Mark Borowiecki, alias BoroCop, a posé un geste de « bon citoyen » lors de son passage à Vancouver plus tôt cette semaine.

Une réaction humaine

CHRONIQUE / À sa place, auriez-vous fait la même chose ?

On le surnomme BoroCop. Son vrai nom : Mark Borowiecki, défenseur chez les Sénateurs d’Ottawa.

Le genre de défenseur que l’adversaire doit toujours avoir à l’œil. Car gare à celui qui baissera les yeux lorsque le BoroCop est sur la glace, la distance entre la ligne bleue et le pays des merveilles n’est qu’à une foudroyante mise en échec de ce dernier.

Mon collège Sylvain St-Laurent a signé une très bonne chronique sur Mark Borowiecki dans notre édition de mercredi (Enfin, le BoroCop est apprécié). Sylvain revient un peu sur les débuts de ce joueur chez les Sénateurs, sur son attachement et son apport à la communauté d’Ottawa et, aussi, sur le geste que le BoroCop a posé cette semaine à Vancouver, deux jours avant un match des Sénateurs contre les Canucks de l’endroit.

Je vous rappelle brièvement les faits. Borowiecki faisait une marche dans les rues de Vancouver dimanche lorsqu’il a aperçu un cambrioleur s’emparer d’un sac à dos laissé dans une voiture, avant de s’enfuir en vélo. Le BoroCop l’a cependant ralenti en lui servant un coup de corde à linge, puis il a récupéré le sac à dos pour le remettre à son propriétaire. Le voleur a pris la fuite en se demandant sûrement ce qui venait de la frapper. Et les policiers de Vancouver poursuivent leurs recherches pour mettre la main sur ce jeune homme souffrant d’une blessure « au haut du corps ».

Je reviens à ma question posée en entrée en matière : à sa place, auriez-vous fait la même chose ? Pas sûr, hein ? L’ami St-Laurent non plus.

« Un être humain normal aurait observé la scène sans intervenir. On présume que certains auraient appelé la police », a-t-il écrit dans sa chronique de mercredi.

Je suis d’accord avec lui. La majorité des gens n’aurait pas eu le courage, l’audace et le réflexe d’intervenir. Pour toutes sortes de raisons. De bonnes raisons.

Et si le gars est armé et me tire dessus pour m’écarter de son chemin ? Et s’il descend de son vélo pour me « sacrer une volée » ? Et s’il est membre d’un gang de rue qui me réglera mon cas ? Et s’il ne l’a pas volé, ce sac à dos, et que je le blesse ? Mille et une questions viennent en tête dans ces quelques secondes de panique totale. On fige pendant que le cerveau tente de rationaliser l’irrationnel. Puis, trop tard, on compose le 9-1-1.

C’est normal. C’est une réaction tout à fait humaine et normale.

Ça me ramène à vendredi dernier. À une situation qui ne ressemble en rien à celle vécue par le défenseur des Sénateurs, mais qui, pour un moment, m’a laissé pantois.

J’étais sur le chemin de Montréal, je me dirigeais à pied vers ma banque lorsque j’aperçois au loin ce qui semble être une personne couchée sur le trottoir. Pas sur un banc. Pas dans un abri d’autobus. Mais juste là, au sol, au froid, en plein milieu du trottoir, à la vue des dizaines de passants.

Je m’approche. C’est une dame âgée dans la trentaine et visiblement dans un état second. Je constate qu’elle respire par le mouvement de son corps. Et en m’approchant d’elle, je l’entends marmonner.

Je suis figé. Quoi faire ? La recouvrir de mon manteau ? Tenter de l’aider à se relever ? Mais si elle est blessée, pourrais-je aggraver sa blessure ? Et si je pose une main sur elle, va-t-elle paniquer ?

« Ça va madame ? », que je lui demande enfin. Elle a marmonné un peu plus fort et j’ai cru l’entendre me répondre : « leave me alone ». (Fiche-moi la paix).

J’ai compris sa réaction. Quand la vie nous a écorchés à un point tel qu’on en a perdu la raison et que seuls les drogues et l’alcool nous permettent de nous évader momentanément de cet enfer qu’est la réalité, on ne fait plus confiance à qui que ce soit. Personne ne nous veut du bien.

Comme j’allais enfin composer le 9-1-1, une auto-patrouille s’est arrêtée. « Comment vas-tu Gail ? », lui a lancé le policier en s’agenouillant près d’elle. Même réponse, mais très clairement cette fois-ci : « Leave me alone ! ». Le policier lui a souri en lui tendant la main.

J’ai quitté la scène. À ma sortie de la banque, Gail n’y était plus. L’auto-patrouille non plus.

Je m’en voulais en rentrant chez moi. Je me disais que ça ne m’aurait rien coûté de la recouvrir de mon manteau pendant quelques minutes, le temps que la police s’amène. Ça ne m’aurait rien coûté de me pencher, de simplement lui parler un peu et de la garder éveillée en attendant les secours. Ça ne m’aurait rien coûté de lui sourire et de lui tendre la main.

Je n’ai rien d’un BoroCop. Rien d’un « cop » non plus. Je suis comme un peu tout le monde. Juste humain.