Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Le Gîte Ami a été incendié le soir du 31 décembre 2019.
Le Gîte Ami a été incendié le soir du 31 décembre 2019.

Dire «non» par humanité

CHRONIQUE / La lettre publiée dans notre section À vous la parole de notre édition de vendredi s’intitulait « Une question qui taraude ».

L’auteure, une résidente de Val-des-Monts, se demandait pourquoi la Croix-Rouge n’est pas intervenue lors de l’incendie du 31 décembre dernier au Gîte Ami qui a jeté à la rue une soixantaine d’usagers de ce centre de refuge pour sans-abri du Vieux-Hull.

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Ces derniers ont été hébergés d’urgence à la Soupe populaire de Hull cette nuit-là. Et depuis, ils font la navette entre la Soupe et le centre Fontaine qui a été converti en dortoir jusqu’à ce que le Gîte Ami puisse rouvrir ses portes, ce qui est prévu la semaine prochaine.

Voici un extrait de la lettre en question : « Pourquoi la Croix-Rouge n’est-elle pas venue en aide à ces personnes à la suite de l’incendie au Gîte Ami ? Lors de la tornade et des inondations, les sinistrés ont eu droit à une chambre d’hôtel en attendant mieux. Les gens qui fréquentent le Gîte Ami auraient dû avoir droit au même traitement. La Ville de Gatineau et la Croix-Rouge ont manqué leur mission : celle de traiter les gens avec humanité. »

***

Je ne suis pas tout à fait d’accord. En fait, je dirais plutôt que la direction du Gîte Ami et tous les autres intervenants ont fait preuve d’une grande humanité en cette nuit du jour de l’An.

Mais rectifions d’abord un fait. La Croix-Rouge est bel et bien intervenue lorsque les usagers du Gîte Ami ont été chassés de leur refuge par l’incendie. La soixantaine de lits de camp qu’on a pu installer au centre Fontaine ont été fournis par la Croix-Rouge. 

Alors pourquoi n’a-t-on pas offert des chambres d’hôtel aux sans-abri comme ce fut le cas à l’égard des sinistrés des inondations et des tornades des dernières années ? J’ai posé la question à Lise Paradis, la directrice du Gîte Ami.

« L’hébergement en hôtel n’était pas une solution facile, a-t-elle répondu. Nous avons une clientèle qui a des besoins particuliers. On a des personnes qui ont des problèmes de santé mentale légers et sévères et qui ont besoin d’un encadrement constant. Nous n’aurions pas pu fournir cet encadrement à ces gens dans un hôtel. »

« Aussi, c’était la veille du jour l’An, a-t-elle ajouté. Certains étaient en état de consommation et d’autres en état d’ébriété. Je ne voulais pas qu’ils arrivent à l’hôtel et qu’ils ne soient pas acceptés. Avec tout ce qu’ils venaient de vivre, on ne pouvait pas leur faire ça. Et on ne pouvait pas non plus commencer à trier et dire : “Toi tu peux y aller (à l’hôtel), toi tu ne peux pas.” Nous avions une urgence, une crise, et il fallait rapidement trouver une solution convenable pour tous. »

Voilà pourquoi on n’a pas offert de chambres d’hôtel aux usagers du Gîte Ami ce soir-là.

Pouvait-on vraiment procéder à un triage entre les « moins puckés » et les « trop puckés » ? L’exercice aurait été inhumain. Pouvait-on soumettre certains usagers à l’humiliation d’être refusés par la direction d’un hôtel qui les aurait peut-être jugés persona non grata ? Pouvez-vous imaginer une telle scène ? On promet à un usager une chambre d’hôtel, une chambre à lui tout seul (!). Une confortable chambre munie d’un grand lit douillet, d’une télévision, d’une cafetière, d’une douche ! Puis à la réception, cet usager se fait ni plus ni moins dire qu’il n’y pas de chambre de disponible pour des gens comme… lui. Vous imaginez la scène ? Vous imaginez la déception, l’humiliation et le profond sentiment de rejet chez cette personne ?

Et on ne pouvait certainement pas imposer aux employés d’un hôtel la lourde responsabilité d’encadrer des « clients » souffrant de problèmes de santé mentale. Un Holiday Inn n’est pas un hôpital psychiatrique. Et une personne qui souffre de problèmes mentaux ne pouvait pas être laissée à elle-même en pleine nuit, seule au monde dans une chambre d’hôtel. Sa sécurité aurait été mise en danger. 

Voilà pourquoi l’hébergement en hôtel n’était pas une solution en cette triste nuit du 31 décembre.

On a rejeté cette proposition… par humanité.