Des centres commerciaux comme le Centre Rideau ont sonné le glas des rues principales.

Le progrès...

CHRONIQUE / Quand j’étais enfant, nos emplettes de Noël se faisaient dans les commerces du chemin de Montréal, l’artère principale de ma ville natale de Vanier. Des commerces familiaux, dans la plupart des cas. Des commerces spécialisés.

On poussait parfois les recherches pour le cadeau parfait en empruntant l’autobus pour se rendre sur la rue Rideau, là où le tout Ottawa magasinait avant l’arrivée du père Noël et la naissance du p’tit Jésus. Les magasins Woolworth, Caplan’s et Freeman se partageaient la clientèle. C’était bien avant la construction du Centre Rideau. Dans ce temps-là, il fallait sortir dans la rue pour marcher d’un magasin à l’autre. Imaginez l’effort surhumain que ça demandait…

Puis sont arrivés les centres commerciaux. Le Centre St-Laurent dans l’Est d’Ottawa, le Centre Bayshore dans l’Ouest, puis le Centre Rideau en plein centre-ville, pour ne nommer que ceux-ci. Et un grand nombre de petits et de moyens commerces ont abdiqué devant ces grands centres aux innombrables magasins tous situés sous un même toit.

Comme chantaient Les Colocs : « y’é tombé une bombe s’a’rue Principale, depuis qu’y’on construit le centre d’achat ».

Tout ça s’appelle le progrès, dit-on. Je veux bien. Et on n’arrête pas le progrès. Mais c’est à se demander parfois si on progresse réellement, ou si on recule dans notre façon de faire les choses.

Parce qu’aujourd’hui, la place par excellence pour magasiner et l’endroit où vous trouverez pratiquement tout ce que vous cherchez se nomme : un Smart Centre.

Et j’ai beau me creuser la tête, je n’arrive toujours pas à trouver ce qu’il y a de « smart » dans ces endroits.

Je me demande d’ailleurs comment s’est déroulée la première réunion durant laquelle quelqu’un — nommons-le Le Président — a présenté son idée de construire le tout premier « Smart Centre ».

« Voici ce qu’on va faire, Mesdames et Messieurs. On achète un immense terrain de plusieurs acres et on y construit 50, 75 et même 100 magasins de toutes sortes, tous situés sur cet immense terrain, et on ajoute des rues et des centaines de places de stationnement entre chacun de ces magasins.

— Quel genre de magasins, M. Le Président ?, demande-t-on durant cette réunion.

— Tous les genres ! Un Walmart, un Golf Town, un Guess, un Dollarama, un LCBO (ou une SAQ), un resto, un café, un Winners… nommez-les ! Premiers arrivés, premiers servis !

— Y aura-t-il des trottoirs pour marcher d’un magasin à l’autre, M. Le Président ?

— Non. Ou très peu. Ce serait trop dangereux.

— Que voulez-vous dire par «trop dangereux» ?

– Bien… avec toutes les autos qui circuleront entre les magasins… un accident est si vite arrivé. Disons que, personnellement, je ne m’y aventurerais pas à la marche.

— Y aménagera-t-on des pistes cyclables, M. Le Président ?

— Non plus. Et pour les mêmes raisons qu’il n’y aura presque pas de trottoirs. Trop d’autos en marche. Trop dangereux.

— Alors comment les gens se rendront-ils d’un magasin à l’autre, M. Le Président ? Si, par exemple, le Walmart est situé à une extrémité de cet immense terrain, et que le Dollarama se trouve à l’autre extrémité, comment le client pourra-t-il visiter ces deux commerces, et ceux entre les deux ?

— En voiture ! Il y aura amplement de places de stationnement pour tous.

— Donc si je comprends bien, M. Le Président, plutôt que de marcher d’un magasin à l’autre comme dans un centre commercial, les clients pourront rouler en voiture d’un magasin à l’autre dans ces «Smart Centre» ?

— Vous avez tout compris ! Et ils pourront y circuler pendant des heures et des heures s’ils le désirent.

— Mais… M. Le Président, n’est-ce pas néfaste pour l’environnement tout ça ?

— Peut-être. Qui sait ? Tout ça s’appelle le progrès ! Construisons-les et ils viendront !».

Et ils sont venus. En s’assurant d’apporter leurs sacs réutilisables…