Je faisais deux choix de consommateur avec conviction : ne pas magasiner chez Walmart et acheter le lait de la Laiterie de l’Outaouais. Alors voilà que je suis en crise existentielle.

Dilemme laitier

CHRONIQUE / Me voilà bien embêté.

Jusqu’à maintenant, il y avait deux choix de consommateur que je faisais avec une conviction sans faille : acheter du lait de la Laiterie de l’Outaouais à l’épicerie et éviter le plus possible de magasiner chez Walmart, en raison de ses pratiques antisyndicales. Or qu’est-ce que j’apprends en lisant mon journal ? Que la Laiterie de l’Outaouais souhaite vendre ses produits… chez Walmart. Au secours, docteur : je suis en crise existentielle.

Depuis 2010, j’achète toujours du lait de la Laiterie de l’Outaouais parce que j’ai l’impression d’encourager une entreprise locale qui a besoin de mon appui et celui des gens de la région pour vivre et prospérer. Pour être bien franc, je ne regarde même pas le prix de mon 4 litres de lait. Je l’achète, les yeux fermés, avec le sentiment que mon achat est plus qu’un banal geste de consommation, que c’est une prise de position politique en faveur d’une entreprise de chez nous.

C’est pour des raisons tout aussi politiques que j’évite de magasiner chez Walmart. Moi qui suis impliqué depuis de longues années dans le syndicat de mon entreprise, je me vois mal encourager une multinationale qui ferme ses magasins dès qu’un syndicat fait mine de s’y incruster.

En même temps, je me considère chanceux d’avoir les moyens de lever le nez sur une chaîne à bas prix comme Walmart. Il y a des gens qui y font leur épicerie. Il n’y a aucune raison qu’ils n’y trouvent pas, eux aussi, des produits locaux sur les tablettes. Y compris du lait de la Laiterie de l’Outaouais.

N’empêche que les visées de la Laiterie de l’Outaouais me semblent embêtantes à plus d’un titre. La coopérative laitière a fait sa réputation en se présentant comme une championne du développement régional et de l’achat local. Et la voilà prête à vendre ses produits sur les tablettes d’une multinationale américaine qui a la réputation de livrer d’impitoyables guerres de prix aux marchands locaux.

Ici même en Outaouais, plusieurs épiciers indépendants ont accepté — souvent à perte ! — de faire de la place sur leurs tablettes pour les produits de la Laiterie de l’Outaouais. Comment réagiront-ils en voyant la coopérative qu’ils ont appuyée par solidarité se tourner vers leur plus sérieux concurrent des dernières années ? Vont-ils s’en formaliser ? La question se pose.

Dès sa création en 2010, la Laiterie de l’Outaouais appréhendait un peu la crise existentielle qui se produirait le jour où elle aurait les reins assez solides pour distribuer ses produits chez Walmart. À l’époque, le président de la coopérative était un certain… Maxime Pedneaud-Jobin. Celui qui allait devenir le maire de Gatineau disait alors que le modèle économique de Walmart lui semblait faire « plus de mal que de bien ».

Aujourd’hui, les dirigeants de la Laiterie de l’Outaouais se défendent de cautionner les valeurs de l’entreprise américaine. Et c’est vrai que la Laiterie de l’Outaouais ne renierait pas son modèle d’affaires. Elle reste une coopérative régionale qui a réussi à prospérer tant et si bien qu’elle parvient maintenant à jouer dans la cour des grands. En outre, elle fait déjà des affaires avec des géants de l’alimentation comme Loblaw. Alors tout bien pesé, je vais continuer d’acheter du lait de la Laiterie, qu’elle entre chez Walmart ou pas. 

On dit souvent qu’acheter, c’est voter. Il me semble que c’est plus vrai que jamais. C’est une bonne chose que les gens soient plus conscients des enjeux liés à leur consommation. Mais une virée à l’épicerie ressemble de plus en plus à un cours d’éthique avancé. Est-ce que j’achète bio ou pas ? Avec OGM ou pas ? Local ou pas ? Équitable ou pas ? Avec gluten ou pas ? En spécial ou pas ? Marque maison ou pas ? Emballage ou pas ? Sac de plastique ou sac de papier ? 

Ça ne finit plus !