«Un jour, il y a eu une étincelle, il y a eu un moment où il y a eu une étincelle, c’était nouveau. Il y a eu un ensemble de moments, de facteurs, qui ont fait en sorte que la vie a émergé. J’ai commencé à me rebâtir pour moi et par moi», dit Hélène, une professionnelle du milieu de la santé qui a eu des idées noires.

Et puis un jour, une étincelle

CHRONIQUE / «Il n’y avait absolument rien ni personne qui aurait pu m’empêcher de passer à l’acte, il n’y avait plus rien de suffisant pour faire contrepoids à la douleur, même pas mes enfants.»

Elle est allée chercher de l’aide, in extremis. «J’ai choisi de vivre.»

Le «je» est important.

Hélène* est professionnelle dans le milieu de la santé, elle a même déjà travaillé en santé mentale, elle s’est vue aller au début, quand elle n’arrivait plus à sortir de l’eau, quand elle composait tant bien que mal avec le manque de sommeil, quand tout était noir autour et que tout était triste en dedans.

Elle était même déjà en psychothérapie. «J’ai travaillé pendant deux mois avec des idées de suicide presque tous les jours, avec un plan défini. Je refusais de prendre des pilules, je me disais que personne ne pourrait rien faire. Puis, j’ai accepté la médication et ça a empiré, j’avais encore plus d’idées de suicides, un plus grand manque d’intérêt.»

C’est long, parfois, trouver la bonne pilule.

Elle le savait, ça ne l’empêchait pas d’aller plus mal. Elle est allée voir une amie à Sherbrooke pour se changer les idées, a abouti à l’hôpital. «Je ne voulais pas y aller, c’était mon dernier recours, je savais qu’ils me garderaient. Quand tu es un professionnel de la santé, c’est plus dur encore, tu te retrouves de l’autre côté du miroir.»

Elle y est restée trois semaines, n’a pas pu obtenir de suivi à Québec. «Je recommençais à me détériorer. Je n’avais pas moins d’anxiété, et pas moins d’idées suicidaires…»

Retour au point de départ.

Elle a été admise dans un programme méconnu, le TIBD, pour traitement intensif bref à domicile. «Ils commençaient à prendre des patients, je suis bien tombée. Ça me permettait de rester à domicile avec mes enfants et de ne pas revivre l’indignité de l’hospitalisation. Je voulais éviter ça à tout prix.»

L’idée du TIBD, c’est de «déplacer l’hospitalisation à la maison», c’est une unité mobile de soins qui se rend chez les gens. «Pendant tout l’été, on a testé des affaires, d’autres molécules, on a même arrêté deux semaines pour voir. Mais au mois d’août, j’étais vraiment détériorée, c’était pire que jamais, j’avais plus peur que jamais de mes idées suicidaires, je me sentais en danger avec moi-même…»

Elle a lancé un ultime appel à l’aide. «J’ai appelé au TIBD, ils m’ont envoyée au Centre de crise [de Québec, CCQ]. Je me demandais ce que j’allais faire là, mais ça m’évitait une “hospite” et quand je suis arrivée, j’ai vu qu’il y avait toute sorte de monde. J’ai été accueillie sans jugement.»

C’était sa nouvelle maison. «C’est comme une vie de famille, mais une famille un peu bizarre! Les intervenants sont formidables, ils nous font à manger, ils nous font des gâteaux, ils arrivent à mettre de l’humour aux repas alors qu’on est tous déprimés, ils font vraiment une différence quand on n’est pas bien. J’avais l’impression de vivre une vie normale, je me sentais libre, je n’avais pas besoin de la signature du médecin pour sortir, c’était très important pour moi.»

Elle pouvait aller dormir deux fois par semaine chez elle, avec son chum et ses enfants.

Pour la première fois depuis un sacré bout de temps, elle a pu penser à elle. «J’avais besoin de me retrouver, de faire une bulle, d’exister par moi-même. […] Au Centre de crise, j’ai commencé à faire de l’aquarelle, je faisais quelque chose qui n’était utile à personne, c’était juste pour moi. Ça me faisait sentir vivante.»

Elle qui se voyait morte depuis si longtemps.

Entre deux coups de pinceau, elle a retrouvé le goût de vivre. «Un jour, il y a eu une étincelle, il y a eu un moment où il y a eu une étincelle, c’était nouveau. Il y a eu un ensemble de moments, de facteurs, qui ont fait en sorte que la vie a émergé. J’ai commencé à me rebâtir pour moi et par moi.»

Quand les intervenants l’ont sentie assez forte, Hélène est retournée chez elle. Le jour où elle est sortie, elle a écrit un long message à ses proches où elle raconte par où elle passée et vers où elle va, surtout. «Pour la première fois en plus de neuf mois, il y a une étincelle de vie, une ébauche d’amélioration, une poussière d’espoir.»

Je suis allée la rencontrer chez elle, trois semaines plus tard «Au début, j’étais un peu stressée de sortir, mais là ça va mieux. Il y a des bonnes et des moins bonnes journées, là, c’est une semaine de bonnes. Les enfants ont recommencé à me faire confiance, on rebâtit notre vie de famille. J’ai commencé à cuisiner, à jouer avec eux, je ne le faisais plus depuis longtemps…»

Dans son message, Hélène a aussi tenu à rassurer ceux qui ont perdu des proches par suicide, les siens auraient pu être du lot. «Aux endeuillés du suicide, je dis : “Soyez en paix.” Si j’avais décidé de me tuer, personne n’aurait pu m’en empêcher. PERSONNE. Ni mon mari, ni ma mère, ni mes enfants, ni mes collègues, ni mes amies, ni mon médecin. Le suicide est un choix, certes un choix biaisé par notre cerveau malade, mais c’est un choix quand même. Le suicide n’est pas un manque d’amour, c’est un surplus de souffrance. Le suicide n’est pas de refuser de l’aide, c’est de ne pas la voir au travers du rideau noir qui nous aveugle. Le suicide, c’est d’être convaincu que rien ni personne ne pourra nous soulager, lorsque la souffrance est intolérable. Pleurez votre proche. Ayez de la compassion pour lui et pour vous-mêmes. Ne laissez pas la culpabilité alourdir inutilement votre deuil.»

C’est déjà assez dur comme ça.

Comme professionnelle de la santé, Hélène connaissait la ligne d’écoute du Centre de crise, disponible 24 heures sur 24, sept jours sur sept, elle ne savait pas qu’il y avait aussi une équipe mobile ni deux maisons, une sur le boulevard René-Lévesque, une autre à Limoilou. Elle a habité dans les deux et les deux ont besoin d’amour. «Un de mes chocs a été de voir que les lieux étaient aussi mal en point. Ils n’ont tellement pas de budget, ils mettent l’argent en priorité dans les services, mais ça aiderait sûrement si c’était plus invitant. […] Ces gens-là évitent des hospitalisations, des séjours à l’urgence et des passages à l’acte. Qu’ils fassent sauver autant de milliers de dollars et qu’ils n’aient même pas d’argent pour repeinturer la salle de bain, c’est un non-sens!»

Et si ce n’était que pour les rénos, l’argent manque aussi pour répondre aux appels de détresse, de plus en plus nombreux, parce que la ligne peut être très mince entre vivre et mourir.

La vie ne tient parfois qu’à une étincelle.

* Prénom fictif

** Ligne d’écoute du Centre de crise de Québec : 418 688-4240