L’eau qui envahit les rues rappelle de bien mauvais souvenirs à Normand et Suzanne Trépanier.

«On n’a plus besoin de ça»

CHRONIQUE / C’était le calme plat, hier matin, à l’édifice Jean-René-Monette, secteur Gatineau, là où des bénévoles de la Croix-Rouge et des employés de la Ville de Gatineau accueillent les sinistrés des inondations.

Il y a deux ans, au printemps 2017, l’endroit était bondé de gens à longueur de journée. Un véritable chaos organisé où le malheur et le découragement régnaient parmi tous ces gens chassés de leurs résidences.

Mais lundi, et depuis son ouverture vendredi dernier, ce centre pour les sinistrés est pratiquement vide. Il y avait assez de nourriture pour nourrir une armée hier midi, mais pratiquement personne n’est venu. Même pas l’armée.

« C’est tranquille et c’est extraordinaire, a lancé Anne Boutin, une bénévole de la Croix-Rouge qui est sur place depuis vendredi. Et aujourd’hui [lundi], avec la météo qu’on a [ensoleillé], ça donne un répit aux personnes qui appréhendent les inondations. Ils vont pouvoir travailler sur leur terrain. Mais il ne faut pas que les gens baissent la garde. On l’a vécu il y a deux ans. Les inondations sont venues en deux coups.

« Depuis vendredi, d’ajouter Mme Boutin, une trentaine d’individus sont venus ici pour demander des services de la Croix-Rouge. Ce sont des personnes qui n’avaient pas d’autres ressources ou la capacité d’endiguer leur maison. Des personnes âgées surtout, des personnes avec des conditions médicales. Ils sont à l’hôtel aujourd’hui. »

Des gens comme Normand et Suzanne Trépanier, un couple – tous deux âgés de 80 ans – qui habitent leur maison de la rue Saint-Patrice, dans le secteur du lac Beauchamp, depuis plus de 50 ans.

Des inondations, ils en ont vu. En 1974, 1976, 2017 et encore cette année. L’eau s’est accumulée dans leur rue au cours des derniers jours, comme dans plusieurs autres rues de ce secteur. Elle n’a pas encore inondé leur terrain, comme ce fut le cas il y a deux ans, mais il ne suffirait que quelques millimètres de pluie pour que tout bascule. Ou plutôt que tout sombre.

Le quartier était paisible lundi matin, presque trop. Les voisins se regardaient en hochant la tête, sans dire un mot. Et lorsqu’ils s’arrêtaient pour jaser entre eux, ils le faisaient tout bas. Comme s’ils ne voulaient pas déranger et provoquer dame Nature.

M. et Mme Trépanier sont logés par la Croix-Rouge à l’hôtel Best Western du secteur Hull depuis samedi. Une chambre avec vue sur la rivière des Outaouais. Cette même rivière qui les a chassés de leur nid.

Hier matin, ils sont venus jeter un coup d’œil sur leur maison de la rue Saint-Patrice. Rien n’avait changé depuis la veille. L’eau dans leur rue était toujours aussi haute et menaçante.

« À notre âge, on n’a plus besoin de ça, a lancé M. Trépaner d’un long soupir. Je pense que je vais démolir une fois que l’eau se sera retirée. Si le gouvernement me donne 200 000 $, je vais démolir et moi et ma femme irons vivre en appartement. Avec un loyer de 1000 $ par mois, on devrait être correct. Si je calcule 10 ans de loyer, ça fait 120 000 $. Et on sera sûrement morts à 90 ans. Donc on devrait être correct. »

L’eau ne s’était pas encore infiltrée dans le sous-sol de leur résidence protégée par des dizaines de sacs de sable. Le couple octogénaire aurait donc pu rester dans sa maison et se croiser les doigts.

« Mais ma femme vient tout juste de sortir de l’hôpital, explique M. Trépanier. Elle est en convalescence pour deux mois et elle n’est pas forte. Si elle tombe malade à la maison, l’ambulance ne pourra pas s’y rendre, il y a trop d’eau dans la rue. Et de toute façon, j’ai arrêté ma fournaise. Je ne prends pas de risque. On a donc demandé de l’aide de la Croix-Rouge et on est au Best Western depuis samedi. C’est bien correct comme endroit.

Vous n’avez pas d’enfant dans la région qui aurait pu vous héberger ?, que je lui demande.

«On avait un fils mais il est décédé en octobre dernier d’une hémorragie cérébrale, répond-il en baissant la tête. Il n’avait que 49 ans. Et notre petite-fille – la fille de mon fils – habite Mercier, près de Montréal. On espère que notre séjour à l’hôtel ne sera pas trop long et qu’on pourra bientôt rentrer chez nous.

—Ça regarde bien, M. Trépanier.

—Pour le moment, oui. Il fait beau. Mais une autre pluie et tout pourrait déborder. Comme en 2017. »