Claire Renaud livre Le Droit depuis bientôt 50 ans.

Une camelot en or

CHRONIQUE / «Vous savez qu’on prévoit près de 40 centimètres de neige mardi et mercredi ? »

Elle hausse les épaules en signe d’indifférence. Ce ne sera pas sa première tempête hivernale, et ce ne sera pas sa dernière non plus. Elle en a vu d’autres. Et il lui faudrait beaucoup plus qu’une bordée de neige pour l’arrêter et pour l’empêcher de livrer sa centaine de journaux aux abonnés du Droit de Luskville et des environs, dans le Pontiac.

Claire Renaud, 76 ans, est camelot du Droit. Le 1er avril prochain, cette charmante dame fêtera ses 50 années de services. Cinquante ans à livrer les nouvelles quotidiennes aux portes de son patelin.

Lorsqu’elle a été embauchée, en 1969, le Canada était en pleine « Trudeaumanie », Richard Nixon présidait les États-Unis, Neil Armstrong marchait sur la Lune et les Canadiens de Montréal remportaient la coupe Stanley. Des « unes », elle en a vu. « Et je lis mon Droit tous les jours, souligne-t-elle. Je commence par la nécrologie pour m’assurer que je n’y sois pas, lance-t-elle en riant. Et je lis ensuite la chronique de Michel Gratton », ajoute-t-elle en pour me faire plaisir. (Comme quoi le prénom de mon frère, qui a été journaliste au Droit dans les années 1970 et 1980, me collera à tout jamais…).

Son réveil-matin sonne à minuit et 30 minutes. Les copies du Droit arrivent à sa résidence de Luskville vers 1 h du matin. « Et là, je prépare mes journaux et je pars », dit-elle. Et tout au long de la nuit, jusqu’à 4 h ou 5 h le matin, elle livre ses journaux au volant de sa Toyota RAV-4. « À l’époque, je faisais ma route dans une vieille Chevette qui brisait tout le temps. Mais là, avec mon RAV-4, je n’ai plus de problème. »

Elle n’a jamais eu d’accrochage, affirme-t-elle. Ni de collision.

« T’oublies le face à face, Claire », lui lance son mari, André, 77 ans, un transporteur de profession. Ces deux tourtereaux sont mariés depuis 53 ans.

« Ah oui, le face à face, se souvient Mme Renaud. Il y a une quinzaine d’années de ça. Mais ce n’était pas de ma faute, ma voiture était arrêtée sur le bord du chemin pendant que je glissais un Droit dans une boîte à lettres. L’autre chauffeur était gelé – je ne sais trop ce qu’il avait fumé celui-là – mais il ne m’a jamais vue, il m’a rentré dedans et ma voiture a été complètement démolie. Une perte totale.

— Avez-vous été blessée ?

— Non. Pas du tout. Mais ce matin-là, les gens ont reçu leur Droit en retard. Les automobilistes en état b’ébriété… c’était un gros problème dans le temps. Les gars recevaient leur paye le jeudi ou le vendredi et ils allaient prendre un coup. Et en rentrant, à la fermeture des bars, certains étaient pas mal saouls. Moi, à 2 h ou 3 h du matin, quand les bars ferment, je suis déjà sur la route. Donc je devais me méfier de ces chauffeurs-là qui rentraient chez eux ‘amochés’. Mais c’est beaucoup moins pire aujourd’hui. La société a beaucoup changé à ce niveau-là. Une chance ! »

Claire Renaud adore son métier. Elle ne le fait pas pour l’argent. Son mari et elle sont bien confortables « et sans aucune dette », précisera-t-elle. Elle pourrait arrêter de livrer les journaux, rester confortablement à la maison et dormir la nuit comme le font la grande majorité des gens.

Mais c’est plus fort qu’elle. Le mot « retraite » ne fait partie de son vocabulaire. Ce métier est sa vie.

Malgré l’arthrite rhumatoïde qui la fait souffrir, malgré les deux chirurgies aux genoux qu’elle a subies, et malgré le fait qu’elle doit se déplacer à l’aide d’une canne, Claire Renaud répond « présente » chaque nuit pour s’assurer que ses clients aient leur Droit à leur porte en se levant du lit.

Jamais elle ne prend congé. Et elle ne prend plus de vacances depuis quelques années. « Avant, André et moi allions passer une semaine par hiver en Floride, dit-elle. Mon frère Marcel me remplaçait. Mais aujourd’hui, je suis rendue trop vieille pour aller en Floride. Donc je ne prends plus de vacances. Parfois, lorsqu’il y a un jour férié et qu’il n’y pas de Droit le lendemain, on va passer une journée à Mont-Tremblant. Mais c’est tout. Et quand j’ai été opérée aux genoux, mon mari m’a remplacée. »

Mme Renaud et son époux sont parents d’une fille, grands-parents de deux petites-filles et arrière-grands-parents de « la p’tite Clara qui vient d’avoir un an ».

« Vous me demandiez tantôt pourquoi je continue de travailler à mon âge, me dit-elle. Avec le salaire que je gagne et les pourboires que les clients m’offrent, ça me permet de donner un coup de main à mes petites-filles, de les aider un peu dans la vie, de leur acheter des petites choses dont elles ont besoin. Ça me fait tellement plaisir de pouvoir les aider et de les gâter de temps en temps. Et il n’est pas question de retraite si je veux faire la même chose dans quelques années pour ma p’tite Clara. Allez-vous mentionner ma p’tite Clara dans votre texte ?, me demande-t-elle en terminant notre entretien. Je l’aime tellement cette p’tite-là. »

C’est le moins que je puisse faire, chère collègue. Merci du fond du cœur pour ces 50 années consacrées à livrer nos mots.