Donald Trump

Des hommes blancs en colère comme base politique

ANALYSE / Lors des dernières élections de mi-mandat, plusieurs observateurs américains étaient intrigués par la capacité de Donald Trump à maintenir le soutien inconditionnel de ses partisans. Plus précisément comment expliquer l’appui constant de plus de 70 % des hommes blancs au président républicain ?

Déjà en 2012, Lindsey Graham, sénateur républicain de la Caroline du Sud, lança un étrange avertissement en affirmant clairement devant la convention républicaine « Nous ne générons pas assez de Blancs en colère pour rester en affaires sur le long terme ». 

Mais personne ne semblait vouloir jusque-là réveiller la colère sourde ressentie par les blancs de toutes les classes sociales. Partant d’une approche amorale et rejetant toute rectitude politique, Donald Trump n’a pas hésité, depuis 2015, à exploiter au maximum l’intense colère des hommes blancs. 

Ayant adhéré au rêve américain, les blancs de classes moyennes et populaires croyaient particulièrement qu’en travaillant fort et en payant leurs impôts, ils pourraient s’acheter une maison et subvenir aux besoins de leur famille. Or, les bouleversements économiques de la société américaine, marquée par la réduction des effectifs et la fermeture d’usines survenues depuis 40 ans ont transformé ce rêve en cauchemar.

Les nouvelles conditions économiques ont détruit la principale caractéristique de la virilité américaine, celle d’être le soutien de la famille. Devenus victimes du changement économique et politique, les hommes blancs perçoivent souvent leur vie comme une sorte d’échec. L’humiliation sentie par ces derniers s’est graduellement transformée en désespoir pour finalement resurgir récemment sous la forme d’une intense colère. 

Cette colère prend d’autant plus d’ampleur que les blancs ont le sentiment d’avoir perdu à la fois leur dignité et l’autonomie. Ce faisant, ils ont perdu le sentiment d’être de vrais hommes, d’être les héritiers des hommes qui ont construit l’Amérique.

Cette rage ne se limite pas uniquement aux blancs de classes populaires qui ont souffert de la mondialisation, mais elle affecte tout autant les blancs les mieux nantis. Les membres des élites blanches habitués à jouir de grands privilèges deviennent tout aussi en colère devant la perspective de perdre une partie de ceux-ci. 

Ce ressentiment touche ainsi même le milieu universitaire où des professeurs sont frustrés de voir des Afro-Américains ou autres membres de minorités raciales accéder à leurs places à des postes à Harvard ou Yale. Ces professeurs ressentent de la colère, parce qu’ils ont le sentiment que les politiques d’action positive les défavorisent injustement.

Brett Kavanaugh représenta dans les années 1980 un prototype des étudiants privilégiés, son grand-père ayant étudié à Yale avant lui. Après avoir largement fait la fête comme étudiant, il a utilisé, comme ses copains, ses relations pour se protéger des conséquences de ses actions. Or, ce système élitiste composé d’hommes blancs se sent aujourd’hui assiégé.

Lors des audiences de confirmation de Brett Kavanaugh comme juge à la Cour suprême en septembre dernier, la rage exprimée à la fois par ce dernier et par le sénateur Graham reflète bien la peur des hommes blancs bien nantis devant la menace de perdre leur privilège traditionnel.

Considérant qu’ils font partie d’une sorte de méritocratie découlant du rêve américain, les hommes blancs sont devenus outrés de devoir suivre les mêmes règles et de faire la queue comme tout le monde. Ils perçoivent l’application du principe d’égalité comme une injustice et une sorte de perte catastrophique.

Derrière son slogan de « Rendre sa grandeur à l’Amérique », Trump exploite ouvertement le ressentiment des hommes blancs. Son Amérique idéale est celle des années 1950, une société très sexuée où les hommes étaient les chefs de famille et partageaient une sorte de camaraderie décontractée. Leurs femmes n’étaient pas indépendantes économiquement ou politiquement. Elles se confinaient dans leurs rôles de mères et de femmes au foyer.

Au cours des dernières décennies, les hommes blancs hésitèrent à afficher ouvertement leurs vrais sentiments de peur de se faire taxer de racistes. Ils devaient donc taire leur ressentiment racial. Il a fallu l’élection de Barack Obama pour voir les premières grandes manifestations de leur réaction. Donald Trump fut un des premiers dirigeants américains à capitaliser sur cette rancœur blanche en contestant le certificat de naissance de Barack Obama comme moyen de délégitimer le premier président afro-américain.

Or, depuis trois ans, Trump exploite habilement pour son avantage politique cette colère des hommes blancs. Ce faisant, il ne propose pas de politiques pour répondre aux besoins de ces derniers. Ses discours consistent essentiellement à exprimer les griefs des hommes blancs face aux changements culturels, économiques et politiques qui sont survenus depuis les années 1960. 

Cette colère se manifeste particulièrement dans le débat entourant la question de l’immigration. En invoquant régulièrement le spectre de la violence perpétrée par des immigrants latinos et en décrivant les « caravanes de migrants » comme composés de gangs vicieux d’Amérique centrale et de « terroristes islamistes radicaux », Trump réveille une forme latente de racisme toujours présente dans la société américaine. 

Même si la menace représentée par les caravanes a disparu du discours de Trump et des reportages de Fox News au lendemain de 6 novembre, Trump a atteint son objectif. Il a réussi à attiser encore une nouvelle fois par sa rhétorique xénophobe la colère des hommes blancs. Ces derniers lui ont retourné l’ascenseur en démontrant une loyauté inconditionnelle lors des élections de mi-mandat. La colère des hommes blancs explique donc en grande partie les résultats mitigés du 6 novembre.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.