Denis Gratton
Dimanche dernier, le propriétaire du dépanneur Monast de Buckingham, Michel Monast, a fermé les portes de son commerce qu’il a acquis en 2000, il y a 20 ans.
Dimanche dernier, le propriétaire du dépanneur Monast de Buckingham, Michel Monast, a fermé les portes de son commerce qu’il a acquis en 2000, il y a 20 ans.

«Monast des sources»

CHRONIQUE / Le dépanneur Monast de Buckingham n’est plus.

Dimanche dernier, le propriétaire, Michel Monast, a fermé les portes de son commerce qu’il a acquis en 2000, il y a 20 ans. Bientôt, la Ville de Gatineau démolira le bâtiment et la nature reprendra sa place sur ce terrain devenu vacant.

Ce n’est pas de gaieté de coeur que M. Monast a «mis la clé dans la porte» de son dépanneur de la rue MacLaren. Âgé de 64 ans, il comptait bien prendre une semi-retraite à l’automne et léguer son commerce à ses deux fils, Martin et Mario, ses deux employés les plus fidèles qui y travaillent 40 heures par semaine chacun depuis des années. Ce dépanneur aurait pu rester dans la famille Monast pour encore quelques décennies.

«On avait un chiffre d’affaires de 1,5 million $, affirme Michel Monast. Quand j’ai acheté ce dépanneur, le chiffre d’affaires se situait autour du 800 000 $. On l’a presque doublé en 20 ans. On a une clientèle régulière, on sert de 300 à 400 clients par jour. On est le dernier dépanneur avant de monter à la campagne et au chalet. Le dernier avant de sortir du village. Donc les gens s’arrêtent pour des épiceries, de la bière, des feux d’artifice et le reste. On a un roulement incroyable.»

Une petite mine d’or, quoi.

Or, la question se pose: pourquoi le fermer ?

Parce que ce commerce, construit il y a approximativement 70 ans, a été érigé sur un ruisseau. Un ruisseau qui, un peu comme dans les films «Jean de Florette» et «Manon des sources», a cessé de couler bien malgré lui.


« On a reçu une lettre du huissier comme quoi il fallait être sorti d’ici le 3 août (2020). Et là, le magasin est presque vide. Hier (dimanche) était ma dernière journée d’opération. Je vais être sorti par le 20 juillet et je n’ai pas l’intention de payer de taxes à compter de cette date-là. »
Michel Monast

«Des employés de la Ville (de Gatineau) sont venus me voir en 2014 ou 2015 pour me dire qu’il y avait un problème, raconte M. Monast. Ils m’ont dit qu’un ruisseau coule en dessous du dépanneur. Et que ce cours d’eau serait bloqué, ce qui causerait des problèmes aux maisons situées à l’arrière du dépanneur qui elles sont construites de chaque côté du ruisseau. On dit qu’au printemps, à la fonte de neiges, l’eau se ramasse dans les sous-sols des gens.

«J’ignore pourquoi le dépanneur a été construit sur un ruisseau il y a 65 ou 70 ans, poursuit M. Monast. Mettons que dans ce temps-là, ils ne faisaient pas ce qu’ils avaient à faire. Je pense qu’on a simplement mis une dalle ou une plaque de béton par-dessus. Je n’avais aucune idée qu’un ruisseau se trouvait là quand j’ai acheté le dépanneur en 2000. Je savais que quelque chose se passait. Ici, l’hiver, les planchers craquent partout. À l’hiver, ça monte et ça descend et ça cause presque des crevasses dans le plancher à certains endroits.

«Donc on m’a avisé du problème en 2014 ou 2015. J’ai reçu ma lettre d’expropriation de la Ville de Gatineau en septembre 2019. On a reçu une lettre du huissier comme quoi il fallait être sorti d’ici le 3 août (2020). Et là, le magasin est presque vide. Hier (dimanche) était ma dernière journée d’opération. Je vais être sorti par le 20 juillet et je n’ai pas l’intention de payer de taxes à compter de cette date-là. J’ai un avocat. La Ville est dans ses droits, semble-t-il. Il n’y a pas grand-chose à faire. Mais c’est «plate» perdre ton commerce pour quelque chose comme ça, pour un ruisseau bloqué.»

*****

Le dépanneur Monast est fermé. Le ruisseau a gagné et reprendra son cours. Mais beaucoup d’eau risque de couler sous les ponts avant que l’affaire soit réglée puisque l’offre financière de la Ville est loin de satisfaire Michel Monast.

«La bâtisse (dépanneur) vaut 125 000 $, dit-il. La dernière offre qu’on m’a faite pour ma business est de 193 000 $. Donc si tu le fais le calcul, il reste 68 000 $ (après la valeur de l’édifice). Mais j’ai aussi mon inventaire qui vaut à peu près 130 000 $. La ville ne paie pas pour ça, ils disent plutôt: «arrange-toi avec ton inventaire». Mais de se débarrasser de tout ça, ça ne se fait pas d’un claquement de doigt. Il y a aussi mes deux fils qui auraient pu gérer le commerce pour 20 autres années. Et moi, comme semi-retraité, j’aurais eu un salaire. On n’a pas tenu compte de ça non plus.

«Donc, c’est entre les mains des avocats, souffle-t-il. On essaie d’aller chercher le plus possible. Si on peut régler autour de 450 000 $, ça aurait du bon sens. On ne serait pas si pire. Mais s’ils ne veulent rien savoir, on ira en cour. On n’a rien à perdre. Mais c’est David contre Goliath.»

À la Ville de Gatineau, on s’est abstenu de tout commentaire dans ce litige. «On ne commentera pas compte tenu de la judiciarisation du dossier», a indiqué le directeur du Service des communications de la municipalité, Jean Boileau.