Manon a remis son Robinson aux gens du Rideau Valley Wildlife Sanctuary, un sanctuaire pour animaux sauvages, à North Gower, au sud d’Ottawa, là où il pourra vivre sa vie d’écureuil avec les siens et en toute sécurité.

«Rat-Binson» et le Dr Dolittle

CHRONIQUE / Jeudi 3 mai, fin d’après-midi.

« Manon, pourquoi prépares-tu des œufs brouillés à cette heure-ci ? Je croyais qu’on mangeait des pâtes ce soir.

– C’est pour le bébé.

– Le bébé ?

– Le bébé écureuil. Je l’ai trouvé plus tôt cet après-midi. Il est probablement tombé de son nid ou il a été rejeté par sa mère, je ne sais pas. Mais il était désorienté, apeuré et il courait partout entre les voitures. Il allait sûrement se faire écraser par une auto ou capturer par un chat. Et il a l’air affamé, pauvre petite bête. Et j’ai lu que les bébés écureuils adorent les œufs.

– Et il est où, là, le bébé ?

– Je lui ai fabriqué une petite boîte sous un sapin. C’est son nid et il se cache à l’intérieur parce qu’il a peur des bruits de la ville. À tantôt. »

Je l’ai observée par la fenêtre. Manon s’est penchée, un petit écureuil noir a sorti son museau de la boîte sous le sapin. Elle a glissé le bol d’œufs brouillés dans la boîte, et la petite bête a tout bouffé en un temps record.

Eh bien… L’an denier, Manon a sauvé un mulot blessé. Et cette année, elle a adopté un écureuil abandonné. Je suis marié à Docteur Dolittle, misère.

(Vendredi 4 mai, début de soirée)

Le vent se lève. Les bourrasques se font de plus en plus fréquentes. Les météorologues annoncent même des vents de 90 km/h plus tard en soirée.

« Je vais aller m’assurer que Robinson est en sécurité, me lance Manon.

– Robinson ?

– C’est le nom du bébé écureuil. Comme dans Robinson Crusoé.

(Elle revient 10 minutes plus tard, le petit écureuil dans les mains.)

– On ne peut pas le laisser dehors. Son nid va s’envoler ou une branche de sapin va tomber dessus.

– Mais Manon, on ne peut tout de même pas garder ce rat à l’intérieur ! »

Y a de ces moments dans la vie où on réalise qu’on a dit un mot de trop. Un mot qu’on voudrait vite reprendre mais, trop tard, il est déjà lancé. Et dans ce cas-ci, ce mot de trop est « rat ». Et j’ai immédiatement compris dans le regard glacial de Manon que je ne devais jamais plus traiter son Robinson de rat.

Elle lui a fabriqué un petit nid dans le salon. Sans blague. Et la petite bête a dormi toute la soirée, à l’abri des grands vents. Puis le lendemain matin, Manon m’a tendu une liste.

« J’ai lu davantage sur les bébés écureuils, me dit-elle, et ça prendra ces items à l’épicerie. »

Je regarde la liste. Des noix de Grenoble et des cacahuètes, des abricots séchés, des pommes, des œufs, du Pablum (céréales pour bébé).

« Du Pablum, Manon ? Vraiment ?

– Vraiment.

– Et combien de temps comptes-tu garder ce « Rat-Binson » avec nous ?

– J’ai la cage de Kiwi (notre ancienne perruche) qui sera assez grande pour lui et nous allons le garder dans cette cage sur le balcon jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour quitter.

– Et tu vas ensuite le relâcher en pleine ville alors qu’il n’a pas de nid, qu’il est orphelin, qu’il est sans défense et qu’il n’aura aucune idée comment se nourrir puisqu’il aura tout cuit dans le bec d’ici là ? Pas sûr qu’il survivra longtemps, ton « Rat-Binson ».

– Ouais… t’as raison, Denis. Je vais y penser. Et cesse de l’appeler « Rat-Binson » ou c’est toi qui passeras la nuit dans la cage. »

Son Robinson est resté avec nous pendant 11 jours. Il a mangé. Et mangé encore. Il a engraissé. Et engraissé encore. Et il se porte maintenant merveilleusement bien.

Et hier, comme en témoigne la photo, Manon a remis son Robinson aux gens du Rideau Valley Wildlife Sanctuary, un sanctuaire pour animaux sauvages, à North Gower, au sud d’Ottawa, là où il pourra vivre sa vie d’écureuil avec les siens et en toute sécurité. « Les employés de ce sanctuaire m’ont dit que j’avais fait du très bon boulot avec ce bébé écureuil », m’a fièrement dit Manon à son retour.

J’ai dit « oui » au Docteur Dolittle, disais-je..