Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Pour Caroline Châteauneuf et ses trois fils, cette pandémie est rien de moins qu’un cadeau du ciel.
Pour Caroline Châteauneuf et ses trois fils, cette pandémie est rien de moins qu’un cadeau du ciel.

Un cadeau de la vie

CHRONIQUE / Caroline Châteauneuf est mère monoparentale de trois garçons. Professeure au Cégep Garneau, à Québec, elle et ses enfants sont, comme la grande majorité des familles en province, au pays et dans le tiers de l’humanité, en confinement.

Elle m’a écrit cette semaine pour me parler de sa « nouvelle » vie et de ses trois fils. L’aîné, Benjamin, est âgé de onze ans et est atteint d’autisme. Jacob, 8 ans, est un enfant doué et TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité). Et le cadet, Olivier, 6 ans, est présentement en évaluation pour le trouble du spectre de l’autisme (TSA). Il devait bientôt être hospitalisé en observation afin que les médecins parviennent à établir un diagnostic clair et précis.

Tous les quatre sont aujourd’hui confinés à leur nid, sans les soins et les besoins particuliers des trois garçons.

L’enfer, direz-vous ? Pauvre mère ? Pauvres enfants ? Ce fut ma première réaction en lisant son courriel. Pauvres eux ! Une réaction de compassion et d’empathie.

Mais Mme Châteauneuf ne m’a pas écrit pour s’apitoyer sur son sort. Ni pour lancer un S.O.S. à l’univers. Mais pas du tout.

Pour elle et ses trois fils, cette pandémie n’est rien de moins qu’un cadeau du ciel. Une pause imposée par la vie. « Et cette pause me fait le plus grand bien, laisse-t-elle tomber. Je peux rattraper le temps de qualité que je ne peux donner à mes fils lorsque ma vie est effrénée. »

Sa vie, avant le coronavirus, se déroulait comme suit.

« On se lève à 6 h 30, explique Mme Châteauneuf. J’accompagne mes enfants dans leur routine matinale, puis le plus vieux quitte en autobus scolaire à 7 h 20. (L’école qu’il fréquente compte une classe de sept élèves pour enfants autistes). Mes deux autres fils quittent en autobus scolaire à 7 h 45. Dès qu’ils ont quitté, c’est à mon tour de me préparer pour le travail. Mon employeur me permet de débuter à 9 h à cause de ma situation (comme mère monoparentale) ».

« Je dois revenir à la maison avant 15 h 45 pour accueillir mes enfants qui rentrent de l’école à cette heure-là. Mon plus vieux n’a pas de service de garde à cause de sa situation particulière. Et je n’envoie plus mes deux autres fils dans un service de garde parce qu’on finissait toujours par m’appeler pour me dire que ça ne se passait pas bien. Les enfants autistes et TDAH, à la fin d’une journée, ils collaborent moins et ils sont désorganisés ».

« Une fois à la maison, on débute tout de suite la routine des devoirs. Un à la fois, du plus jeune au plus vieux. Parce que les trois ensemble, ça ne fonctionne vraiment pas. Je prépare ensuite le souper et, après le repas, c’est soit une heure de jeux ou l’heure des bains. L’heure des bains est une journée sur deux. Ensuite, c’est la routine du dodo. Et une fois que les trois sont couchés, je fais la vaisselle, je range la maison et je complète ensuite ma journée de travail à mon ordi puisque je dois du temps à mon employeur qui me permet de quitter plus tôt en après-midi. Puis on reprend le tout le lendemain matin. C’est effréné. C’est épuisant. C’est très, très exigeant. Et ça n’arrête pas. »

***

Mais soudainement, tout s’est arrêté. « Restez à la maison », insistent les autorités. Et Mme Châteauneuf a vite établi une routine chez elle dès le début de ce confinement imposé. Une routine et un horaire auquel ses trois fils se sont vite habitués et dans lequel, dit-elle, « ils se sentent bien ».

« J’ai adapté ma maison comme si nous étions dans une classe de primaire et ça fonctionne bien, affirme-t-elle. Et j’ai mon copain Sébastien, qui n’habite pas avec nous, qui s’occupe de mes épiceries. Il ne s’occupe pas de l’éducation de mes enfants, c’est mon choix. Donc il a décidé de m’aider en faisant les courses. Je ne sais pas comment je ferais sans lui. »


« Je peux rattraper le temps de qualité que je ne peux donner à mes fils lorsque ma vie est effrénée. »
Caroline Châteauneuf

Dans cette nouvelle routine chez les Châteauneuf, il y a du « temps école », du temps pour jouer, du temps de repos, et même une heure de jeux vidéo en fin d’après-midi qui se veut une récompense si les garçons se sont bien comportés en journée.

« Depuis le début de cette pandémie et du confinement à la maison, reprend la mère de trois enfants, j’ai le temps de réfléchir, de souffler un peu. Et je réalise que la vie va beaucoup trop vite. Mais là, la vie fait en sorte que tout est plus… comment je pourrais dire ? Que tout est plus lent. Et ça me fait vraiment du bien. Je n’ai pas à courir pour tenter de concilier travail et famille .»

« La vie va vraiment trop vite pour les enfants qui ont des besoins particuliers. On leur demande toujours : “suivez la cadence, suivez la cadence”. Mais ils ne sont pas nécessairement “équipés” pour suivre la cadence. C’est trop rapide, trop effréné. Puis tout à coup, il n’y a plus cette cadence-là. C’est plus relaxe. Et ça nous fait du bien .»

« Je ne veux pas dire que je n’ai pas hâte que tout ça (la pandémie) se termine. Ce n’est pas agréable d’être confiné comme ça et de prendre plein de mesures pour ne pas être malade. Et pour l’économie, c’est épouvantable. Mais j’avoue que je n’ai pas hâte au retour de la vitesse de la vie normale. Ça va trop vite pour une seule personne .»

(Un bruit se fait entendre au bout du fil).

«Pouvez-vous m’excuser un instant ?», me demande-t-elle.

(Elle reprend l’appareil quelques secondes plus tard.)

«Excusez-moi. Je m’étais enfermée dans une chambre pour vous parler et mes garçons ont décidé de se faire du chocolat chaud. La cuisine est un chantier ! (Rires)

— Toutes mes excuses, Mme Châteauneuf.

— Ce n’est pas grave. J’ai la journée pour ramasser. »