François Bourque
Le Soleil
François Bourque
On parlait d’un tracé centre-ville à centre-ville avec une sortie dans la falaise donnant sur la rue Saint-Vallier à Québec et une entrée dans la falaise de Lévis suivie d’un demi-tour pour revenir sous le fleuve.
On parlait d’un tracé centre-ville à centre-ville avec une sortie dans la falaise donnant sur la rue Saint-Vallier à Québec et une entrée dans la falaise de Lévis suivie d’un demi-tour pour revenir sous le fleuve.

Tunnel Québec-Lévis: plongés dans vos souvenirs

CHRONIQUE / Le projet de tunnel Québec-Lévis signé à l’hôtel de ville de Québec en 1954 décrit dans ma chronique de vendredi a piqué votre curiosité et ravivé vos souvenirs.

Vous avez été nombreux à retourner dans vos archives familiales et à me raconter.

Un lecteur avait retrouvé il y a quelques années dans le mur d’une maison de la rue Franklin l’édition papier du Soleil du 28 mai 1954 dont je parlais. Il était prêt à me la prêter quelques jours. 

Une lectrice y avait reconnu sur la photo son grand-père Wilbrod L’Anglais, un des promoteurs du projet de l’époque. 

L’homme d’affaires avait obtenu une concession exclusive pour la construction de ce «projet du siècle» a écrit Le Soleil en 1975 dans une série de textes sur le «roman-fleuve» des liens directs Québec-Lévis, qu’un autre lecteur m’a fait parvenir.

Diplômé de la deuxième promotion des HEC Montréal, M. L’Anglais (frère jumeau de Hormidas, député des Îles-de-la-Madeleine) était «nationaliste» et «rêvait d’un développement grandiose pour Québec», se souvenait sa petite-fille. 

Dans son enfance, on parlait beaucoup de ce tunnel à la maison, dit-elle. «Je crois que nous avons encore dans la famille les plans de ce fameux projet, trop avant-gardiste pour Québec à l’époque». 

M. L’Anglais espérait trouver les 40 M$ nécessaires auprès de financiers new-yorkais, mais ceux-ci se sont finalement désistés. «Ils ont eu peur des procès et des poursuites», avait confié M. L’Anglais au journaliste du Soleil en 1975.

M. L’Anglais reviendra à la charge quinze ans plus tard avec les mêmes associés (1969), sans succès.

Entretemps, une dizaine d’autres projets avait surgi, dont celui de 1962 qu’un lecteur a retrouvé dans les affaires de son père ingénieur décédé il y a trois ans. 

«J’étais étudiant à l’UL [Université Laval] en 1962 et la station radiophonique CJRP répétait ce slogan : le tunnel, il nous le faut et bientôt nous l’aurons», s’est souvenu un autre lecteur.

Le document est coiffé d’un carton capitonné bleu signé par Arthur Branchaud, ingénieur en chef du ministère de la Voirie. 

On y retrouve les plans sommaires d’un tracé, des estimés de coûts et une lettre de transmission adressée par l’ingénieur H.P. Gautrin (A. Janin & compagnie, Entrepreneurs généraux) à Armand Viau, alors directeur général du Bureau de l’industrie et du commerce de Québec métropolitain.

On parlait ici aussi d’un tracé centre-ville à centre-ville, cette fois avec une sortie dans la falaise donnant sur la rue Saint-Vallier, dans l’axe des rues de la Couronne et Dorchester. (voir illustration) 

Exactement à l’endroit où on projette l’entrée du tunnel du tramway et tout près de celle évoquée cette semaine dans le document de travail du ministère des Transports.

La trajectoire du tunnel était cependant différente de celle d’aujourd’hui, avec une entrée dans la falaise de Lévis au niveau de la rue Saint-Laurent, un peu à l’est de la marina.

On parlait d’un investissement de 34 M$ et d’un péage pouvant rapporter 3.0 M$ par an en moyenne pendant les cinq premières années, à raison de 50 cents par voiture et 1.25 $ par camion. On prévoyait 3 millions de passages d’autos la première année et un million de camions. Il y a actuellement 44 millions de passages par année sur le pont Laporte. 

***

J’ai trouvé particulièrement savoureux (et lucides) les commentaires de l’ingénieur Théo Miville-Dechêne publiés en janvier 1953 dans La Concorde, le journal des fonctionnaires de la Ville de Québec, qu’un lecteur m’a fait suivre. 

L’ingénieur se demande pourquoi «les projets aussi importants n’ont pas plus de vie». On parlait alors d’un tunnel depuis plusieurs années.

«La raison en est toute simple. Il y avait un travail préliminaire de préparation du projet, travail plutôt très dispendieux, qui n’a jamais été fait».

Plus loin, il ajoute : «Il y en a qui seraient curieux de savoir comment on s’y est pris pour nous faire croire à la réalisation prochaine d’une telle entreprise. L’affaire est simple. On a tout simplement préparé une image de ce que pourrait être un tunnel entre Lévis et Québec». 

Et ceci encore : «Le service d’urbanisme et les ingénieurs de la cité de Québec n’ont pas été consultés sur les ennuis qu’un tunnel à un tel site causerait à la libre circulation dans les rues avoisinantes…» 

Tiens, ça nous rappelle quelque chose. 

«On nous a fait faire de beaux rêves et sans doute beaucoup d’eau coulera sous les ponts avant que se réalise un tel projet», conclut-il sagement.

Dans le même esprit, je conclus moi-même sur ce message d’un autre lecteur : «Votre chronique de ce matin confirme l’adage qui dit qu’il faut se méfier de ses rêves, car ils risquent de se réaliser».

L’illustration semble difficilement compatible avec le tracé de la carte ci-jointe. Cela rappelle qu’il faut se méfier des dessins d’artistes qui accompagnent les projets.