Patrick Duquette
James Thompson est agriculteur à Lochaber Ouest.
James Thompson est agriculteur à Lochaber Ouest.

Détresse agricole

CHRONIQUE / Les gens du village ont deviné ce qui s’était produit. Même si l’avis de nécrologie disait simplement : c’est avec tristesse que nous vous faisons part du décès de M. X, à l’âge de 65 ans.

Le mot s’est passé dans la communauté. M. X, un producteur agricole de l’Outaouais, s’était suicidé. Son décès a causé une onde de choc dans ce petit milieu où tout le monde se connaît.

En l’espace de 4 mois, en 2019, quatre agriculteurs de l’Outaouais se sont enlevé la vie.

Surprenant ?

Non lorsqu’on sait que la détresse psychologique fait partie de la réalité des gens qui mettent nos aliments sur la table.

Selon une enquête réalisée en 2006, 51 % des producteurs agricoles vivent un niveau élevé de détresse psychologique. Beaucoup plus que dans la population en général où ce pourcentage tourne autour de 20 %.

Ça tient à quoi ?

À la pression énorme de ce métier, aux risques financiers, aux caprices de Dame nature, au peu d’occasions de répit. Les producteurs laitiers qui font la traite deux fois par jour, parfois trois, ont des horaires exigeants. Certains n’ont pris qu’une dizaine de journées de vacances en 45 ans de métier…

James Thompson connaissait l’agriculteur qui s’est enlevé la vie. C’était un voisin de la ferme maraîchère que lui-même exploite sur le 4e rang de Lochaber-Partie-Ouest, près de Thurso.

Le suicide de son voisin, qui souffrait de détresse sous des apparences de bon vivant, a fait réfléchir M. Thompson.

Ce père de famille de 40 ans, qui se donne corps et âme à son entreprise avec sa conjointe Geneviève, se croyait immunisé contre les idées noires. Le couple vogue de succès en succès. Prix de la relève agricole du MAPAQ en 2018. Finaliste, l’année suivante, du prix Jeune agriculteur élite du Québec. Tout ça en élevant trois jeunes fils…

En apprenant le suicide de son voisin, James Thompson a réalisé une chose : il n’était pas à l’abri. « Quand on se marie, on pense que c’est pour toujours. C’est la même chose pour la santé psychologique. On se croit fort dans la tête. On se dit que jamais on ne pensera au suicide… »

Et pourtant…

Attablé dans la cuisine, James Thompson jette un coup d’œil par la fenêtre. Il contemple les champs enneigés, la deuxième serre en construction, cette terre à laquelle il consacre tant de pensées et d’énergie. L’hiver agricole, dit-on, est propice aux ruminations, aux inquiétudes, à l’anxiété, voire à la dépression.

« Je suis encore brûlé de la dernière saison, laisse-t-il tomber. Les dernières années ont été extrêmement dures. La météo n’a pas aidé. On a dû travailler fort pour chaque dollar rentré. Bref, ce ne fut pas une année propice à une bonne santé mentale. Il y a un coût au succès. Habituellement, je suis un gars qui aime travailler. Mais certains jours, je n’avais pas le goût de me lever. Ce n’est pas normal. En décembre, quand la dernière employée est partie, on n’a même pas graissé les équipements. Il faisait tellement froid, c’était tellement déprimant… »

Puis il relève la tête. « Heureusement, j’ai un bon soutien. Ma conjointe m’aide à remettre les choses en perspective ! »

La Fédération UPA Outaouais-Laurentides et Écoute agricole des Laurentides diffusent, ces jours-ci, des témoignages sur YouTube sur le thème Parle-moi… de ta santé psychologique.

Plusieurs agriculteurs, dont James Thompson, y partagent leur vécu.

L’été prochain, l’UPA souhaite embaucher une travailleuse de rang en Outaouais. L’équivalent agricole d’un travailleur de rue. Elle se déplacerait d’une ferme à l’autre pour repérer les signes avant-coureurs de la détresse psychologique. Et diriger, au besoin, les agriculteurs vers des services appropriés.

Les fermiers ne sont pas infaillibles, dit M. Thompson. Chez certains, les valeurs traditionnelles freinent l’expression des émotions et la volonté à demander de l’aide. « Pourtant, si tu as un cancer, tu n’hésiteras pas à consulter. Ce devrait être la même chose si tu nourris des idées noires », note M. Thompson.


Vous ou vos proches avez besoin d’aide ? N’hésitez pas à appeler au 1-866-APPELLE (277-3553), ou encore Tel-Aide Outaouais (819-775-3223) à Gatineau et (613-741-6433) à Ottawa.
Du côté d’Ottawa, vous pouvez aussi appeler la ligne de crise en santé mentale d’Ottawa en composant le 613-722-6914.