Donc pas de demande en mariage en cette Saint-Valentin, disais-je. Ou du moins, pas dans cette chronique. Désolé. On se reprendra l’an prochain.

Le temps d’une rose

CHRONIQUE / Ne la cherchez pas, il n’y en a pas.

En cette journée de la Saint-Valentin, j’avais offert mon espace dans cette page à quiconque voulait faire une demande en mariage à l’amour de sa vie. Déjà deux couples ont profité de mon offre par les années passées. Mais cette année, rien. Aucune demande.

Et c’est bien correct. Je comprends. C’est déjà assez stressant de demander la main à celle ou celui avec qui on veut partager sa vie, de le faire publiquement dans le journal pourrait être carrément terrifiant.

Je suis passé par là il y a plusieurs années. La journée de ma grande demande était planifiée à la perfection, croyais-je. Nous étions en voyage en Louisiane. Nous séjournions dans une jolie maisonnette d’un charmant village situé à une quinzaine de minutes de Lafayette, et j’allais lui demander de m’épouser tout de suite après le souper. Mais il était à peu près minuit quand j’ai finalement trouvé le courage de lui demander sa main. Et elle a dit oui. Un peu par amour, je devine. Mais je crois que c’était surtout parce qu’elle était épuisée et qu’elle voulait aller se coucher... pour dormir.

Heureusement, elle se souvenait de ma demande au réveil. Et sa réponse était toujours « oui ». Ouf.

Donc pas de demande en mariage en cette Saint-Valentin, disais-je. Ou du moins, pas dans cette chronique. Désolé. On se reprendra l’an prochain.

J’ai cependant vu lundi après-midi ce qui allait sûrement devenir une demande en mariage.

J’étais dans un marché d’alimentation d’Ottawa. Et il y avait ce gars âgé de 25 ou de 26 ans je devine, un beau bonhomme seul devant le comptoir de la section des fleurs. Il n’y avait pas d’employé à la caisse de cette section et le gars était planté là, à attendre patiemment que quelqu’un vienne le servir.

Et dans sa main, il tenait une rose à longue tige. Une seule. Une magnifique rose d’un rouge vif et éclatant qu’il avait minutieusement choisie parmi tant d’autres roses. C’est celle-là qu’il voulait. C’est cette superbe rose qu’il allait tendre à l’amour de sa vie en lui demandant sa main, me racontais-je dans ma tête.

Comme j’allais prendre ma place dans la file pour la caisse express, il a quitté le comptoir des fleurs et m’a devancé dans cette file.

Son tour arrivé, il demande à la caissière : « c’est combien pour cette rose ?

—Aucune idée, de lui répondre sèchement cette dernière, visiblement exténuée par sa journée de travail. Passez au comptoir des fleurs, lui dit-elle.

— Mais ça fait 20 minutes que j’attends à ce comptoir madame et il n’y a personne, lui réplique-t-il. Puis-je la payer ici ?

— Impossible. Je n’ai pas le prix des fleurs dans le système, répond-elle en pointant sa caisse enregistreuse.

— Mais que suis-je censé faire ?, lui demande alors ‘Roméo’.

(La caissière jette un coup d’oeil au comptoir des fleurs. Il n’y a toujours personne à la caisse de ce comptoir.) Et d’un long soupir elle dit :

«Ils vont nous faire mourir. Depuis que le salaire minimum est de 14 $ l’heure (en Ontario), ils (la direction) réduisent le personnel et ils ne remplacent pas les employés malades ou en congé. Tout le monde vient me voir aujourd’hui pour acheter des fleurs, mais je ne peux rien y faire. Je ne peux tout de même pas être à deux caisses en même temps. Je ne suis pas une pieuvre. Je vais prendre ma retraite si ça continue comme ça. Ça n’a plus de bon sens...»

Le gars en avait assez entendu. Il est retourné au comptoir des fleurs pendant que la caissière continuait de déblatérer contre son employeur.

J’ai payé mes achats et je me suis dirigé vers la sortie. Et quand je suis passé devant le comptoir des fleurs, il était toujours là, droit debout à attendre patiemment qu’un employé se manifeste, avec sa rose qu’il tenait droite devant lui comme on tient une bougie allumée. Il allait se procurer cette fleur coûte que coûte, quitte à passer la soirée dans ce magasin.

Je ne connais pas la personne qui recevra cette rose. Mais maudit qu’elle doit être aimée.

J’espère qu’elle lui dira «oui».