Une vision «urbaine» du patrimoine aurait montré toute l’importance de Saint-Coeur-de-­Marie dans le paysage, l’histoire et le bâti de la Grande Allée, au-delà de la seule valeur intrinsèque du bâtiment.

Églises impies et immeubles sans médaille

CHRONIQUE / L’annonce de la démolition prochaine de l’église Saint-Coeur-de-Marie, sur Grande Allée, illustre une fois de plus l’échec des politiques publiques de protection du patrimoine.

Ou du moins, les limites d’un patrimoine à plusieurs vitesses. 

Une voie rapide en Cadillac pour le Parlement, les fortifications, la terrasse Dufferin, les bâtiments classés, les grandes institutions, basiliques et églises élues des dieux (et des architectes du patrimoine). 

Pour ceux-là, on trouve l’argent et l’amour qu’il faut, le pont de Québec étant ici l’exception. 

Et une vitesse brinquebalante et sans direction claire pour les autres bâtiments, églises impies, maisons ancestrales, industries élimées et immeubles publics sans médaille, qui croupissent dans les zones grises du patrimoine.

L’église Saint-Coeur-de-Marie était de ceux-là. Comme l’aréna Jacques-Côté de Sillery, pour lequel un contrat de démolition vient d’être octroyé. 

Comme l’ancien Centre Durocher (démoli il y a deux ans). Comme l’ancien Patro Saint-Vincent-de-Paul de la côte d’Abraham, l’ancien Hippodrome et le vieux Colisée d’ExpoCité. Comme l’église Saint-Sacrement ou la maison Pollack sur Grande Allée. 

Comme cette petite maison centenaire de l’avenue Royale à Beauport tombée cette semaine sous le pic des démolisseurs. 

Ou l’ancien presbytère de L’Ancienne-­Lorette qui a failli y passer n’eut été de la mobilisation in extremis de médias et de citoyens. 

Des centaines d’autres encore, le plus souvent anonymes, éparpillés sur le territoire du Québec. Témoins et acteurs de l’histoire, du paysage et de la vie de leurs quartiers.

Des immeubles auxquels les citoyens se sont attachés, mais pas assez méritoires pour les subventions et protections légales qui permettraient de les conserver ou les réanimer.

Gouvernements, villes et propriétaires se renvoient la balle. En cas de doute, ils s’abstiennent. Font mine d’y tenir et d’y travailler, mais n’y mettent pas toujours l’effort et la volonté nécessaires. 

On voit venir le scénario des milles à la ronde. 

Ils laissent passer le temps, espèrent vaguement un messie-­mécène qui n’arrive pas, jusqu’à ce que l’usure et le danger finissent par avoir le dernier mot. 

Un rapport «d’expert» vient alors cautionner ce qu’ils ont envie d’entendre : l’immeuble est très mal en point, parfois irrécupérable. Il n’y a plus d’autres choix que de démolir, question de sécurité publique. 

C’est parfois vrai et s’en suit alors l’irréparable. Pas grave, nous dit-on. Le bâtiment n’avait pas de valeur patrimoniale, comme si ça pouvait consoler.

Des maisons et bâtiments encore en bon état passent aussi à la trappe. Pas toujours pour de mauvais motifs, pour être honnête. On peut avoir trouvé de meilleurs usages, privés ou publics, pour les terrains qu’ils occupent. 

Tout conserver aurait pour effet de figer la ville, ce qui n’est ni nécessaire ni souhaitable. Il faut trouver le bon équilibre pour pouvoir choisir. 

Facile à dire, mais avec quels critères? 

Le professeur Gérard Beaudet de l’École d’urbanisme et d’architecture du paysage à l’Université de Montréal en a une vision claire. 

Il est «absolument indispensable de faire passer le patrimoine du statut d’objet au statut d’environnement bâti», a-t-il expliqué dans une entrevue récente à Radio-Canada. 

«Se donner, dit-il, une perspective urbanistique qui permettrait de mieux encadrer l’évolution des quartiers, plutôt que de s’occuper seulement de l’évolution des bâtiments pris un à un». 

La loi reconnaît des arrondissements historiques et le concept de «paysage culturel patrimonial». Elle ne dit cependant pas comment assurer la protection de ces environnements, déplore M. Beaudet. 

Les règles sont précises (parfois tatillonnes, je crois) pour protéger individuellement les bâtiments classés et ceux des arrondissements historiques. 

«Mais à quoi sert de garder la plus belle corniche si je perds le quartier?» demande M.Beaudet.

La Grande-Bretagne intègre le patrimoine à ses règles urbanistiques, rapporte le professeur. Il voudrait que le Québec en fasse autant.

L’un des ouvrages importants cités par des spécialistes du patrimoine est celui de l’Italien Gustavo Giovannoni paru en 1931 : L’urbanisme face aux villes anciennes.

L’urbaniste y expliquait que les milieux anciens ont leur «plasticité». Si on force trop les choses avec de nouveaux usages ou gabarits trop disparates, le cadre bâti ne résistera pas. 

Le prix des terrains va augmenter, des promoteurs vont acheter pour le terrain et ne seront pas intéressés par le bâtiment. 

La mise en garde pourrait être élargie à d’autres quartiers. Je pense à la Grande Allée, Montcalm et Saint-Sacrement pour ne nommer que ceux-là, mais dans le fond, à presque tous les quartiers qui ont une personnalité forte. 

Une vision «urbaine» du patrimoine aurait montré toute l’importance de Saint-Coeur-de-­Marie dans le paysage, l’histoire et le bâti de la Grande Allée, au-delà de la seule valeur intrinsèque du bâtiment. 

La Ville a plutôt navigué en zone grise, multipliant les allers-­retours confus avec le propriétaire. 

Avec le résultat déplorable que l’on voit aujourd’hui : une démolition imminente de l’église et une poursuite pendante de 17 millions $ contre la Ville pour avoir fait perdre au promoteur temps et argent. 

La réflexion vaut pour l’église Saint-Sacrement et autres «oubliés» du patrimoine des quartiers. 

Cela ne nous dit toujours pas quels bâtiments doivent être conservés. Ni surtout qui va payer. 

Mais il pourrait être intéressant de changer la perspective. Enlever aux propriétaires et administrations publiques l’alibi facile que le bâtiment n’a pas de valeur patrimoniale lorsqu’il n’est pas classé ou dans la liste de l’expert. 

Cela forcerait à réfléchir à la place de cet immeuble dans son quartier et aux conséquences de le remplacer par un autre qui s’éloignerait des gabarits et usages qui lui conviennent. 

Qui sait, cela pourrait stimuler la volonté et l’imagination plutôt que d’attendre que le temps décide à votre place.