Michel Lajoie, alors à l'emploi d'Hydro-Québec, a découvert les rails du tramway qui arpentait le boulevard Saint-Joseph dans les années 40.

Remettre Saint-Joseph sur les rails

CHRONIQUE / Ainsi, le boulevard Saint-Joseph de Gatineau sera éventré. « D’ici cinq ans, ce boulevard sera complètement refait à neuf entre les boulevards Alexandre-Taché et Saint-Raymond », a écrit le collègue Mathieu Bélanger dans notre édition de mardi.

On va y mettre le paquet, comme on dit. Remplacement complet des conduites d’égouts et d’aqueduc, réfection de la fondation, asphaltage, aménagement pour les piétons et les cyclistes, alouette. Ce sera un tout nouveau boulevard, quoi. Et il était temps.

Les travailleurs qui œuvreront sur ce chantier risquent toutefois d’être surpris par ce qu’ils trouveront sous l’asphalte et le béton de ce bon vieux boulevard. Je dirais même qu’ils en seront peut-être… déraillés.

Je m’explique.

Un tramway électrique roulait sur ce boulevard, il y a longtemps. Il y a très, très longtemps. Ce tramway sillonnait les rues de Hull. De Montclair à Montcalm, en passant par Fortier et d’autres rues de ce secteur. Et le boulevard Saint-Joseph était évidemment l’une des artères principales empruntées par ce train qui était la propriété de la Hull Electric Company, fondée en 1894.

« Le trajet du tramway qui comprenait le boulevard Saint-Joseph s’appelait la Belt Line », se souvient Michel Lajoie.

Michel Lajoie est mon beau-père. Il a fêté ses 79 ans il y a trois mois, mais bien malin qui pourrait deviner son âge. Le bonhomme est droit comme un chêne, vif d’esprit, fort comme un cheval et en pleine santé. Il habite depuis plusieurs années le charmant village de Sainte-Luce-sur-Mer, près de Rimouski, sur la rive du fleuve Saint-Laurent. Mais il est un « gars de Hull » qui a fait carrière ici, dont de nombreuses années comme technicien chez Hydro-Québec.

L’histoire de Hull, Michel la connaît comme le fond de sa poche. Et il vous racontera que le tramway de la Hull Electric Company a cessé de rouler en 1946 pour faire place aux autobus de la compagnie Transport urbain de Hull.

Mon beau-père est venu nous visiter, il y a deux semaines. Comme ça. Pour le plaisir de revoir sa fille et les siens. Une petite promenade en auto d’approximativement neuf heures de Rimouski à Ottawa, « Y a rien là », dira-t-il.

(Quand je vous disais qu’il ne fait pas son âge…).

Grand nostalgique, il profite de chaque visite dans la région pour aller flâner dans les rues de Hull et revisiter son enfance et son passé.

« Je suis allé me promener à Hull aujourd’hui, me dit-il alors qu’on prenait le souper l’autre jour. Je te dis que le boulevard Saint-Joseph fait dur en titi ! »

Ce n’est pas d’hier que je réplique. On devrait l’appeler le nid-de-poule Saint-Joseph.

« Il serait peut-être moins pire si les rails du tramway avaient été retirés. Quand je roule sur ce boulevard, je peux voir exactement où se trouvent ces rails. Et je ne serais pas surpris de voir des morceaux de rails percer l’asphalte à certains endroits. » 

Ils n’ont jamais été enlevés. Les rails du tramway de Hull qui a cessé de rouler en 1946 — il y a plus de 60 ans — sont toujours là, enfouis sous des couches d’asphalte et de béton.

C’est un peu comme acheter une vieille maison et décider de retirer la tapisserie sur les murs. Puis de se rendre compte qu’il y a une dizaine de couches de tapisseries qui ont été collées les unes sur les autres au fil des années et des décennies, selon les goûts des propriétaires.

« La Ville de Hull a simplement pavé par-dessus les rails du tramway, raconte mon beau-père. J’imagine que c’était moins onéreux de procéder comme ça à l’époque. »

De décennie en décennie et de maire en maire, les couches de bétons, de goudron et d’asphalte se sont accumulées sur le boulevard Saint-Joseph, par-dessus les rails du tramway.

En 1986, alors qu’il était à l’emploi d’Hydro-Québec, Michel Lajoie et son équipe ont creusé sur le boulevard Saint-Joseph pour y effectuer des travaux sous-terrain. « Et en creusant, se souvient-il, il a fallu trancher ces vieux rails à certains endroits. Donc aujourd’hui, ce sont des morceaux de rails qui se trouvent sous le béton. Et j’imagine que le gel et le dégel font bouger et lever ces longs morceaux de rails chaque année. Ça expliquerait en partie le piètre état de ce boulevard. »

Reste à voir si les travaux majeurs entrepris cette semaine sur le boulevard Saint-Joseph comprennent (enfin) le retrait de ces rails historiques.

Et si c’est le cas, messieurs et mesdames de la construction, en garderiez-vous un petit morceau pour mon beau-père ? Juste un petit morceau.

Je le conserverai pour lui. Comme un morceau de son enfance. Un morceau de sa vie.