L’auteure Andrée Poulin

Détester la lune

CHRONIQUE / Comment aborder ce sujet sans tomber dans l’humour facile ? Ou pire, dans la scatologie, voire le pipi-caca.

Demain, 19 novembre, est la Journée mondiale des toilettes. Oui, des toilettes. Le bol blanc. Le trône.

Je sais que certains d’entre vous êtes justement en train de lire cette chronique sur votre tablette, votre « papier » ou votre téléphone intelligent en prenant confortablement place sur ce « trône ». Mais n’allez pas croire que je vous vois, là ! La technologie n’en est pas encore là. Capotez pas. Je de-vi-ne.

Alors comment aborder ce sujet pas tout à fait tabou, mais… délicat, mettons ? La porte-parole du Groupe édition la courte échelle, Mélina Schoenborn, m’a offert une piste dans un courriel qu’elle m’a fait parvenir la semaine dernière. Voici ce qu’elle m’a écrit :

« Le 19 novembre est la Journée mondiale des toilettes. Si jamais vous voulez en parler et donner à la nouvelle un petit twist culturel, il y a le roman graphique Enterrer la lune d’Andrée Poulin qui traite du sujet. »

Son courriel a certes piqué ma curiosité. D’abord parce que je connais bien l’auteure Andrée Poulin, une Franco-Ontarienne d’Orléans et ancienne collègue qui a travaillé quelques années comme journaliste au Droit.

Et ce que je trouvais plutôt étrange, c’est qu’Andrée aborde un sujet si « curieux », elle qui a publié une quarantaine de livres pour les jeunes de 4 à 14 ans qui lui ont valu d’être plusieurs fois finaliste à d’innombrables concours littéraires, notamment aux Prix du gouverneur général et au prix TD de littérature jeunesse, qu’elle a remporté en 2014 avec son œuvre La plus grosse poutine du monde.

Comment allait-elle parler aux jeunes d’un sujet pas très attirant comme la Journée mondiale des toilettes ? Comment allait-elle piquer leur intérêt ?

En leur faisant réaliser qu’ils sont privilégiés…

Enterrer la lune, c’est l’histoire d’une fillette indienne nommée Latika. L’histoire débute par une nuit d’été alors que Latika, sa mère et sa sœur, ainsi que les autres femmes et filles du village se rendent au « champ de la honte ». Un champ éloigné du village où elles se rendent – « toujours la nuit, jamais le jour » – pour faire leurs besoins puisqu’elle n’ont pas accès aux toilettes.

Le jour, les femmes et les filles s’assoiffent pour ne pas devoir uriner. Et cette absence d’installations sanitaires dans le village empêche les filles d’accéder à une plus grande éducation, puisqu’elles doivent quitter l’école dès le moment des règles, et cause de nombreuses maladies mortelles dues au manque d’hygiène.

« Latika n’a qu’une seule pensée, qu’un seul désir : enterrer la lune », écrit l’auteure. Elle déteste la lune car cet astre les humilie en jetant une lumière sur elles dans le « champ de la honte ». Latika n’aime pas la nuit et attend impatiemment le jour alors qu’elle pourra retourner à l’école, le seul endroit où elle est profondément heureuse et où elle oublie la dureté de la vie. Mais tout en sachant que son bonheur prendra fin dès sa jeune adolescence.

Latika a cependant un plan. Et elle profitera de la visite d’un « représentant-important-du-gouvernement » pour mettre son plan à exécution. À lire.

Le récit d’Andrée Poulin est magnifique. Elle a su aborder avec brio un sujet qui de prime abord faire rire ou sourire, en un sujet qui fait réfléchir.

L’auteure n’invente rien dans son œuvre. Oui, ses personnages sont fictifs. Mais pour le reste, c’est la triste réalité.

Dans le monde, 4,2 milliards de personnes n’ont pas accès à des installations sanitaires. À ce jour, des millions et des millions de femmes et de filles doivent se rendre chaque nuit dans un « champ de la honte ». Il n’y a évidemment rien de drôle à tout ça.

Un enfant devrait rêver de décrocher la lune. Pas de l’enterrer.