Éducation : halte à la compétition

CHRONIQUE / La semaine dernière, Pierre Lavoie a fait une sortie remarquée en s’attaquant à ce qu’il qualifie de « système d’exclusion », c’est-à-dire les programmes sportifs axés sur la compétition. Selon lui, la principale conséquence de cette approche serait que plus de 80 % des jeunes au secondaire « décrochent » des activités sportives, notamment parce qu’ils ne se jugent pas assez bons pour en faire. Personnellement, je suis d’accord avec ce constat et j’irais plus loin en affirmant que la compétition n’a aucunement sa place en éducation.

Mais pour commencer, laissez-moi vous raconter une petite anecdote, une observation tirée de mon expérience de professeur. Lorsqu’ils ont des travaux individuels à faire et à remettre, je suggère souvent à mes étudiants de s’entraider, de préparer tout cela ensemble, dans un esprit de collaboration et de réciprocité. Cela peut prendre diverses formes, ne serait-ce que échanger des idées entre eux sur la question. Malheureusement, avec notre système qui fonctionne à coup d’évaluations et de cote R, les étudiants sont généralement peu enclins à collaborer, surtout que cela pourrait éventuellement se tourner contre eux. En effet, certains ont tout avantage à ce que leurs collègues échouent, question d’améliorer leur propre sort.

Je ne sais pas vous, mais moi, je trouve cette anecdote assez révélatrice… et choquante ! En effet, n’y a-t-il pas quelque chose de profondément malsain à placer ainsi les étudiants en situation de compétition les uns contre les autres, à les inciter à ne miser que sur eux seuls plutôt que sur la communauté ? Est-ce vraiment dans ce genre de monde que nous voulons continuer à vivre ? À tout le moins, nous sommes en droit de nous demander s’il y a de véritables vertus pédagogiques à une telle approche. Personnellement, j’en doute fort, tout comme je doute que la compétition soit le principal moteur du dépassement de soi.

Mais c’est une question de valeurs, je suppose. Et à ce propos, il me semble qu’en contexte éducatif, il serait plus judicieux d’encourager nos jeunes à travailler en collaboration les uns avec les autres, à pallier leurs faiblesses en misant sur la force du groupe, plutôt qu’à voir leurs collègues comme des obstacles, voire comme des adversaires. On dit d’ailleurs des vrais leaders qu’ils ne cherchent pas à s’élever en rabaissant les autres, mais en les rassemblant. C’est un lieu commun, mais n’empêche qu’il s’agit probablement de la seule véritable façon de faire en sorte que chaque enfant puisse développer son plein potentiel, quel qu’il soit.

Or, pour cela, il faut complètement changer notre regard sur le rôle et les finalités de l’éducation. Pour ma part, vous l’aurez compris, je crois que l’éducation devrait avant tout servir à développer le plein potentiel de chaque enfant et viser le développement intégral de la personne. Et je crois surtout, à l’instar du cofondateur du Grand Défi Pierre Lavoie, que c’est en misant sur la « masse » plutôt que sur l’élite que nous y parviendrons. Autrement dit, mieux vaut viser une société globalement éduquée et en santé qu’une société qui produit des « gagnants ». Qui plus est, l’une et l’autre ne sont pas incompatibles, bien au contraire – comme en fait foi le modèle des pays scandinaves.

Cela dit, je ne suis pas naïf non plus et je sais bien que dans certaines disciplines données, qu’elles soient sportives ou académiques, nous ne sommes pas tous parfaitement égaux. De ce fait, je ne suis pas contre toute forme d’élitisme et je reconnais les mérites de la compétition dans certains contextes. Dans le cas contraire, je devrais cesser d’apprécier le sport professionnel et les Jeux olympiques, ce qui n’est vraiment pas mon intention.

Seulement, chaque chose en son temps et à sa place, comme on dit. Je joins donc ma voix à celle de Pierre Lavoie, lequel considère que nos infrastructures publiques devraient être mises au service du bien commun, non d’une élite. Et avant l’âge de 14 ans, laissons nos jeunes apprendre et jouer librement, dans un espace exempt de compétition.