François Bourque
Le Soleil
François Bourque
Quelque 82 % des résidents de Québec considèrent que la vie est bonne même en temps de crise de la COVID-19, révèle un récent sondage.
Quelque 82 % des résidents de Québec considèrent que la vie est bonne même en temps de crise de la COVID-19, révèle un récent sondage.

Quand la ville s’ennuie

CHRONIQUE / La ville, grande ou petite, est par définition le lieu où les citoyens se rassemblent. Pour y vivre, y travailler, se divertir, socialiser, consommer. Il est dans la nature de la ville de favoriser les échanges.

Priver une ville de «ses» rassemblements, c’est la priver de son sens, de sa raison d’être et la condamner à l’ennui.

«Les règles de distanciation sociale vont tuer les villes», ont confié des experts interrogés il y a quelques jours par le quotidien anglais The Guardian.

Le mot est un peu fort, provocateur même, mais si la distanciation devait devenir la règle permanente, les villes y perdraient leur âme.  

À ce jour, Québec semble s’en être plutôt bien accommodée, si on en croit un sondage Léger mené à la fin avril pour l’administration Labeaume.

Notre «indice de bonheur» aurait à peine fléchi avec une cote de 7.2 sur 10 au lieu du 7.5 habituel. 

Il y a bien quelques nuances. Il y aurait un petit peu moins de bonheur chez les 35-54 ans que chez les 75 ans et plus; un peu moins chez les personnes seules que chez celles vivant en couple; un peu moins chez les personnes ayant un revenu limité que chez celles ayant un revenu supérieur à 75 000 $.

Mais grosso modo, il n’y pas d’écarts significatifs. «Le moral est bon», en a conclu le maire Labeaume. 

Le résultat aurait peut-être été différent si Léger avait sondé les ados, mais l’enquête s’est limitée aux adultes qui votent et paient un loyer ou des taxes municipales.       

Il est possible que les gens de Québec soient «assez philosophes» et aient «l’acceptation tranquille», pour reprendre les mots du maire.  

À LIRE AUSSI: La vie est bonne à Québec, malgré la pandémie

Je ferais aussi l’hypothèse que si on n’a pas trop souffert du confinement, c’est parce que les mois de mars et avril sont ceux où on s’ennuie de toute façon. 

Ce sont les mois où la ville est la plus laide et la plus sale (elle l’est encore incidemment). La température y est instable (lire souvent froide) et le paysage sans couleur, plus tout à fait blanc et pas encore vert. Un gris déprimé. 

Ce sont aussi les mois où le calendrier événementiel extérieur est le plus dégarni. Surtout si on les prive du défilé de la St-Patrick. Ce sont les mois où chaque année, on tue le temps. 

Être forcé au confinement dans ce contexte est moins exigeant. La lassitude et l’appel du beau temps viennent cependant de changer la donne. Cela nous renvoie à nos contradictions.     

Le sondage mené auprès de 1200 internautes entre le 23 et le 29 avril, indique que 80 % des répondants disaient éviter les endroits publics (parcs, commerces). Et lorsqu’ils se trouvent dans un lieu public, 94 % disaient chercher à s’éloigner des autres.

Cette crainte risque se prolonger au-delà de la période de confinement, suggère le sondage. 

Ça n’a pas beaucoup paru en fin de semaine dernière sur les plaines, la promenade de Champlain, les parcs de quartiers et les rues commerciales. 

Ceux qui fréquentent quand même les espaces publics ont dit à 80 % s’y sentir «insécures» et 67 % le seraient s’ils assistaient à des spectacles ou autres grands événements, etc.

La crainte vient de la perception que les espaces publics ne permettent pas la distanciation physique, qu’on n’y trouve pas un niveau de propreté adéquat et que les citoyens ne respectent pas la consigne du 2 mètres. Cette perception est en partie fondée.  

Avec pour résultat que ce qui faisait le plaisir (et la finalité) de la ville est devenu source de méfiance. 

Ce n’état pas précisé dans le sondage, mais on sent les mêmes craintes à l’endroit des restaurants, bars, cinémas, salles de spectacles, équipements communautaires, marchés publics, commerces, etc. Sans parler du transport en commun.

La question est combien de temps faudra-t-il pour restaurer la confiance? Des mois, des années? Et avec quels dommages permanents sur «l’idéal» de la ville.   

***

L’administration Labeaume a fait le choix d’essayer de «créer de l’espace» pour les citoyens et les commerçants. 

Elle vient de rendre piétonnes certaines rues commerciales les fins de semaine et d’autres pourraient s’ajouter. On ouvre maintenant la porte à des terrasses plus larges pour espacer les clients des restaurateurs.

Il commence par ailleurs à y avoir de la congestion sur les pistes cyclables où il manque par endroit de place pour une cohabitation sécuritaire avec les piétons. La ville dit vouloir s’en occuper. 

En d’autres mots, on va chercher des moyens d’agrandir la ville par en-dedans. Y faire plus de place aux piétons, aux déplacements actifs et à la vie en ville. J’aime l’idée. 

Ça ne compense pas pour tous les effets négatifs du confinement, mais la pandémie aura eu cet effet utile de provoquer des expériences nouvelles auxquelles on prendra peut-être goût.