Mylène Moisan
Marie rêvait déjà étant jeune de s’occuper des personnes handicapées.
Marie rêvait déjà étant jeune de s’occuper des personnes handicapées.

Et la vie a suivi son cours

CHRONIQUE / Après son emploi d’été au camping du rang Laberge, en 1973, Marie est allée comme prévu au cégep de Rivière-du-Loup pour étudier en loisirs, elle rêvait déjà de s’occuper des personnes handicapées. «Une partie des projets que je faisais, c’était pour les personnes qui ont soit un handicap physique, soit une déficience intellectuelle.»

Elle a toujours été portée vers ça. «Je ne sais pas d’où ça me vient, peut-être du fait que j’avais une sœur qui avait une déficience intellectuelle sévère.»

Peut-être.

Ça a pris quelques années et quelques détours dont la vie a le secret, mais elle s’est retrouvée un jour à Saint-Anselme, à se promener avec Louise Brissette, qu’on surnomme la «mère Teresa de Bellechasse, qui a adopté 37 enfants handicapés en une quarantaine d’années. «J’avais lu un article sur elle, je suis entrée en contact avec elle et un jour, elle m’a appelée, elle m’a dit: «je suis à Québec, j’ai deux enfants avec moi, viens et tu pourras les rencontrer».»

Marie est allée, le contact a été bon, elle est allée donner un coup de main à Louise une fois de temps en temps.

C’était au milieu des années 1980. «Le jour où je me promenais avec elle, je lui parlais de l’idée que j’avais eue, de ce que j’aimerais faire, une maison de répit. On est passées devant une maison qui était à vendre, elle avait été mise en vente le lundi, et Louise m’a dit OK, elle l’a achetée et on a fait une maison de répit. Ça ressemblait à la petite maison dans la prairie!»

Marie est restée un peu plus de cinq ans dans cette maison, tout près de celle de Louise Brissette, à s’occuper des enfants qu’on lui confiait, tous très hypothéqués. «J’en avais toujours au moins cinq. J’habitais là, c’était mon milieu de vie. Ça a été une période vraiment extraordinaire. J’ai découvert ce que c’était l’accueil inconditionnel par ces enfants que j’avais.» 

Elle était à sa place.

Elle se rappelle le petit Jessy, qui devait avoir autour de trois ans, qui ne pouvait rien faire seul, qui ne disait pas un mot. «C’était l’enfant d’une mère héroïnomane, on devait lui fournir tous ses besoins essentiels. Un jour, on était toute la gang à dîner, les autres enfants se sont mis à rire de bon cœur, ils riaient… et Jessy s’est mis à rire à son tour, c’était incroyable! Il n’avait jamais fait ça avant, et il ne l’a plus jamais refait.»

La vie dans un seul éclat rire.

Il y a eu aussi Jonathan, «il devait avoir sept, huit ans, c’était un petit bonhomme que tu ne pouvais pas lâcher lousse dans la maison, il grimpait partout. Si on sortait avec lui, on devait l’attacher à une corde. Avec le temps, j’en suis arrivée à ce qu’il puisse marcher dehors, qu’il puisse me suivre. Et une fois, on est allés glisser, il y avait Yannick et lui, ils avaient du fun, Jonathan a été capable de monter tout seul avec sa traîne…»

La chose aurait été impensable avant. 

Comme cette dernière scène, quand Marie est partie de la maison. «J’ai eu le bonheur de le voir au salon, avec les autres enfants.»

Autant de petits miracles.

Autant de petits miracles qui auraient pu ne jamais se produire parce que la vie de Marie a bien failli s’arrêter au camping du rang Laberge – aujourd’hui la Base de plein air de Sainte-Foy–, quand sa «Capri jaune pétant» s’est renversée dans le lac. 

Elle a failli ne jamais aller au cégep, ne jamais croiser Louise Brissette, ne jamais faire rire Jessy.

«C’était le matin, il devait être 8h, on se préparait pour le 10e anniversaire des jeux nationaux de sauts aquatiques. J’ai embarqué une monitrice avec moi et je suis passée sur le chemin entre les deux lacs. Il y avait un peu d’érosion sur le côté, j’ai dû faire une fausse manœuvre… on s’est retrouvées coincées dans l’eau la tête à l’envers.» Il y avait un peu d’air dans l’habitable. «On n’a pas paniqué. Je voyais qu’il y avait une bulle d’air, je me disais qu’on avait une marge de manœuvre…» 

Mais il y avait encore bien peu de monde sur le site et, rapidement, la voiture aurait pu se retrouver en plus fâcheuse position.

Les vies de Marie et de Louise étaient en suspens. 

«Un moment donné, un homme est arrivé, d’où qu’il vient celui-là ? Il m’a tendu la main, c’était plein de douceur, il m’a dit «viens-t’en»…» Marie lui a tendu la main, l’homme l’a tirée de la voiture. Et c’est là qu’elle a réalisé qu’elle avait frôlé la mort. «Quand je suis sortie, je tremblais de partout, j’étais sous le choc, je n’étais plus là...»

Tellement qu’elle n’a pas porté attention à celui qui lui avait sauvé la vie.

L’homme est reparti.

«Après ça, mon frère est venu me chercher, on est allés à l’île d’Orléans chez mes parents pour que je reprenne mes esprits. Quand on est arrivés, mon père m’a dit «qu’est-ce que tu fais là, t’étais pas supposée être occupée toute la journée? On lui a raconté ce qui s’était passé… disons qu’il s’est pris un p’tit gin!»

Il a failli perdre sa fille.

Marie est retournée au camping quelques jours plus tard. Elle a su qui l’avait sauvée. «C’était le même homme qui avait sauvé un petit garçon de six ans en juillet et qui avait fait d’autres sauvetages l’année d’avant si je me souviens bien. On l’appelait notre «ange gardien», on ne savait pas son nom.»

Et elle n’a jamais su son nom, jusqu’à lundi, quand elle a lu ma chronique sur Michel Thiboutot, qui racontait comment il avait sauvé neuf personnes de la noyade au cours de sa vie. De celles-là, deux jeunes femmes dans une voiture, au camping du rang Laberge, en 1973. 

«C’était moi.»

Je suis allée la rencontrer pour qu’elle me raconte l’histoire de cette journée-là, surtout de sa vie qui a suivi son cours. Elle aimerait bien revoir son ange gardien, dont elle ne se rappelle même pas le visage, seulement la main, pour lui dire ce qu’elle n’a jamais pu lui dire.

Merci.