La recherche a montré que la compassion envers soi-même rend les gens plus résilients, c’est-à-dire plus aptes à se relever après une jambette du destin.

Êtes-vous votre pire critique?

CHRONIQUE / «Je suis tanné d’être moi-même.» Entre les papadums et le poulet tandoori, votre ami lâche cette pointe d’autoflagellation dans son resto indien préféré. 

Il vous confie que sa carrière stagne, que son couple se fane, qu’il a de la misère à payer le minimum sur sa carte de crédit. Selon lui, il y a une cause commune à tous ces problèmes : lui-même.

En buvant un thé noir, votre ami — appelons-le Nicolas — blâme sa paresse, sa personnalité introvertie, son impulsivité financière. En bon ami, vous prenez le temps de l’écouter. Mais vous le trouvez très dur envers lui-même.

Vous lui rappelez que son milieu de travail est très compétitif, que la santé de son couple ne dépend pas juste de lui, qu’il a déjà remboursé une bonne partie de ses dettes.

En sortant du resto, Nicolas se sent mieux. Il vous serre dans ses bras — ce qui n’est pas dans son registre habituel d’affection. Finalement, il est un peu moins tanné d’être lui-même.

Maintenant, imaginez que Nicolas, c’est vous.

Auriez-vous fait preuve d’autant de compassion envers la personne qui porte vos empreintes digitales? Auriez-vous enlevé un peu de poids sur vos épaules en vous disant que non, ce n’est pas juste de votre faute?

Probablement pas, parce que vous êtes sûrement beaucoup plus intransigeants avec vous-mêmes qu’avec les autres. Vous êtes votre pire critique.

Professeure de psychologie à l’Université du Texas à Austin, Kristin Neff s’est beaucoup intéressée à l’autoflagellation. Elle a aussi été la pionnière de la recherche scientifique sur son antidote : l’autocompassion.

Dès les premières pages de son livre «S’aimer : comment se réconcilier avec soi-même» (2013), elle affirme que la majorité des gens se montrent «extrêmement durs avec eux-mêmes». Ils ne se trouvent jamais assez beaux, intelligents, drôles, riches, etc. En se comparant aux autres, ils découvrent toujours un maudit fatiguant qui les surclasse.

Dans le rayon croissance personnelle, vous trouverez des piles de livres qui vous suggéreront de renforcer votre estime de vous. Mais ce concept est très contesté en psychologie.

Ces dernières années, souligne Kristin Neff, les chercheurs ont dénoncé certains pièges rattachés au développement et à la conservation de l’estime de soi : narcissisme, égocentrisme, arrogance, préjugés, attitudes discriminatoires, etc. Bref, un connard peut s’adorer quand même.

Inspirée par la tradition bouddhiste, l’autocompassion est apparue à la professeure Neff comme «une alternative salutaire à cette quête incessante de l’estime de soi», écrit-elle dans son livre. «Pourquoi? Parce qu’elle protège, elle aussi, des coups du jugement négatif sur soi, mais sans qu’il soit nécessaire de se croire parfait ou hors du commun.»

Dans les mots de la professeure Neff, compatir signifie «accepter et discerner clairement la souffrance». Cela suppose une attitude bienveillante envers ceux qui souffrent «afin qu’émerge l’envie de leur venir en aide, d’alléger leur peine». Et c’est aussi vrai pour la compassion envers soi-même.

Est-ce que ça veut dire qu’on s’apitoie sur son sort? Non. L’autocompassion permet au contraire de ne pas escamoter la première étape, essentielle, qui consiste à reconnaître sa souffrance. À partir de là, on peut prendre les moyens pour aller mieux.

Les recherches de Kristin Neff et d’autres chercheurs ont d’ailleurs montré que la compassion envers soi-même rend les gens plus résilients, c’est-à-dire plus aptes à se relever après une jambette du destin.

Dans son plus récent livre sur la résilience, le neuropsychologue Rick Hanson estime que l’autocompassion nous lie au reste de l’humanité : «On souffre tous, on fait tous face à la maladie et à la mort, on perd tous des gens qu’on aime. Nous sommes tous fragiles.»

Et il cite un passage formidable d’une chanson de Leonard Cohen (Anthem, en 1992). Le poète dit qu’il y a une craque dans tout, et que c’est par là qu’entre la lumière. There is a crack, a crack in everything / That’s how the light gets in.