress, ne s’intéressent plus à d’autres enjeux, ne voient pas les conséquences.

C’est ce qu’on appelle un «effet tunnel»? La meilleure image est quand on accélère en voiture. Notre champ de vision se rétrécit alors et on devient tellement concentré sur ce qui est devant que le reste entre dans des angles morts.


Québec 21 aimerait une élection référendaire sur le tramway pour canaliser la grogne, étant le seul parti qui s’oppose au projet. Sa posture générale est cependant plus nuancée qu’en 2017. Sur le transport comme sur le reste.

Ce parti est désormais favorable à un projet structurant de transport en commun. Il y a un risque. Les partisans du tout à l’auto ne s’y reconnaîtront peut-être plus.


À l’approche des élections de l’automne, j’ai l’impression que les citoyens de Québec sont davantage stressés par la pandémie et ses contraintes que par la congestion routière.

S’il doit avoir un effet tunnel, c’est peut-être de ce côté qu’il faudra regarder. Qui offrira la réponse la plus forte au besoin de protéger les plus vulnérables, d’être rassurés et de retrouver une vie normale sereine, exempte de conflits et de divisions stériles?

Ce n’est pas d’habitude un enjeu électoral prépondérant, mais c’est étonnant tout ce qu’on trouve dans l’angle mort de la pandémie.


(1) Jérôme Couture et Sandra Breux (mars 2021) «A New Tunnel Effect? The Impact of Stress on Vote Choice», Frontiers in Political Science, 7 p

(2) Beland, L.-P., and Brent, A. (2018). «Traffic and crime». J. Public Econ. 160, 96–116.