Denis Gratton
Le Droit
Denis Gratton
Attendre en file pendant qu’un garde de sécurité laisse entrer un client à la fois, ça me va. La file sera moins longue à la caisse, me dis-je.
Attendre en file pendant qu’un garde de sécurité laisse entrer un client à la fois, ça me va. La file sera moins longue à la caisse, me dis-je.

Les joies de l’épicerie

CHRONIQUE / Je fais les courses une fois par semaine depuis le début de la pandémie. J’ai toujours aimé faire l’épicerie et les consignes à suivre dans les magasins d’alimentation ne me dérangent guère.

Attendre en file pendant qu’un garde de sécurité laisse entrer un client à la fois, ça me va. La file sera moins longue à la caisse, me dis-je, et je préfère attendre dehors par une douce journée de printemps. De devoir attendre qu’on lave mon panier d’épicerie avant qu’on me le tende et de m’arrêter devant un autre employé à la porte qui lui me lavera les mains d’un désinfectant, ça me va aussi. Je n’aurai jamais reçu tant de délicates attentions.

Les flèches au sol, par contre, j’aime moins. Surtout quand j’aperçois un item qu’il me faut et que celui-ci se trouve à mi-chemin dans l’allée. Mais puisque la flèche pointe dans le sens inverse, je dois emprunter l’allée voisine et revenir dans celle où se trouve l’item en question. L’autre jour, j’ai décidé de ne pas prendre le détour par l’autre allée et de simplement marcher à reculons en tirant mon panier vers l’item convoité. Une employée et un client m’ont fait de gros yeux. J’ai compris que de magasiner à reculons pour déjouer la flèche au plancher n’était pas permis. J’ai dû manquer ce bout-là lorsque le Dr Arruda a établi les consignes.

Puis il y a le masque. On doit le porter ou non, le masque ?

Durant les premiers jours et premières semaines de la pandémie, presque personne n’en portait. Même le Dr Arruda le déconseillait. Et les clients qui se masquaient, je les trouvais louches.

«Pourquoi porte-t-elle un masque à l’épicerie, celle-là ?, me demandais-je. A-t-elle attrapé la bibitte ? Si elle a bibitte, elle ne devrait pas être ici, elle devrait être confinée, elle devrait se soigner. Veut-elle contaminer la ville entière ? C’est quoi son maudit problème !?».

Puis petit à petit, de plus en plus de gens se sont mis à porter le masque. Même le Dr Arruda s’est ravisé. Et j’ai remarqué au cours des dernières semaines que plus de la moitié des clients à l’épicerie sont maintenant masqués.

Alors qu’on dévisageait ceux qui le portaient, c’est maintenant nous, les visages découverts, qui sommes dévisagés.

«Pourquoi ne porte-t-il pas de masque, celui-là ?, semblent se demander les autres clients en me regardant. Veut-il contaminer la ville entière ? C’est quoi son maudit problème !?».

Alors qu’on dévisageait ceux qui portaient le masque, c’est maintenant nous, les visages découverts, qui sommes dévisagés.

J’ai enfin abdiqué. Je vais le porter, le «sapré» masque.

Mais on le trouve où ? J’ai trouvé du papier de toilette. J’ai trouvé de la farine. Mais j’ai beau chercher des masques non-médicaux, je ne trouve pas un endroit où je peux m’en procurer une boîte. (Parce que je présume qu’ils se vendent en boîtes).

Je sais qu’on peut fabriquer nous-mêmes nos propres masques et/ou couvre-visages. Je sais aussi que de petites entreprises locales en fabriquent de toutes les couleurs et de tous les goûts.

Mais si je dois porter un masque, j’en veux un « vrai ». Non pas un masque chirurgical ou un N95. Un patient ne m’attend pas en salle d’opération. Juste un masque comme portent les pharmaciens, les infirmières de cliniques médicales, les employés de certains commerces et le reste. Un simple masque, quoi. Rien qui attirera les regards ou l’attention. Je ne veux pas lancer une mode avec mon masque, je veux juste sauver ma peau.

Alors on les trouve où, ces masques «ordinaires» ?

L’autre jour, je devais m’arrêter chez Jean Coutu pour une ordonnance et j’en ai profité pour demander à la pharmacienne si son commerce vendait des masques. «Oui», m’a-t-elle répondu. Mais comme elle allait m’indiquer les flèches à suivre pour les trouver, une employée est passée derrière elle en disant: «nous n’en avons plus, nous les avons tous vendus ce matin».

Alors la pharmacienne m’a demandé d’attendre, puis elle est revenue en me remettant gracieusement un masque comme le sien. Un masque «ordinaire». Un masque «officiel». Entre la délicate attention de l’employée qui m’avait lavé les mains à mon arrivée et ce cadeau de la pharmacienne, j’étais choyé. C’est donc vrai qu’on trouve de tout chez Jean Coutu, même des amis.

Alors samedi dernier, j’ai porté mon masque à l’épicerie. Fièrement. Dignement. J’étais «in». Je faisais maintenant partie de la gang.

Puis j’ai eu chaud. J’ai porté mes mains à mon visage plus d’une dizaine de fois pour l’ajuster. J’ai eu des démangeaisons aux joues. Puis des rougeurs. Je devrai maintenant trouver une crème pour ça.

S’il en reste.